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Mud est presque anachronique. Alors que le précédent film de Jeff Nichols (Take shelter) s'inscrivait dans un imaginaire de la catastrophe typiquement contemporain et finissait par donner raison à la phobie de son personnage (Michael Shannon), Mud, dans un mouvement inverse, voudrait retrouver une forme d'enchantement et de croyance naïve, celle d'E.T par exemple. Mud, le personnage du fugitif incarné par Matthew McConaughey arrive sur les rives du Mississippi comme E.T tombe du ciel. Par pur enchantement. Lorsqu'Ellis et Neck (les deux enfants du film) le voient pour la première fois, c'est dans le regard fasciné d'Ellis (Tye Sheridan) qu'il apparaît miraculeusement: peu nous importe de savoir qui il est exactement, quel est son passé, car on comprend vite que Mud est un enchanteur, qu'il surgit de nulle-part pour apporter aux enfants de l'aventure, de la fiction. Le contrat que le film nous propose est donc très clair et il trouve son origine dans le point de vue d'Ellis, dans son éblouissement devant le héros: en sa présence, l'aventure peut commencer et le quotidien disparaître. De ce quotidien, il ne reste d'ailleurs plus rien une fois que l'enchanteur est parti: la maison des parents d'Ellis est démontée à la fin du film et le héros, qui a passé son temps à réparer un bateau perché dans les arbres, repart sur le Mississippi, vers d'autres rives.

Par la simplicité de son récit autant que par la force de sa croyance, Mud ne manquera pas de décevoir ceux qui ont trouvé dans Take Shelter plus de pensée théorique, parce que précisément la croyance y était questionnée jusqu'au bout. C'est pourtant cette clarté d'intention, ce classicisme qui font de Mud un film à mon sens nettement supérieur à Take Shelter. Comme dans les grands contes pour enfants qui ont marqué ma vie de spectateur (de La Nuit du chasseur à E.T), le film de Nichols n'hésite pas à s'inscrire dans le registre du merveilleux : l'apparition éblouissante du héros (notre photo), le bateau perché dans l'arbre, le trou rempli de vipères sont des éléments traités au premier degré. La force avec laquelle ils sont inscrits dans le film fait disparaître tout le réalisme du début (où Nichols s'attarde un peu sur le quotidien de la famille d'Ellis) et fait oublier les faiblesses de l'ensemble: disons tout le côté noir du film, lié aux scènes se déroulant dans le motel où Ellis doit retrouver la femme de Mud (Reese Witherspoon). On peut prendre ces faiblesses pour d'authentiques défauts, penser que les eaux du Mississippi sont plates, que tout cette fable sur la croyance a déjà été racontée mille fois et qu'à côté de celle-ci, Nichols n'invente rien. Tous ces reproches seraient fondés si Mud n'affichait pas si nettement, après Spielberg, sa volonté de restaurer la croyance dans un récit classique. Alors que J.J.Abrams, autre "fils" symbolique de Spielberg, n'avait reproduit dans Super 8 qu'une imagerie 80's (celle des productions Amblin), pour ne parler de la croyance qu'au passé (Super 8 se situait d'ailleurs dans les années 70), Nichols se demande comment la retrouver au présent. Les BMX que l'on voyait un peu partout dans Super 8 sont ici remplacés par un petit bateau à moteur, qui sert beaucoup dans le film. C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans Mud : les trajets répétés des enfants sur le fleuve, la quête d'aventure, l'invention d'une mythologie. Depuis Stand by me (Reiner, 1986), aucun film américain n'avait développé ces thèmes aussi limpidement et si le fleuve a remplacé la voie ferrée du film de Reiner, le parcours initiatique est le même: à la fin, les enfants auront grandi, leur héros pourra disparaître.

Mud est donc à la fois un film sur l'enfance et sur la fin de l'enfance: ce sujet est celui des plus beaux films récents de Spielberg (A.I, Catch me if you can, War Horse). Qu'un cinéaste de trente-cinq ans, qui n'en est qu'à son troisième film, ait compris si pleinement ce qui fait l'essence du cinéma de Spielberg, cela mérite au moins le respect. Peut-être même davantage: l'admiration.

SOFTWALKER
9
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