La pure épure et l'amour

Avis sur Poussières dans le vent

Avatar Thomas Ocana
Critique publiée par le

Hou Hsiao-Hsien revient en 1986 avec un septième film (ou quatrième film selon sa propre vision de sa filmographie).
Nous contant une partie de la vie de Wu Nien-Jen, son scénariste, le film arrive à nous surprendre de bien des manières.
En effet, la mise en scène de HHH est assez représentative de son cinéma. De long plans fixes et un cadre composé de manière très précise, ne refoulant notamment pas l'inspiration du cinéma de Ozu.

L'amour est donc l'une des thématiques principales du film.
Ici, le sujet est traité en parallèle et avec la même importance que d'autres thèmes, telles que la difficulté d'une jeunesse à trouver sa place dans une ville grouillante ou encore le rapport au travail et les liens humains en général.

Si l'on observe la romance qui se tisse dans le métrage, l'on y décèle une subtilité et une approche jamais vu ailleurs.
La naissance, assez ambigüe au début, d'un amour entre les deux protagonistes peut être perceptible si l'on porte attention à la mise en scène.
HHH nous montre avec une simplicité des plus fascinantes que les deux jeunes taïwanais s'aiment d'un amour profond, palpable mais inavoué.

Hou a une manière de cadrer les personnages dans un même plan, les réunissant tous les deux, au cœur de silences qui peuvent en dire long sur leur relation.
Ceux-ci observent ce qui les entoure, l'œil timide et la parole absente, et, les deux, présents donc dans le cadre, semblent tout autant, platoniquement, épris l'un de l'autre.

Cette force de la mise en scène est très claire si l'on observe l'attitude des personnages, tout en épure et retenue, qui ne semble là encore pas exprimer leurs sentiments.

Mais cette façon de filmer, de regarder les personnages, de les contempler, de les aimer et de nous faire ressentir ce qu'ils ressentent, par le seul biais d'une caméra, est très fort et favorise bien-sûr énormément notre facteur d'identification.

L'une des scènes les plus parlantes pour cela est celle d'un repas, à priori anodin, dans un restaurant de type streetfood : A Yuan et A Yun sont assis à table, accompagnés d'amis à eux, ils sont séparés dans l'espace et ne discutent pas ensemble; ils sont parfois acteurs de la scène (A Yun) mais aussi spectateurs (A Yuan).
Et même si ceux-ci n'interagissent pas entre eux, Hou nous montre pourtant qu'ils sont profondément amoureux et semblent véritablement penser l'un à l'autre.
A Yun parle ou rit, A Yuan regarde et écoute mais semble absent. Et c'est ici que toute la maestria de Hou se dévoile : la caméra passe entre les interstices dessinées par les épaules des personnages, coinçant A Yuan entre deux corps dont il ne peut s'extirper, observant discrètement A Yun, comme déjà au courant de l'impossibilité de leur amour.
Il l'aime et ce regard et la manière intimiste et très pur de nous le montrer témoignent de la pureté de son amour.
Rien n'est dit mais tout est implicitement montré et ressenti, car, en amour, tout n'est peut-être question que de ressenti.
A Yuan et A Yun ressentent et nous, spectateurs, ressentons ce qu'ils ressentent, et pour cela, la caméra même ressent ce qu'ils ressentent afin de nous transmettre leur psyché, leurs émotions; de toute manière il serait presque impossible de nous émouvoir ou nous toucher d'une manière si puissante et authentique si la mise en scène n'avait pas été pensé ainsi.

L'épure et la subtilité sont donc maîtres.

L'épure de la mise en scène, l'épure des sentiments et par cela, l'hésitation, la peur peut-être et la pureté d'un amour.

Et si Hou a très surement façonné l'une des plus belles, touchantes, pures et subtiles romance de l'histoire du cinéma, c'est en partie vrai pour une scène en particulier.

Le protagoniste, parti de Taipei pour effectuer son service militaire écrit et reçoit mensuellement des lettres de A Yun.
Soudainement, celui-ci n'en reçoit plus aucune : n'a-t-elle plus le temps, est-il trop douloureux pour elle de communiquer seulement par voie épistolaire ? Non, A Yun s'est mariée avec le facteur du coin.

Si une solennité se dégageait de leur relation, une impression que chacun pourrait attendre l'autre pour toute l'éternité, l'un des deux jeunes, peut-être le plus connecté au réel, A Yun a décidé de ne plus attendre la déclaration d'amour de A Yuan, trop renfermé sur lui-même, et de se marier (alors que les familles des deux taïwanais annonçaient pourtant un très probable mariage entre ceux-ci).

Et si A Yuan était, pendant plus d'une heure et demie, en retenue totale et intériorisation de ses sentiments, dans un plan rapproché, l'enfermant dans une bulle hors du temps et symboliquement loin d'autrui, il se libère et extériorise cette infinie mélancolie, désillusion et tristesse qu'est l'annonce du mariage de A Yun.

Réside ici alors toute la puissance de la mise en scène des émotions dans le cinéma de Hou : travailler l'épure, la pureté et l'authenticité d'un sentiment timide pour, durant une petite minute et dans une intimité magnifique, laisser aller son protagoniste à la tristesse et nous faire ressentir la douleur de ce choc.

Le film se termine sur le retour au village de A Yuan, seul, sans objectif de vie apparent.
Il discute avec son grand-père travaillant au champ.
Le vieil homme parle, se répète et se répète, témoignant d'une très forte sénilité ou des symptômes d'Alzheimer, et A Yuan l'écoute, sans jugement aucun.

Le ciel est gris mais les rayons du soleil illuminent les collines et le village.
Une note douce-amère s'offre à nous : le cycle de la vie se poursuit, les personnages âgées faiblissent et finissent par mourir, sous l'œil d'une jeunesse en difficulté face à un monde en constante évolution, qui difficilement se cherche et traverse les épreuves que la vie lui force à outrepasser.
Le rayonnant espoir, pourtant, est bien présent, et il n'attend que d'être saisi.

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