Every piece of me

Avis sur Phantom Thread

Avatar Clara_Gamegie
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Et toi, pourquoi tu m’aimes ? Suis-je celle que tu attendais ? Désires-tu me voir graviter autour de toi comme la Terre effectue sa révolution autour du soleil ? Me consacrer à tes désirs, à tes penchants les plus particuliers, à toi, dans la santé et dans la maladie, à te donner, véritablement, chaque parcelle de moi.

Lorsque Reynolds croise Alma, par hasard dans un café, ils ne se connaissent pas. Ils n’ont rien en commun. Elle est serveuse, il est l’un des couturiers de luxe les plus prisés de la capitale. Mais leurs regards s’entrelacent, et dès lors, attirés comme deux aimants, ils ne se quitteront plus. Si la narration est classique, le traitement « austère », la signature est baroque. Paul Thomas Anderson déploie la toile d’araignée d’un amour vénéneux, d’où le titre de Phantom Thread, et de fil en fil, Alma tisse la toile qui la mène à Reynolds, un peu plus près, plus près, toujours plus près…

Car l’amour de Phantom Thread est un amour incandescent où les personnages se consument et tournoient dans ses affres : l’un pour son art, l’autre pour être aimée. Reynolds et Alma s’entrecroisent dans une danse tournoyante et élégante entre amour et art, jusqu’à l’évaporation des frontières, les deux étant inextricablement liés. La force de frappe de Phantom Thread est telle que je ne pouvais douter que le film fut adressé à quelqu’un. C’est le genre d’œuvre qu’on écrit par amour, ainsi ne fus-je pas étonnée que PTA l’ait conçu en pensant à sa femme, alors que celle-ci le soignait, un jour qu’il était malade et alité. L’amour et le partage sont donc, véritablement, à l’origine du film. Par ailleurs, être au chevet de celui qu’on aime, le geste peut paraître simple, mais la métaphore est infinie : Alma, comme Orphée, irait chercher Reynolds jusque dans le Styx. Ces amours inépuisables, auquel on confère une valeur sacrée, sont similaires.

La noblesse du scénario n’a d’égal que la photographie du réalisateur, qui se déguste comme un doux feuilletage de tissus chamarrés et de bonbons confis, sertis des atours de Reynolds et dont le spectateur ne fait qu’une bouchée. Cet aspect bonbon, ce soin apporté aux vêtements, leur façon de transparaître à l’écran, n’est pas sans rappeler le Marie Antoinette de Sofia Coppola, les jeux de lumières enrobant le beau visage atypique de la merveilleusement talentueuse Vicky Krieps. Car, que ce soit à travers les créations de Reynolds ou celles de PTA, le cadre est un travail d’orfèvre, servi dans un écrin de velours équivalent aux plus belles robes du couturier, livrées sur un plateau d’argent à l’aristocratie mondiale, relevant le faste des intérieurs luxueux et viscontiens par des teintes désaturées, magnifiées par le relief de la pellicule. Un film obsédant pour une partition entêtante de Jonny Greenwood, post moderne et néoclassique, profondément lyrique et romantique, saupoudrée de quelques notes dissonantes, dont les tonalités rappellent les musiciens d’avant-garde tels qu’Arvo Pärt.

Si le film est une romance à part entière, les genres sont multiples, car on pense inévitablement au psychodrame, mais aussi au huis clos : on sort rarement de cette maison où le personnage principal a choisi de mener une vie monastique. Personnage interprété de façon grandiose par Daniel Day Lewis, qui décidément, avec sa technique de l’Actor’s Studio, se révèle comme un axiome du cinéma, un comédien indispensable, essentiel.

D’ailleurs, la grande maison, ce centre bouillonnant de tensions et de vie apparaît comme un véritable personnage : ainsi personnifié, le décor semble se fondre avec les vêtements, et les habitudes bien huilées, quasi kantiennes, de Reynolds, émaillent l’habitation, révélant son emprise sur les personnages (Alma apparaît clairement comme une muse, bien sûr, mais aussi une prisonnière). Cette appréhension de temps et de lieu fera sans doute penser à The Servant de Joseph Losey, l’action se déroulant dans une demeure luxueuse du XVIIIe siècle, et à Rebecca, le Manoir de Manderley accaparant les personnages ; aussi parce que Alma, comme l’anonyme que joue Joan Fontaine, sont des inconnues bataillant pour laisser leur empreinte.

Les rapports humains, chez Paul Thomas Anderson, sont toujours alambiqués. Ce sont des face à face, une équation triangulaire dans Phantom Thread, un duel de salauds magnifiques dans The Master. Le côté tentaculaire et vénéneux de Phantom Thread se déploie à travers le personnage d’Alma, dont le seul moyen de se rapprocher de l’être aimé est l’empoisonnement, donc la possession. Le cinéaste raconte ainsi l’histoire d’un amour ambigu où les rapports de force font loi, et où être aimé, c’est-à-dire avoir l’attention de l’autre, signifie être dominé. Tout au long de l’intrigue, Alma et Reynolds se tiennent tête, dans un duel pervers où transparaissent pourtant les teintes amoureuses les plus pures qui soient. Ainsi, l’œuvre est véritablement tentaculaire, et de ses bras multiples surgissent les entrailles infinies qui forment le monde amoureux.

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