Non, vous ne verrez pas BILLY LYNN

Avis sur Un jour dans la vie de Billy Lynn

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Vous ne verrez pas UN JOUR DANS LA VIE DE BILLY LYNN.

Vous ne le verrez pas parce que la plupart d’entre vous n’ont pas eu vent de l’existence de ce projet qui relate les réflexions et les angoisses post-traumatiques d’un soldat texan devenu célèbre après avoir tenté de sauver son sergent lors d’un affrontement contre des insurgés irakiens et qui se retrouve ensuite contraint de parader avec sa brigade pendant la mi-temps d’un match.

Vous ne le verrez pas alors que BILLY LYNN est le nouveau film d’Ang Lee, un metteur en scène taiwanais qui a été doublement oscarisé et qui peut se targuer d’une filmographie impressionnante comptant notamment LE SECRET DE BROKEBACK MOUNTAIN, LUST CAUTION, TIGRE ET DRAGON et le fabuleux L’ODYSSEE DE PI.

Vous ne le verrez pas parce que, malgré le fait que notre beau pays se targue d’être la patrie du cinéma et des « artistes-auteurs », celui-ci a pourtant choisi de se ranger au côté de l’avis tranché du public et de la critique U.S. qui lui avaient réservé un accueil glacial.

Non, inutile d’insister, vous ne verrez pas BILLY LYNN !

Vous ne le verrez pas malgré le fait qu’il y ait Vin Diesel au casting, soit la star phare de la franchise FAST & FURIOUS qui rapporte à chaque nouvel épisode plus de 800 millions de dollars au box-office, et cela est fort dommage car ce dernier y joue de surcroit étonnement bien (ce n’était plus arrivé depuis si longtemps que cela aurait dû faire de BILLY LYNN un évènement en soi !).

Vous ne le verrez pas malgré la présence de Kristen Stewart, autre star mondialement connue et petite chérie du cinéma d’auteur U.S. et français, ce qui est d’autant plus regrettable qu’elle n’y est pas moins magnifique que dans les derniers films acclamés d’Olivier Assayas et de Woody Allen.

Vous ne le verrez pas malgré les apparitions de fameux humoristes tels que Chris Tucker et Steve Martin dans des rôles à contre-emploi qui leur sied impeccablement.

Vous ne le verrez pas parce que les deux piliers du casting sont l’inconnu Joe Alwyn et le « never been » Garrett Hedlund, tête d’affiche avortée depuis TRON : L’HERITAGE qui doit désormais se contenter (au mieux) de quelques apparitions secondaires dans des petits films de prestige, et cela est d’autant plus fâcheux qu’ils sont tellement habités et convaincants qu’ils crèvent l’écran à chacune de leurs apparitions.

Vous ne le verrez pas alors qu’Ang Lee, à l’instar du respectable et respecté Clint Eastwood (MEMOIRES DE NOS PERES, INVICTUS, SULLY), utilise un évènement médiatique apparemment anecdotique pour mieux ausculter la façon dont il est « fabriqué » et dévoiler en quoi celui-ci est révélateur de la société qui le façonne, en particulier sur la manière dont cette dernière manipule à sa convenance une notion aussi floue que celle de l’héroïsme, idée pourtant primordiale dans la construction identitaire américaine.

Vous ne le verrez pas parce qu’un long métrage dévoilant la façon dont l’autorité use et abuse du spectacle pour détourner, modeler et parfois retourner les opinions populaires qui lui sont défavorables, justifier une guerre en glorifiant des soldats traumatisés qu’elle abandonne aussitôt que les spots sont éteints, ou encore mettre en scène une émotion factice afin de masquer sa propre inhumanité motivée par une furieuse fièvre capitaliste n’a apparemment aucune pertinence à une époque où nos sociétés sont gouvernées par des dirigeants plus proches de la diva égocentrique que du diplomate éclairé et tempéré.

