"One murder makes a villain ; millions, a hero. Numbers sanctify, my good fellow !"

Avis sur Monsieur Verdoux

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Rapport n° CC 215 36981 47893
Pièce à joindre au dossier 145625TCC4875625

Charlie Chaplin … Rien qu’écrire ce nom m’horripile au plus haut point.
Il m’a fallu une bonne dose de courage pour aller voir son Monsieur Verdoux, mais mon professionnalisme ne connait aucune limite. D’ailleurs, Adolf Hitler lui-même ne s’est-il pas fait projeter le Dictateur, par deux fois ?

Un poète a dit un jour : « quelque humilié que soit ton ennemi, sache qu’il est toujours à craindre ».
Comme cet homme avait raison !
Ça fait plus de 20 ans que je l’ai dans ma ligne de mire, l’anglais, plus de 20 ans que je sais ce qu’il est ! Déjà à l’époque, quand il traînait en Russie, au nom d’une soi-disant curiosité intellectuelle, je savais qu’il était bolchévique et qu’il embrassait les idées de ces barbares, ennemis de notre belle démocratie.
On aurait dû l’expulser le jour où il a clamé haut et fort qu’il ne prendrait jamais la nationalité américaine, au nom d’une pseudo répulsion envers tout esprit nationaliste.

Depuis des années, j’œuvre pour que la vérité éclate enfin et que ce Chaplin récolte ce qu’il a semé ! Je veille constamment à ce qu’aucun répit ne lui soit accordé et je prends grand soin, grâce à mes nombreux amis politiques, journalistes, catholiques, de faire de sa vie un véritable enfer. Pas une semaine ne passe sans qu’un article ne soit publié, réclamant sa tête, son expulsion définitive des Etats-Unis.

Il pourra geindre tant qu’il veut, mais il l’aura bien cherché, lui, le porte-parole des communistes, agissant sans vergogne, au grand jour ! Quelle infâme provocation que ce discours au Carnegie Hall, en 1942, pour soutenir l’ouverture d’un 2e front en Europe, en soutien à ses amis soviétiques ! Je le revois encore, méprisable, écœurant, ouvrir son immonde diatribe, le poing levé et haranguant la foule par un scandaleux « camarade ». Ce jour-là, on aurait dû le mettre dehors mais sous prétexte que c’est une idole, il ne fallait pas y toucher ! Il peut nier toute accusation de communisme, mais après ça, comment le croire !

Depuis lors, je n’ai de cesse de le pourrir, encore et encore. Comme j’ai bien fait de pousser cette écervelée de Joan Barry à porter plainte contre lui ! Evidemment qu’il n’est pas le père de son enfant, mais qu’est-ce que ça peut bien faire ! Au final, ça nous a permis d’étaler au grand jour sa vie privée, immorale, perverse, odieuse. Ce vieux beau séducteur de jeunes filles innocentes pensaient vraiment pouvoir continuer à mener ce train de vie détestable en toute impunité ! Dieu qu’il me connaît mal ! J’ai mis en alerte la légion de la Décence pour avoir leur soutien dans mon combat contre l’infâme individu. Car c’est évidemment un combat, une lutte sans merci que je n’abandonnerai que lorsque j’aurais eu sa peau.

Après ce procès et ces innombrables articles, d’autres que lui auraient fait profil bas et se seraient faits discrets ! Mais pas lui ! Pas le grand Charlie Chaplin ! Au lieu de se terrer dans sa villa de milliardaire et de continuer à mener grand train en toute discrétion, Charlie Chaplin sort un film et quel film !
Je pensais avoir tout vu dans ma carrière pour ce qui est de la provocation mais je dois reconnaître que cet anglais dépasse tout ce que j’avais pu imaginer !
Monsieur Verdoux … l’histoire d’un homme qui a perdu son emploi après 30 ans de bons et loyaux services comme caissier d’une banque, suite à la Grande Dépression et qui se reconvertit en assassin de riches veuves qu’il a épousées pour mettre main basse sur leur fortune et ce, afin d’entretenir sa jeune femme invalide et son fils.

Je savais l’homme sans aucune morale, mais comment aurais-je pu m’attendre à cela !
Je me suis laissé dire qu’il avait acheté l’idée de ce film à Orson Welles, qui ne vaut guère mieux que Chaplin (car lui aussi bien présent au Carnegie Hall), mais je pense qu’il n’aurait pas été si loin s’il avait réalisé le film lui-même ! Seul un esprit retors peut laisser cours à des idées aussi répugnantes.

Je vois clair dans son jeu, j’ai parfaitement compris ce qu’il a fait ! A travers ce film, il nous répond, il ME répond !
C’est qu’il se croit brillant et intelligent, Monsieur Chaplin ! Mais n’y a-t-il pas mieux à faire, à peine deux ans après la fin de la guerre, alors que des épouses, des mères, pleurent encore leurs maris et leurs fils, que de dénoncer de qu’il appelle « l’industrie de l’armement » ? Qu’est-ce qu’il sous-entend par « les affaires sont les affaires » ? Il énonce clairement que la guerre n’est qu’une histoire d’argent, mais ne dit-il pas également que nous n’avons pas de valeurs morales, que nous ne pouvons nous battre pour défendre une idéologie et la liberté, que notre seul but est de faire de l’argent, sans nous soucier des vies que nous prenons ? Et non content de dénigrer notre bonne Amérique, il clame fièrement son athéisme, en se moquant, une fois de plus, de la religion ! Sans compter sur son mépris des femmes, de nos bonnes épouses catholiques dont il ne comprend rien à la richesse morale.

Je lis en lui comme dans un livre ouvert ! C’est un « je vous emmerde » qu’il nous lance avec ce film ! Aussi atteint, aussi blessé qu’il soit, il trouve la force suffisante pour nous répondre et nous projeter en pleine face son plus profond mépris.
Il tue Charlot dans ce film, grand bien nous fasse, mais c’est de Chaplin dont il faut se débarrasser ! Et malgré tout, il est là, encore et toujours, debout, fier, faisant fi de toutes les attaques qu’on lui adresse !
Mais je ne le lâcherai pas, et je vais faire en sorte que ce film soit interdit dans bon nombre d’états ! S’il n’est pas moyen de le faire taire, faisons en sorte que le moins de gens possibles entendent les ignominies qu’il a à dire ! Je provoquerai sa mort artistique et jusqu’à ce que je trouve le moyen de le faire quitter à jamais notre pays, je n’aurais de cesse de le poursuivre, de le hanter, j’en fais un point d’honneur !!

Nota personnel : j’aimerais ne pas être objectif, mais dieu que ce film est bon ! J’ai admiré et j’ai ri ! Mais si jamais ça se sait, je n’aurais plus aucune crédibilité aux yeux de mes hommes et de l’opinion publique.
Charlie Chaplin, pour ces éclats de rire que tu as provoqués, pour cette admiration que j’ai ressentie pendant les 2h de projection, je te hais encore plus …

J. Edgar HOOVER,
14 Avril 1947

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