Thanatos Palace Hôtel

Avis sur Thalasso

Avatar Athanasius  W.
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Point de cachotterie, le présent titre, avouons-le, est emprunté à une nouvelle d’André Maurois, auteur malheureusement oublié de nos jours. Quelques mots sur ce singulier hôtel Thanatos avant de rejoindre Michel Houellebecq et Gérard Depardieu dans un centre de thalassothérapie à Cabourg. L’histoire est la suivante : le jeune français Jean Monnier est attaché, malgré son âge, au bureau New-Yorkais de la banque Holmann. Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il n’apprenait coup sur coup le même jour et d’une qu’il est ruiné, et de deux que sa femme Fanny vient de le quitter. De quoi souhaiter en finir et quitter au plus vite cette vallée de larmes. Encore faut-il assez de cran pour passer à l’acte. Arrive donc opportunément un courrier d’un dénommé Henry Boerstecher, directeur du Thanatos Palace Hôtel, proposant à Jean Monnier les services de son établissement en ces termes courtois :

Au Thanatos Palace Hôtel, la mort vous atteindra dans votre sommeil et sous la forme la plus douce. Notre habileté technique, acquise au cours de quinze années de succès ininterrompus (nous avons reçu, l’an dernier, plus de deux milles clients), nous permet de garantir un dosage minutieux et des résultats immédiats. Ajoutons que, pour les visiteurs que tourmenteraient de légitimes scrupules religieux, nous supprimons, par une méthode ingénieuse, toute responsabilité morale.
Nous savons très bien que la plupart de nos clients disposent de peu d’argent, et que la fréquence des suicides est inversement proportionnelle aux soldes créditeurs des comptes en banque. Aussi nous sommes-nous efforcés, sans jamais sacrifier le confort, de ramener les prix du Thanatos au plus bas niveau possible. Il vous suffira de déposer, en arrivant, trois cents dollars. Cette somme vous défraiera de toute dépense pendant votre séjour chez nous, séjour dont la durée doit demeurer pour vous inconnue, paiera les frais de l’opération, ceux des funérailles, et enfin l’entretien de la tombe. Pour des raisons évidentes, le service est compris dans ce forfait et aucun pourboire ne vous sera réclamé.
Il importe d’ajouter que le Thanatos est situé dans une région naturelle de grande beauté, qu’il possède quatre tennis, un golf de dix-huit trous et une piscine olympique. Sa clientèle étant composée de personnes des deux sexes, et qui appartiennent presque toutes à un milieu social raffiné, l’agrément social du séjour, rendu particulièrement piquant par l’étrangeté de la situation est incomparable. Les voyageurs sont priés de descendre à la gare de Deemming où l’autocar de l’hôtel viendra les chercher. Ils sont priés d’annoncer leur arrivée, par lettre ou câble, au moins deux jours à l’avance. Adresse télégraphique : THANATOS, CORONADO, NEW MEXICO.

A réception de cette étonnante missive Jean Monnier se bornera d’abord à faire une réussite. Il est vrai qu’il avait découvert ce jeu grâce à Fanny. Souvenirs, souvenirs… Dès le lendemain cependant, comme si les cartes lui avaient finalement dicté sa décision, il prendra la route pour le Thanatos. L’établissement, sans conteste, est en tous points conforme à la description qu’en a faite son directeur et donc propice à de nouvelles rencontres. De fait le soir même Jean Monnier partagera son diner avec la ravissante Mrs Kirby-Shaw qui aura à cœur de lui confier sans fard les tristes raisons l’ayant conduite dans cet hôtel. Il suffira pourtant de la journée suivante passée en amoureux pour que l’un et l’autre renoncent à leur funeste projet et décident de partir ensemble après une dernière nuit sur place. Mais s’échappe-t-on vraiment du Thanatos Palace Hôtel ? Ecoutons André Maurois :

