Il n’y a pas de bien à se faire du mal

Avis sur Saint Maud

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A24, un nom qui est depuis quelques années une marque de fabrique, voire un gage de qualité. Apparue en 2012, la société de production/distribution “art&essai grand public” frappe immédiatement très fort en pariant sur des jeunes réalisateurs tout en sortant bombe sur bombe : Spring Breakers (2013) de Harmony Korine, Enemy (2014) de Denis Villeneuve ou encore Under the Skin (2014) de Jonathan Glazer pour ne citer qu’eux (bon il y avait aussi Tusk mais personne n’est parfait). Depuis, un minimum quatre ou cinq pépites sont à attendre sur la grosse quinzaine de projets dont le studio s’occupe chaque année, avec pour plus récompensés Moonlight, Room, Lady Bird, The Florida Project, Hérédité…

Bref, tout ça pour dire que quand on a vu débarquer le programme du sympathique mais mourant festival du film fantastique de Gerardmer, on a certes tiqué sur Vivarium (qui tourne en festoche depuis bien 1 an) ou Howling Village de Takashi Shimizu (le papa de Ju-on/ The grudge qui n’a rien tourné de folichon depuis), mais c’est la première de Saint Maud de Rose Glass, nouvelle production A24, qui a eu notre curiosité. Une fois le film reparti avec le doublé Grand prix du Jury et Prix de la critique, sans oublier une récompense Jury jeune et meilleure musique, il avait capté toute notre attention.

Saint Maud parle de Maud (Morfydd Clark, pour une première fois réussie en tête d’affiche), une jeune infirmière à domicile d’une station balnéaire tristoune du nord de l’Angleterre qui meuble sa solitude en entretenant une relation particulière avec sa foi, quitte à perdre pied avec la réalité.

Intimiste, quasi charnel, le point de vue adopté est celui d’une subjectivité totale aidé par une voix off murmurée omniprésente, celle des pensées de la jeune femme lors de ses prières. Perturbée, Maud l’est indubitablement et elle ne fera que s’enfoncer de plus en plus dans sa psychose teintée de religion jusqu’à un point qu’il serait criminel de dévoiler ici.

La photographie est douceâtre, les tons le plus souvent bruns et chauds, encore un peu et on dirait Carol de Todd Haynes, bien plus que de l’Exorciste de du Friedkin ou Polanski période Rosemary’s Baby -même si ce dernier est une référence avouée- qui partagent pourtant plus de thème communs (personnage central féminin, message sur la religion). Le film prend son sujet sous un angle inédit, “horrifique” seulement car il pousse sa réflexion – et son héroïne – dans ses derniers retranchements. Film de femme aussi, opposant la bigote et sa vision du monde tronquée à sa patiente Amanda (Jennifer Ehle), chorégraphe mourante qui brûle avec panache ses dernières flammes quand l’autre étouffe les braises de sa jeunesse. L’écriture accumule des moments fugaces pour brosser ses caractères complexes dans ce vieux manoir façon psychose bercé de sons jazzy. Toujours des rappels à l’horreur et toujours ils seront pris de biais.

Film d’ambiance s’attachant à capter une errance, une chute libre, un biais cognitif qui englobe tout, il fait penser, pour prendre un exemple récent, au Joker de Todd Phillips pour son approche de la solitude et des lunatiques, forçant à l’empathie pour un personnage, par bien des aspects, désagréable : 99% des plans de Saint Maud montrent Maud, la spectateur n’a pas la liberté de regarder ailleurs. Alors on se laisse prendre, on s’inquiète pour cette histoire malsaine malgré ses moments joyeux, teintant le récit d’une ironie vénéneuse. On peut le dire, on a mal avec le personnage.

Court, 83 minutes, Saint Maud est surtout dense, complexe, mordant, rythmé et fascinant. Une vraie et franche réussite, aussi précieuse qu’abrasive que l’on recommande chaudement.

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