"Tu n’es pas un homme, t’es une bête."

Avis sur Rocco et ses frères

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J’ai toujours eu un faible pour les films « tranches de vie ». J’aime me placer dans ce rôle de voyeur, être spectatrice de la vie de quelqu’un pendant un jour ou quelques mois. Et surtout car ces films sont généralement criards de vérité. C’est le cas de Rocco et ses frères, film de référence du néo-réalisme italien. On m’avait dit qu’il me prendrait aux tripes, je n’ai pas été déçue. Emue aux larmes par moment. Visconti, à la manière de Dostoïevski en son temps, nous gifle par la crudité avec laquelle il nous expose les troubles sociaux qui jalonnent les années 1960 dans une Italie en plein boom économique. Rosaria Parondi fuit le Sud avec ses quatre fils, rejoindre l’aîné, Vincenzo, à Milan. La mamma aime ses fils de façon démesurée; c’est cet amour qui la pousse à migrer dans une ville qui se mue en métropole internationale, véritable Vatican de l’industrie où sortent de terre les unes derrière les autres des cathédrales du travail à la chaine. Elle a espoir de leur offrir une vie meilleure que celle des paysans brûlés par le soleil du Sud. Tour à tour, Visconti nous donne un portrait de chacun des frères ; Vincenzo, Simone, Rocco, Ciro et Luca. L’adaptation à la vie citadine glaciale et individualiste est dure voire impossible pour ces jeunes originaires de la Basilicate, à qui on vole leur identité au profit d’un monde moderne, uniformisé et capitaliste. Le déracinement brusque qu’ont vécut des milliers d’Italiens du Sud dans les années d’après-guerre en rejoignant le triangle industriel au Nord. Un monde que l’on dit moderne mais qui ramène les hommes au statut de bêtes sauvages, les rendant cupides, violents et jaloux dans leur quête de reconnaissance et de richesse. A cette époque le prolétariat ne vit pas, il survit. Visconti ne nous a pas épargné la prostitution, le vol et l’alcoolisme ; fléaux qui rongeaient (et rongent encore) les couches les plus basses de la société.
Le réalisateur nous raconte un conte biblique des temps modernes. Rocco, à l’image du saint éponyme, réalise son pèlerinage en quittant le Sud et consacrera lui aussi sa vie à aider son prochain. Ou plutôt son précédent car il sacrifiera son avenir et l’amour de sa vie pour tenter de maintenir son frère hors de la misère, un frère qui se place comme une synthèse parfaite des sept péchés capitaux. Baigné dans un univers en perte de repères et d’identité, Rocco, un être doux et sensible ne peut qu’être broyé et digéré dans la gueule de l’ère industrielle et mécanique qui aliène toute une génération. Le suicide par gavage de la société de consommation que dénoncera Ferreri treize ans plus tard dans La Grande Bouffe n’en ai qu’au stade embryonnaire chez Visconti, mais elle est déjà là et faute d’avortement, accouchera d’un monde nouveau qui se nourrit de la misère sociale.
Alain Delon, dans le rôle de Rocco, offre une prestation que l’on sent encore timide, mais pour le moins touchante. Bien loin du personnage de Tancredi qu’il incarnera trois ans plus tard dans le Guépard, Rocco a des aspirations simples : retourner un jour voir le Sud, terre de ses ancêtres et de son enfance. Terre de sincérité et de soleil, bien loin des préoccupations hypocrites d’une Milan glaciale. Il regrette un mode de vie chiche certes, mais où tous étaient unis.
Rocco et ses frères est un film pessimiste, atemporelle, qui aujourd’hui encore nous pousse à nous questionner sur le monde dans lequel nous vivons. Le film n'aurait cependant pas le même impact dans une réalisation contemporaine, le noir et blanc accentuant encore les contrastes entre les différents tempéraments et la misère ambiante.

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