Il regarda Jean Monnier sortir et s’éloigner. Puis il appuya sur un bouton et dit :
- Envoyez-moi Sarconi.
Au bout de quelques minutes, le concierge parut.
- Vous m’avez demandé, Signor Directeur ?
- Oui Sarconi… Il faudra, dès ce soir, mettre les gaz au 113… Vers deux heures du matin
- Faut-il, Signor Directeur, envoyer du Somnial avant le Léthal ?
- Je ne crois pas que ce soit nécessaire … Il dormira très bien… C’est tout pour ce soir, Sarconi… Et demain les deux petites du 17, comme il était convenu.
Comme le concierge sortait, Mrs Kirby-Shaw parut à la porte du bureau.
- Entre, dit Mr. Boerstecher. Justement j’allais te faire appeler. Ton client est venu m’annoncer son départ.
- Il me semble, dit-elle, que je mérite des compliments…
C’est du travail bien fait.
- Très vite… J’en tiendrai compte.
- Alors c’est pour cette nuit ?
- C’est pour cette nuit.
- Pauvre garçon ! dit-elle. Il était gentil, romanesque…
- Ils sont tous romanesques, dit Mr. Boertsecher.
- Tu es tout de même cruel, dit-elle. C’est au moment précis où ils reprennent goût à la vie que tu les fais disparaître.
- Cruel ?... C’est en cela au contraire que consiste toute l’humanité de notre méthode… Celui-ci avait des scrupules religieux… Je les apaise.
Il consulta son registre :
- Demain, repos… Mais après-demain, j’ai de nouveau une arrivée pour toi… C’est encore un banquier, mais Suédois cette fois… Et celui-là n’est plus très jeune.
- J’aimais bien le petit français, fit-elle rêveuse.
- On ne choisit pas le travail, dit sévèrement le Directeur.
Tiens, voici tes dix dollars, plus dix de prime.
- Merci, dit Clara Kirby-Shaw.
Et comme elle plaçait les billets dans son sac, elle soupira.
Quand elle fut sortie, Mr. Boertsecher chercha son crayon rouge, puis avec soin, en se servant d’une petite règle de métal, il raya de son registre un nom.

Outre un style pareillement épuré dépourvu de tout pathos, la nouvelle d’André Maurois et le film de Guillaume Nicloux ont également en commun une même interrogation, celle du passage vers l’après vie. Et ce dans des lieux habituellement consacrés au délassement mais transformés ici en antichambres de la mort. Pas plus que Jean Monnier, Michel Houellebecq et Gérard Depardieu ne quitteront vivant leur hôtel. Du coup la perspective change du tout au tout. Ce qui au départ avait l’apparence d’un documentaire prend peu à peu l’allure d’une fable sur la finitude humaine. Celle-ci occupera quatre journées. La précision ainsi fournie par le film lui-même est loin d’être oiseuse dans la mesure où deux personnages vont lui donner un tour ésotérique, Luc évoquant la cabale et Daria tirant les cartes de tarot. Il est dès lors permis de rappeler qu’en Extrême-Orient le nombre quatre évoque le chaos et symbolise la mort. Les signes annonciateurs ne manquent pas. Essayons de les recenser.

Le ton est donné dès les premières scènes. Malgré leur drôlerie les visites médicales préalables que doit passer Michel Houellebecq lors de son admission au centre de cure nous signifient sans ambages l’inéluctable décrépitude des corps. Quant aux soins qui s’enchainent ensuite, notamment les séances de cryothérapie, contre tout attente, ils n’apportent aucun bien être mais s’apparentent à un véritable chemin de croix. A quoi s’ajoute, comme en pénitence, un régime diététique draconien, de surcroit sans alcool, qui est loin de satisfaire les papilles gustatives de nos deux curistes. Révélateur également le comportement du personnel. Derrière un indéniable professionnalisme se dissimulent en effet un manque total d’empathie et un réel désintérêt pour les propos ou les confidences d’autrui.

S’esquisse progressivement de la sorte un monde inquiétant en résonnance avec celui dépeint dans THX 1138. On se souvient sans doute de ce premier long métrage de George Lucas qui qui dans la droite ligne de George Orwell et de son roman 1984 imaginait en 1971 un avenir coercitif et glacé. De fait dans une société désormais souterraine du XXVème siècle, l’humanité vit sous sédatifs soumise à un pouvoir totalitaire et invisible. Inutile ici d’aller plus avant dans le détail de l’intrigue. Le point de rencontre est ailleurs. Si THX 1138 et Thalasso finissent par se rejoindre c’est parce que l’un et l’autre de par leur narration réduite au minimum, ont des allures de films expérimentaux qui nous plongent dans un univers uniforme où les individualités sont condamnées à s’effacer. Rien n’est plus révélateur que la scène où Michel Houellebecq est confondu avec Yann Queffelec par un curiste désireux d’obtenir une dédicace et celle où un autre résident s’obstine à ne voir qu’Obélix en Gérard Depardieu. Moments à nouveau drolatiques mais qui témoignent de cet effacement. Telle une troublante allégorie s’étale dans l’une des chambres du centre une hideuse installation composée de valises empilées les unes sur les autres.