Vous ne verrez pas BILLY LYNN parce que rien n’a été fait pour informer le public de la sortie du film, que ce soit à la radio, à la télévision, dans les stations de métro, les bus et la rue.
Vous ne le verrez pas parce qu’aucune affiche du film n’a été imprimée en France et que, du coup, ce sont celles de ROCK N’ ROLL, de RAID DINGUE, du lénifiant film d’animation TOUS EN SCENE et de FIFTY SHADES DARKER qui ont été collées à la place afin de combler les trous.

Vous ne verrez pas BILLY LYNN parce que les gars du « marketing » s’échinent actuellement à faire de la suite « low cost » du très gerbant CINQUANTE NUANCES DE GREY l’événement cinématographique de ce mois de février, et ce, malgré le fait que l’ensemble des cinéphiles, qui n’avaient déjà absolument pas été convaincus par un premier opus incroyablement médiocre et nauséabond, n’ont toujours rien à cirer des émois d’une greluche passive aux fantasmes normalisés qui, afin de se persuader que ses goûts n’ont pas été exclusivement façonnés par des revues féminines affreusement superficielles, se laisse tenter par le « côté obscur » du sexe pour mieux le fuir en courant dès qu’elle reçoit sa première fessée (arrivera-t-elle cette fois à en encaisser deux ? Le suspense reste entier…).

Vous ne verrez pas BILLY LYNN parce que, contrairement à la série FIFTY SHADES…, le dernier long métrage d’Ang Lee n’offre pas une vision consternante et rétrograde des rapports hommes/femmes, de la sexualité ou encore de ce qui constitue une réussite sociale et spirituelle, et il ne permet pas non plus à ses spectateurs de se rincer l’œil devant la culotte en dentelle de Dakota Johnson et/ou les abdos huilés d’un quelconque têtard métrosexuel au regard bovin et à la moue boudeuse que l’on croirait arraché d’une pub pour parfum publiée dans « Vogue » (on ne saurait trop conseiller aux fans de FIFTY SHADES… de visionner un film comme le ELLE de Paul Verhoeven afin d’avoir une meilleure idée de ce qu’est et de ce qu’implique le sadomasochisme, mais ce n’est effectivement pas aussi convenable, confortable, polissé et gogol à regarder).

Vous ne verrez pas BILLY LYNN parce que ce film, lui, n’est pas dans l’air du temps et qu’il se refuse donc à être nostalgique et référentiel, que son metteur en scène n’est pas un « yes-man » spécialisé dans le « Hollywood night » anecdotique, et que sa forme techniquement avant-gardiste est à vingt mille lieues de cette miteuse convocation chic et « toc » des thrillers érotiques désincarnés, maniérés et risibles d’Adrian Lyne : est-ce d’ailleurs un hasard si on retrouve au casting de FIFTY SHADES DARKER une certaine Kim Basinger, sorte de sous-Sharon Stone qui fut l’icône du navet 9 SEMAINES 1/2 et qui eut droit à l’époque à une gloire fort éphémère grâce à sa plastique relativement remarquable, ce qui l’oblige à présent (l’âge aidant) à incarner une cougar dominatrice afin de raviver les émois pubères et les ardeurs stagnantes de ces pauvres quadras et quinquas qui accompagneront leurs tendres moitiés si désireuses de découvrir ce sinistre « porno pour mamans » ?

Mais à quoi cela sert-il de médire sur un navet surmédiatisé qui, comme tous les autres navets surmédiatisés avant lui, sera condamné à l’oubli deux ou trois semaines à peine après sa sortie puisque de toute façon vous ne verrez pas BILLY LYNN, et ce, pour la simple et bonne raison qu’aucun cinéma en France ne le diffuse.
Vous ne le verrez pas même si, par le plus grand des hasards, vous parvenez à tomber sur une salle affirmant le projeter ; en effet, si vous êtes assez intrépide pour vous y aventurer, vous assisterez à un film qui ne sera pas vraiment BILLY LYNN.

