Expérience éprouvante mais nécessaire.

Avis sur Midsommar

Avatar Fab Lyon
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Si vous n'avez pas vu ce film et que vous comptez le voir avant qu'on ne vous en ait trop parlé, passez votre chemin pour l'instant ou ne lisez que le début de la critique. Merci.

De quoi ça parle ?

Le résumé du film est simple : un groupe d'amis étudiants américains est invité par un ami, étudiant suédois, à un festival qui se tient au printemps dans le nord de la Suède, et qui a lieu tous les 90 ans. Rites païens et connexion à la terre-mère assurés ! Et le tout, avec quelques substances illicites bien entendu. Comment refuser cela ?

Ari Aster, un vrai réalisateur

Ils sont rares les réalisateurs que l'on a envie de suivre après avoir vu un de leurs films. Et au delà de cela, ils sont rares les réalisateurs avec une vraie originalité. Assurément Ari Aster est de ceux-ci. Virtuose de la caméra, des ambiances, hyper doué dans la gestion des champs / contre-champs et surtout une excellente gestion du temps. Et il imagine un film sombre et violent en pleine lumière d'un jour polaire sans fin. Renforçant le tout de tenues vestimentaires blanches et immaculées. Défi sacrément bien relevé !

Autant le dire, j'adore la façon avec laquelle Aster sait compter cette histoire, sorte de conte de fée pour adulte, noir et moderne à la fois. Ce film est le sien totalement, il en est le scénariste.

Dans un film de genre de qualité, il faut de bons acteurs

Rarement j'ai pu voir un aussi bon casting dans un film dit "de genre". Ces derniers temps, souvent par manque de moyens, les films de genre sont bourrés d'actrices et d'acteurs débutants ou de second choix de casting. Ce n'est pas en soit très grave, mais le jeu des actrices et acteurs est important pour porter la tension à son maximum.

Autant le dire, le casting de Midsommar est juste bluffant.

Florence Pugh, la principale protagoniste du film, qui sera le fil rouge (Dani dans le film) porte les choses avec une aisance et un brio dingue. Que ce soit les scènes de joie ou de peine extrême, elle tombe toujours juste, nous glaçant parfois par la justesse de son regard et sa profondeur. Elle est habitée par le rôle, complètement happée. Elle nous entraîne même dans des recoins que nous n'aurions pas aimé visiter. Pour une première prestation comme premier rôle, j'espère que ce ne sera pas la dernière !

Jack Reynor, que l'on connait de seconds rôles dans des films parfois pas terribles, livre ici une prestation tout en nuance. Son personnage, Christian, qui semble un gentil garçon, se révélera bien plus complexe et égotique qu'on ne le pense.

Will Poulter (Mark), que l'on a pu voir dans la saga Labyrinthe, livre ici un contre-pied assez étonnant par rapport à ses rôles habituels, tout comme William Jackson Harper (Josh) en anthropologue pédant trop certain de sa supériorité.

Mais l'autre immense surprise du film c'est Vilhelm Blomgren (Pelle) ! Quelle intensité dans le jeu, quelle finesse ! Vraiment on est là face à un acteur, un vrai. Et je n'en dis pas trop pour ne rien vous gâcher.

Et tout le reste du casting est excellent. On sent qu'il y a eu un énorme travail de répétition, de gestion de l'espace et que nous sommes là devant une vraie direction d'acteurs !

La musique, c'est aussi un essentiel

Aujourd'hui, le cinéma de genre est souvent le lieu de musiques stridentes, tonitruantes et sans grande finesse. Là, la partition de Bobby Krlic est exactement à l'opposé. Tout en subtilité, en douceur, en calme, elle nous emmène et habille le film subtilement, discrètement, pour finalement faire partie intégrante de l'ensemble. Et d'ailleurs, sa réécoute après le visionnage vous replonge immédiatement dans les sensations provoquées par ce film.

Mais enfin, il a quoi de spécial ce film à la fin !

Il est difficile pour moi, même deux jours après, de décrire exactement la façon dont ce film m'a profondément marqué.

D'abord, plus qu'un film d'horreur, c'est un film sur la souffrance. La souffrance physique, certes, mais aussi et surtout la souffrance mentale. C'est d'autant plus intéressant que notre époque cherche à cacher la souffrance sous le tapis, à la taire, à la nier, voir à la classer comme une tare. Mais nier la souffrance, la rejeter, c'est sans doute le meilleur moyen de la voir resurgir sous des formes inattendues, même les plus douces.