Outre un évident clin d’œil à l’ouvrage Plateforme de Houellebecq dont le narrateur Michel s’occupe précisément d’« animer » des « installations » au Ministère de la Culture, ces bagages abandonnés nous renvoient à ceux qui ont été contraints de s’en dessaisir et que l’on a fait disparaître. A la réalité qui dans ce centre semble s'estomper se substitue, du moins chez Michel Houellebecq, le poids de cauchemars récurrents. Rêves prémonitoires où l’ange de la mort prend ironiquement l’apparence de Sylvester Stallone que l’écrivain croit avoir croisé au bord de la plage de Cabourg. Improvisés ou non, loin des gaudrioles du début, les propos échangés entre Houellebecq et Depardieu prennent alors une tournure plus grave. Résurrection des corps pour l’un, voix chères qui se sont tues pour l’autre mais qui continuent à résonner en nous, échappant ainsi à l’oubli éternel. Tant le texte d’André Maurois que le pseudo reportage de Guillaume Nicloux nous poussent finalement à penser la mort. Le premier en essayant d’en abolir l’angoisse par l’hédonisme, le second en l’affrontant bille en tête mais sans grande sérénité à la clef.

Intranquillité redoublée ici par ce qui apparaît comme un second film greffé sur le premier et dont les protagonistes sont ni plus ni moins ceux du téléfilm réalisé en 2014 par Guillaume Nicloux sous le titre « l’Enlèvement de Michel Houellebecq ». Revoilà donc Ginette, Dédé et les autres dans une histoire que l’on peut qualifier de minimaliste. En gros tout le monde est à la recherche de Ginette qui a disparu sans crier gare pour filer le parfait amour avec un petit jeunot de quarante ans. Cette quête s’achèvera de façon tragique au centre de thalassothérapie. Avant ce dénouement, et c’est là l’important, de nombreuses conversations faisant écho à celles entre Depardieu et Houellebecq où, comme on l’a vu, l’ésotérisme tient une place privilégiée. Interrogations sur le sens de l’existence et répliques s’enchainent donc. S’il fallait en retenir une ce serait celle disant approximativement qu’il vaut mieux rechercher l’apparence de la vérité que la vérité elle-même. Peut-être est-ce là pour Guillaume Nicloux sa vision du cinéma ? Reste un dernier point qu’il serait inopportun d’éluder dès lors qu’à un moment donné du film l’un des résidents jette à la figure de Depardieu et de Houellebecq qu’ils seraient la honte de la France. L’accusation n’est pas nouvelle. Très tôt cependant elle a été balayée notamment en 2001 par Alain Besançon après la parution de Plateforme. La recension de cet ouvrage s’achève en effet ainsi :

Je ne sais rien de Houellebecq ni du rapport entre ses opinions personnelles et celles de son personnage. On le dit « mal dans sa peau ». Il semble bien partager un pessimisme noir envers notre monde. Comme son héros, il est parti ; lui, vers le froid irlandais. Quant à notre humanité française, je ne vois pas pourquoi nous lui en voudrions de la peindre comme nous la voyons nous-même trop souvent, en petite forme, en plate forme.
Sursum corda. J’ai souvent gémi dans cette revue de la futilité, de l’insignifiance, de notre littérature contemporaine, surtout de la sérieuse, à cause de sa stupéfiante absence de relation avec la réalité que le public sent, veut comprendre ou seulement voir décrire. C’est pourquoi j’ai tenu à signaler Duteurtre, Murray, Martinez, parce que, chacun dans leur genre, ils étaient capables de parler d’autre choses que d’eux-mêmes. Eh bien, juste après l évènement du 11 septembre, je n’y peux rien si Houellebecq, et dans un autre genre encore Gérard de Villiers (ils n’ont en commun que d’avoir, comme disait la Bruyère, « semé l’ordure dans leurs écrits »), nous ont paru singulièrement plus « relevants » que bien des livres dont les couvertures jaunes, ou blanches à filets rouge, bien plus chics étaient depuis si longtemps à nos yeux un signal pour ne pas les lire. Osons : il se pourrait même que leur « message », disons leur champ d’application ou de « relevance », soit géographiquement plus large que celui de ces romans anglais ou américains que je louais tout à l’heure. Universalité de notre littérature ? Qui l’eût dit ? Et qui l'eût trouvée là ? (Commentaire n°96, p.944)

Sachons gré à Guillaume Nicloux d’avoir donné une plateforme cinématographique à Houellebecq lui permettant ainsi une extension du domaine de ses talents.

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