Soyons plus précis : vous verrez BILLY LYNN mais pas le BILLY LYNN qu’Ang Lee a imaginé et conçu.

En effet, si on peut imputer quelques défauts au cinéaste taïwanais, celui qu’on ne saurait en aucun cas lui concéder serait d’être un artiste figé. Ang Lee est un expérimentateur. C’est un metteur en scène friand d’essayer de nouvelles formes de filmage et de découpage cinématographique.

Son adaptation des aventures du super-héros HULK était certes imparfaite mais elle constitue encore aujourd’hui une anomalie indéniable au sein d’un genre désormais morne et mort, une œuvre à la fois passionnante, incommodante et quasi-transgressive par ses partis-pris esthétiques aussi déroutants que jusqu’auboutiste.

Son TIGRE & DRAGON avait accompli l’exploit de rendre accessible un genre extrême-oriental déconcertant : le « wu xia pian » (le film de sabre chinois).

Et que dire de L’ODYSSEE DE PI, véritable arlésienne longtemps jugée inadaptable face à laquelle des cadors comme Jean-Pierre Jeunet et M. Night Shyamalan se sont cassés les dents, et que Lee a néanmoins su mener à bon port avec une maestria et une sérénité qui tiennent du génie, faisant de ce bouleversant conte cruel sur le pouvoir curatif de la croyance et de l’imagination l’un des meilleurs films 3D avec AVATAR de James Cameron, HAPPY FEET 2 de George Miller et HUGO CABRET de Martin Scorsese ?

A l’heure où les studios limitent l’utilisation d’avancées technologiques prodigieuses telles que le Dolby Atmos (un système de son époustouflant employé par Alfonso Cuaron et Juan Antonio Bayona), le « high frame rate » (des caméras filmant à 48-60-voire 120 images par seconde) et la 3D à la conception exclusive de « blockbusters » chargés de proposer une expérience visuelle que la télévision ne saurait en aucun cas égaler, Ang Lee entend prouver que ces outils ne doivent pas être l’apanage d’une minuscule frange de la production cinématographique.

Concrétisant le désir de James Cameron qui entendait tourner un drame intimiste en relief afin de démontrer que le procédé n’était pas uniquement bénéfique aux divertissements pyrotechniques, Lee a souhaité utiliser tous ces outils en même temps afin d’en tirer le maximum de leur potentialité et concevoir ainsi une œuvre extrêmement sensorielle et réaliste faisant partager physiquement à son public les sensations de son héros troublé et tourmenté.

Aujourd’hui, personne en France peut se targuer d’avoir vu un tel film. Moi compris.

Parce que BILLY LYNN a été condamné d’avance par les distributeurs et qu’on lui a donc interdit l’accès à un parc de salles plus conséquent et adéquat, notamment au profit de certains navets précités, et il faut ajouter à cela que la France est un pays désespérément à la traine sur le domaine des technologies cinématographiques.

Rien ne nous empêche toutefois de croire fermement que le temps finira par rendre justice à ce très beau film sur un être humain cherchant à déterminer sa place dans le monde tandis que le monde autour de lui essaye de la déterminer à sa place, film dont la magnificence, certes entachée par ces conditions d’exploitation, en fait malgré tout l’un des longs métrages américains les plus importants sortis ces six derniers mois et sa résonnance ne fera d’ailleurs que s’accroitre au cours de ces prochaines années sous la désespérante présidence de Donald Trump.

Peut-être qu’a contrario des films en Imax 3D et en « performance capture » de Robert Zemeckis (LA LEGENDE DE BEOWULF en particulier), BILLY LYNN aura droit à une ressortie en bonne et due forme dans une trentaine d’années et on pourra alors admirer cette œuvre amère, caustique et cependant très touchante et sincère avec le volume, la profondeur, l’impact et la fluidité désirée par Ang Lee.

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2017/02/un-jour-dans-la-vie-de-billy-lynn.html

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