Le film se vit, littéralement. C'est une expérience sensorielle totale, qui prend aux tripes dès le départ (si on accepte de se laisser emmener) et nous met en tension pendant plus de deux heures sans jamais nous lâcher. L'idée n'est pas forcément de nous surprendre pour nous faire sursauter, mais bien au contraire de nous laisser nous enfoncer dans un climat poisseux et malsain terriblement efficace. On est crûment mis face à nos propres contradictions internes, prenant le parti parfois de ceux que nous repoussons dans la vie, comprenant des choses alors que nous ne les supporterions pas hors de la salle. C'est toute la force de ce petit bijou : il nous place face à une oeuvre qui nous oblige à nous positionner, à prendre un angle de vue. De l'art, donc, du vrai.

A partir d'ici, des choses centrales du film sont dévoilées, si vous ne souhaitez pas les lire, passer votre chemin.

Mais en fait, ce film, il parle de nous plus qu'autre chose non ?

Si l'histoire est clairement bonne, en prenant comme fond un rite imaginaire mais très crédible, elle n'est que la première couche d'un film qui a pour but de nous interroger sur nous.

Dani souffre, énormément. Elle souffre de sa solitude, d'une relation toxique avec son mec, d'un manque de compréhension des gens qui l'entourent. Elle souffre de ne pas être écoutée, prise au sérieux, et finalement classée comme folle. Là où l'abandon la pousse à devoir survivre malgré tout, d'autres lui mettent sur le dos l'entièreté de sa vie, comme si elle avait eu le choix...

La folie, ce vecteur central dans la vie de l'héroïne Dani, est ici montrée sans faux semblants, mais avec des vraies interrogations sous-jacentes : est-on fou parce que l'on ne s'occupe pas de nous ? La folie n'est elle pas le fruit de la négation de nos mal-êtres ? Et qui est vraiment fou au fond ? Dani n'est pas folle, elle est seule.

Le film se penche aussi sur le relativisme culturel et ce qu'il permet de cacher, de nier, de ne pas vouloir regarder en face. Certains dialogues sont savoureux à ce sujet. La violence est universelle mais la façon dont on la perçoit est culturelle. Jusqu'à quel point irons-nous dans l'acceptation de la culture face à l'acceptation de la violence ?

Il aborde aussi une idée assez peu remise en question, celle de la famille et du groupe. Le groupe est-il vraiment le lieu de l'épanouissement ? Ne peut-il pas mettre en place des règles qui vont à l'encontre de nos individualités ? Et lorsque nous suivons ces règles, ne nous fuyons-nous pas plus qu'autre chose?

Et au delà de tout cela, le film nous dérange, nous oblige à regarder nos propres limites en face, à nous demander pourquoi nous avons fixé celles-ci. Il nous pousse dans nos retranchements non par l'horreur qu'il distille mais par notre façon de gérer ces images et ces informations. D'autant plus que l'horreur n'est pas tellement dans le visuel, elle est partout, tout le temps. Même dans le moindre petit détail.

A noter que tout se tient dans ce film, rien n'est superflu, tout est pensé pour avoir un sens et une utilité. A tel point que l'on se surprend à se dire "mince, le dialogue du début du film avait en fait un double sens !" a quelques minutes de la fin. Pourtant sur le coup, ce dialogue paraissait anodin !

Alors, il faut aller voir ce film ?

Honnêtement, pour moi, le louper serait une grave erreur. Peut-être allez vous le détester tant il cherche à vous mettre mal à l'aise. Peut être n'allez-vous pas l'aimer parce qu'il casse les codes. Mais si comme moi vous êtes emmenés, c'est une expérience intense que j'aurais été désolé de ne pas vivre sur grand écran.

Je vais le dire, j'avais rarement vu une oeuvre aussi cohérente, une direction d'acteurs aussi fine, un univers aussi maîtrisé, depuis Stanley Kubrick. Et c'est pas un vain compliment chez moi vu l'amour que j'ai de l'oeuvre de Kubrick.

Donc oui, allez le voir, vivez-le et ressentez-le. Vous êtes devant un immense film.

PS : lors de la projection, des gens ont été obligés de rire, et certain d'applaudir, tant le film les dérangeait. C'est pas pour dire, mais vous en connaissez beaucoup des films qui font cet effet ?

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