Tale of the southern lads

Avis sur Mud - Sur les rives du Mississippi

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Critique publiée par le

De Jeff Nichols, j'apprécie avant tout la capacité à raconter une certaine Amérique comme personne ou presque ne l'a fait. Débarrassé d'une certaine mythologie de la fureur, ce dernier entoure ses histoires d'une torpeur calme qui va jusqu'à refroidir les rares scènes de violence qu'il mets en scène (Shotgun Stories) ou d'angoisse extrême (Take Shelter). Ses personnages de taiseux solitaires semblent toujours surgis de la vie elle même, et ses acteurs s'effacent complètement dans une étendue de silence salutaire qui valorise chacun de leurs mots, quand bien même il s'agit de ne parler que de la pluie et du beau temps. Michael Shannon, notamment, est très doué pour cela.
Les personnages de Jeff Nichols, pourtant, cogitent sec, et leurs pensées plus que leurs mots irradient l'écran. Associés a un sens assez surprenant du story-telling (qu'ils soit linéaire ou non) et une sobriété formelle qui ne se refuse pourtant jamais un petit instant de grâce, ils confèrent au cinéma du bonhomme toute sa profondeur.
"Lorsque les non-dits écrasent toutes les paroles possibles, le silence a parfois des allures de vacarme"

On aura pu lire, par-ci par la, combien Mud était différent des deux films précédents. Pourtant, la différence n'est pas si flagrante. Le parti pris est simple : associer au classicisme de la forme, présent depuis toujours, le classicisme du sujet; laisser au placard les surprises quelles qu'elles soient pour se focaliser sur une histoire aussi belle que simple. En cela, en tant que "film du sud profond", Mud se présente comme l'anti "Bêtes du sud sauvage". L'onirisme ne naît ici que de la persévérance symbolique des enfants à traverser encore et encore le fleuve pour rendre visite à cet archétype d'homme libre (mais recherché), séduisant (mais immoral), et en lequel ils trouvent un échappatoire romanesque (dans le cas d'Ellis), un modèle de dureté face au monde (dans celui de Neckbone.) Il deviens une figure malléable à merci par ces imaginations enfantines, qui voient de plus en plus en cet homme une possibilité, un "miroir" de ce que pourrait être leur vie d'adulte à venir. Un miroir effrayant, mais si passionné qu'il ne peut pas être uniquement à rejeter. Décu de sa vie sentimentale naissante, Ellis mettra toute son énergie à rendre possible les retrouvailles des deux amants adultes, comme si cela pouvait exorciser sa propre misère affective. Plus Neckbone se rapproche de Mud, plus ils s'en éloigne. Plus ce dernier s'endurcit, se ferme à l'amour, moins Ellis ne reconnait son modèle.

Et au milieu d'eux, un bateau perché dans les arbres fait office de liant, de rêve réalisable et pourtant triste : une fois mis à l'eau, le bateau ne sera plus qu'un bateau, et non plus un bateau magique, mystérieux, s'étant perdu là ou n'est pas sa place. Plus le bateau s'approche de l'eau, plus la réalité reprends ses droits et peu à peu le rêve s'estompe; pour revenir, pourtant, de manière étrange lors d'une dernière scène assez dispensable, mais montrant bien que le rêve, désormais, n'est plus celui de l'étrange trio mais seulement d'un homme. D'un homme qui n'a jamais fait que se servir de deux enfants, en exploitant leur imaginaire et la sympathie inspirée par ce qu'il représentait métaphoriquement à leurs yeux.

On regrettera pourtant une certaine incapacité de Mc conaughey à sembler aussi charismatique aux spectateurs qu'aux deux personnages principaux. A force de vouloir en faire le moins possible, en ne comptant que sur son aura, il perd en pouvoir de séduction; allant jusqu'à s'effacer inévitablement face a deux jeunes acteurs si habités.
On regrettera également une sous exploitation de l'esthétique du Mississipi, de ses paysages, de son ambiance. Nichols gagnerait souvent à laisser sa camera se promener plus longtemps au fil de l'eau, à ne pas couper si vite; à nous offrir quelques plans-séquence bien senti qui emporteraient pour un temps le spectateur à la force de l'image et non plus seulement à celle de l'histoire. Trop souvent, Nichols laisse l'histoire dépasser la puissance de ses images, là ou les très bon films naissent d'un parfait équilibre en la matière.

Mais je chipote. Mud, pris dans son ensemble, est un film d'une ambition titanesque, quasi-littéraire, élève directe de celle qui irradiait des "Raisins de la colère."
Et lorsqu'on vise si haut, on peut s'autoriser quelques faux lancers.
Pour tenir rigueur à un réalisateur si jeune et si talentueux de ne pas encore être John Ford, Il faudrait être un bien triste cinéphile. Alors, une fois de plus, Bravo Mr Nichols. Vous avez une fois de plus sublimé votre scénario. A n'en pas douter, vous saurez bientôt imprimer le sublime jusque dans la rétine. Bientôt.

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