« Questo amore non si tocca »

Avis sur Ma fille

Avatar Anne Schneider
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Après le déjà très remarqué « Vierge sous serment » (2015), la réalisatrice italienne Laura Bispuri affirme, dans son deuxième long-métrage, une double fidélité : à une actrice - la fascinante Alba Rohrwacher - et à une thématique - les questionnements entourant des destins spécifiquement féminins.

Ici, le sort de trois femmes se verra approché et interrogé avec beaucoup de sensibilité : Vittoria (Sara Casu), petite fille d’une dizaine d’années, donc au seuil de la puberté et des prises de conscience qui accompagnent cet âge ; et deux mères : l’une, Angelica, magnifiée par la performance d’Alba Rohrwacher, qui incarne une femme renversante de séduction mais totalement à la dérive, tanguant d’un homme à l’autre et laissant ses affaires financières partir à vau l’eau, tout comme elle a laissé, dix ans plus tôt, son bébé partir entre les bras d’une autre mère ; l’autre, Tina (Valeria Golino), l’autre mère justement, passionnément maman de la petite Vittoria qu’elle couve jalousement. Trois tempéraments de femmes : Angelica, blonde comme les blés, consumée par l’existence et le soleil de Sardaigne ; Tina, en mamma italienne, brune et possessive ; Vittoria, aussi rousse que les paysages de son île brûlée de soleil, et qui tentera de ne pas sortir seule victorieuse du dilemme qui va s’imposer aux trois héroïnes.

L’unité de lieu est grande, faisant contrepoids au moment d’éclatement que filme Laura Bispuri. De qui la petite Vittoria, qui vient de découvrir sa filiation, choisira-t-elle d’être la fille ? À ce point de confluence, son unique décision impactera l’existence de trois femmes : la sienne propre, celle de la mère qui l’a élevée jusque là, celle de la mère qui l’a laissée s’éloigner à sa naissance mais qui se rapproche maintenant irrésistiblement d’elle...

La sauvagerie des paysages de Sardaigne, sur lesquels un vent constant semble encore attiser la chaleur, porte magnifiquement cette histoire de filiation qui fait la part belle au langage du corps et à l’instinct. Et la jeune Sara Casu, dont le visage et la chevelure flamboyante donnent l’impression de découvrir une Julie Delpy petite fille, forme avec Alba Rohrwacher un duo saisissant, comme dans cette scène où l’on voit la mère et la fille qui s’ignore encore telle se rapprocher au son d’une chanson facile qui dit tout de leur lien : « Questo amore non si tocca » (littéralement : « Cet amour ne se touche pas », à la fois interdit d’inceste et affirmation du caractère intact du lien...).

Malgré l’acuité avec laquelle se pose la question des choix, la réalisatrice parvient à maintenir une équité extrême dans le traitement qu’elle réserve à ces trois figures féminines : le point de vue de chacune est à la fois étroitement épousé, éprouvé, et pourtant le spectateur ne souhaite la défaite d’aucune... Pari que Laura Bispuri parvient à tenir jusqu’à la dernière image, offrant par là-même une nouvelle et généreuse approche du thème de la rivalité.

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