O'Brother ou "la version de l’Odyssée d’Homère la plus pourrie qui ait jamais été proposée"

Avis sur O'Brother

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Non, non, ne dites rien, j'ai bien compris.

Vous n'aimez pas O Brother, Where Art Thou?.

Ce n'est pas la peine de le nier, je vois bien le peu de considération que vous portez pour le huitième rejeton des frères Coen, alors que vous chérissez tant ses grands frères, Fargo et Big Lebowski.

J'entends bien vos petites railleries qui émanent, ici ou là, lorsque l'on prononce son nom : c'est un film superficiel, raté, mal fagoté, etc. J'ai bien remarqué de quelle façon les gens de bon goût, dont mes chers éclaireurs, vont souvent minimiser ce film, le défendant du bout des lèvres en lui accordant des "petits" six ou des "petits" sept (ou des 6,5, écrits en "tout petit" sur le site, s'ils le pouvaient.), tout simplement parce qu'ils ont trop de scrupules pour lui mettre directement des 4, des 3 ou des 2... (soupire)

Bon, ce n'est pas grave, mon cœur souffre mais il s'en remettra.

Oui car, que voulez-vous, j'aime ce film, avec tendresse, avec amour... je l'aime car je le trouve aussi beau que Lebowski, malgré ses défauts. Si cela fait de moi un homme de mauvais de goût, alors qu'il en soit ainsi. J'assume tout.

Seulement, laissez-moi vous présenter un peu ses mérites et peut-être, qui sait, que vous réviserez votre jugement sur ce canard boiteux.

O Brother, Where Art Thou?  déboule sur nos écrans 2 ans après The Big Lebowski, et c'est là sans doute son principal défaut. Car le p'tit dernier des Coen a alors la lourde tâche de prolonger le combat mené par son aîné (tourner en dérision les clichés du rêve américain, notamment ceux vendu par le cinoche, afin de poser un regard "neuf" sur la société us) mais en le portant sur un autre terrain : on passe de LA, et de son goût pour le clinquant, l'argent facile et les héros superficiels, à l'Amérique profonde et au vieux sud. La méthode est, a priori, la même : les Coen reprennent à leur compte les stéréotypies issues de la culture populaire afin de ridiculiser les grands maux de la société, ici essentiellement le racisme symbolisé par le KKK.

Rire pour dénoncer, utiliser l'humour pour aborder des sujets très sérieux, c'est bien. Seulement la manière employée par les deux frangins n'est pas sans danger : tout miser sur la réappropriation des clichés, issus de la mythologie cinématographique des années 30-50 ainsi que du récit d'Homère (qui n'était qu'au fond, que du cinéma avant l'heure), et de nous les exposer suivant le principe de L'Odyssée, c'est prendre le risque d'aboutir à une œuvre d'apparence superficielle et sans unité. Les principaux reproches faits à ce film sont compréhensibles, les Coen font preuve d'une moins grande maîtrise (aussi bien narrative que dans la satire) qu'avec Big Lebowski. C'est indéniable. Certes, mais tout n'est pas à jeter pour autant.

O Brother, Where Art Thou?  n'est pas dénué de finesse, bien au contraire. Les Coen ne cherchent pas à faire une véritable adaptation des récits d'Homère ; ils le disent eux-mêmes en qualifiant leur film de "version pourrie" de L'Odyssée. Ils disent aussi ne pas avoir lu le livre, ce qui n'est pas si surprenant car ils sont moins intéressés par le récit que par nos propres représentations de celui-ci. Ils prennent ainsi à bras le corps cette culture populaire us qui a tendance à tout vouloir résumer en quelques images : L'Odyssée se réduit donc au voyage, au cyclope, aux sirènes ou encore à Pénélope, qui attend. De même, cinéma classique et vieux sud sont parfaitement identifiables à travers une série d'instantanés que les cinéastes font virevolter à l'écran : bagnards en "pyjama" rayé (échappés de Sullivan's Travels?), héros fuyants sur les routes (The Grapes of Wrath and co), membres du Klan encagoulés (The Birth of a Nation), chanteur noir vendant son âme au diable (Tommy Johnson), gangsters légendaires (Baby Face Nelson) ou encore visage familier à la fine moustache (Clark Gable).

Voici quelques clichés, très célèbres, avec lesquels les Coen vont s'amuser pour donner à leur récit l'aspect d'une grande bande dessinée dans laquelle l'absurde et l'improbable seront les mots d'ordre. L'Odyssée d'Homère se revisite ainsi avec humour et dérision, chaque péripétie vécue par Ulysse et ses compères sera l'occasion pour les Coen de faire chuter les mythes de l'Amérique antique : c'est-à-dire ceux d'une Amérique utopique (qui n'a jamais entendu parler de la guerre du Vietnam, de la crise, etc.) dont la légende est chantée par Hollywood. Et lorsque le mythe s'effondre, la réalité entraperçue n'a rien de très glorieuse : le cyclope nous apparaît comme un vulgaire voleur et les sirènes ne sont que des vamps qui vendent les fugitifs à la police contre quelques dollars. Quant au héros, Ulysse, il n'est guère plus valeureux avec son air naïf et sa gomina sur les cheveux. Est-ce donc cela l'Amérique légendaire vantée par le cinoche ? Une contrée composée de "dieu" ridicule et de "héros" en carton pâte ! Une population qui croit en de telles fadaises, ne peut être que perdue !

Pour donner du sens à leur propos, les frangins vont ainsi opposer deux types d'imageries, aux vertus diamétralement opposées. Il y a celle issue du cinéma hollywoodien qui n'est rien d'autre qu'un leurre : nos bagnards, qui sont à la recherche d'un faux trésor, apparaissent aussi perdus que ceux qui pensent trouver le salut sous la cagoule du Klan ou qui rejoignent la première secte venue. Et puis, il y a d'autres images qui ne peuvent tromper l'Homme car elles sont porteuses de valeurs humanistes : ce sont celles qui proviennent de l'Amérique profonde et du Deep South. Ainsi, durant leur périple dans ce sud de carte postale, digne des écrits d'un Faulkner, nos bagnards vont faire différentes rencontres qui vont progressivement les changer : que ce soit le gérant de radio, perdu en plein désert, ce jeune noir chanteur de blues ou encore ce vieil homme, aveugle, mais qui semble lire dans le cœur des gens ; tous vont leur insuffler les valeurs du partage, de la tolérance et de l'entraide. Comme ces vertus se transmettent aux hommes par le son, la musique et la chanson, les Coen vont transformer leur film en une quasi-comédie musicale, dans laquelle musique noire et blanche auront le droit de citer, afin de permettre aux hommes de dépasser leurs propres clichés...

Le pari des Coen est-il réussi avec ce film ? Peut-être pas totalement car l'esprit du film reste avant tout léger, privilégiant essentiellement la farce. Mais cela est-il si important ? Personnellement, je ne le pense pas ; car une fois le périple de O Brother, Where Art Thou? achevé, après m'être bien amusé des aventures cartoonesques de Clooney, Turturro et Nelson, il persiste dans mon esprit une image qui semble aussi forte qu'elle est réelle, celle d'une Amérique profonde qui parle vrai, et je ne peux m'empêcher de ressentir ce délicat frisson qui me parcourt le corps comme à l'écoute d'une chanson de blues crachée par un vieux gramophone .

https://www.youtube.com/watch?v=Dsok_obr9rA

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