Destins amatrides

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Avatar Anne Schneider
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Flux humains, à travers les vagues de migrations successives, parfois même dans des directions opposées, selon les siècles... Flux des sentiments humains, entre les hommes ou en eux-mêmes, à travers leurs propagations, leurs reflux, leurs inversions, leurs reconversions, leurs réciprocités, leurs reniements, leurs perpétuations... Le premier film du réalisateur franco-grec Basile Doganis se place d’emblée sous le signe de l’eau, une eau amniotique et originaire, en s’ouvrant sur la vision subaquatique d’une baigneuse s’abandonnant aux flots marins. On est dans Thalassa, la Grande Mer qui baigne l’île de Lesbos, celle qui vit toutes les Odyssées et qui porte maintenant la migration douloureuse des Syriens, leur fuite, entre espoir et désespoir, vers l’Europe.

Sur cette île grecque, vont se croiser les destins de trois Français et d’un réfugié syrien. Elena revient en effet vers ce qui lui reste de sa mère, une maison, encore occupée par son beau-père Manos (Akis Sakellariou), et qu’elle entend vendre. Elle s’est entourée de deux copains de son école hôtelière, Nassim (Rabah Naït Oufella), secrètement amoureux d’elle, et Sekou (Lamine Cissokho). Leur rencontre avec Elyas (Karam Al Krafi) va engendrer chez Elena et chez ses compagnons une nouvelle lecture de leur histoire personnelle et familiale et conférer un tour plus tragique à l’aventure amoureuse post-adolescente qui s’esquissait entre la jeune femme et Nassim. Et le personnage volontiers comique incarné par Sekou permettra de casser la triangulation classique d’un Jules-et-Jim entourant une même figure féminine.

Parallèlement, la survenue d’Elyas introduira une mobilité dans le deuil figé par le ressentiment auquel se heurte Elena. Lancé dans la recherche éperdue de sa propre mère, qui s’est trouvée séparée de lui lors d’une gestion manu militari des flux de migrants, le jeune homme aux yeux marins, par son propre mouvement, autorise Elena à retrouver une forme de vie, douloureuse mais animée, dans le lien qui l’unit encore à sa mère. Et le beau-père, en figure tutélaire et bienveillante, malgré les traitements ingrats dont il a d’abord fait l’objet, jouit d’un rôle qui ne manque pas de générosité.

Le visage de Daphné Patakia, qui incarne Elena, n’est pas sans évoquer celui des grandes actrices bergmaniennes, Liv Ullmann et Bibi Andersson. Entre sensualité et spiritualité, il porte toute l’ambiguïté du personnage et assemble en lui son parcours, depuis sa brouille avec l’existence jusqu’à sa réconciliation avec elle. Le climat de sensorialité estivale, explorée par les jeunes gens sur des rives méditerranéennes, n’est pas sans évoquer le lumineux
« Mektoub, my love » (2018) d’Abdellatif Kechiche
https://www.senscritique.com/film/Mektoub_My_Love_Canto_uno/11172322, ou encore « Corniche Kennedy » (2017) de Dominique Cabrera https://www.senscritique.com/film/Corniche_Kennedy/21849190, légèrement antérieur et non moins séduisant.

Enfin l’intéressant rôle de passeur, endossé avec une nonchalance et une élégance toujours intactes par le grand Féodor Atkine, achève de conférer à cette première œuvre, à la fois sombre et solaire, une profondeur digne de la haute mer.

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