Corps en sursis

Avis sur Une vie violente

Avatar Anne Schneider
Critique publiée par le

L’acteur et réalisateur Thierry de Peretti, natif d’Ajaccio, signe ici son deuxième long-métrage, construit sur un ample flash-back qui se referme en rejoignant puis en dépassant son point de départ.

Un préambule écrit nous rappelle la naissance des mouvements de dissidence corse, leurs scissions et leurs conflits. Rapidement, le scénario nous transporte au cœur de l’un de ces mouvements, sur les pas de Stéphane (Jean Michelangeli), happé de plus en plus avant par des luttes qu’il approuve inégalement mais dans lesquelles la force du groupe l’implique irrépressiblement. Avec autant de sobriété que d’intensité, le réalisateur montre l’évolution qui affecte ces corps d’hommes : d’abord incroyablement dressés, fiers au point d’en être presque cambrés, sûrs de leur puissance, de leur invulnérabilité, exposant leurs muscles, leur peau dévorée de soleil ; le discours adéquat : « Ils vont voir à qui ils ont affaire... » ; et les flingues sont brandis, tirent en l’air pour fêter le mariage de l’un des leurs. Puis la brusque inversion, lorsque l’autre camp se révèle le plus fort : la prise de conscience amère, devant le meurtre d’un compagnon de lutte : « S’ils ont tué François, ça veut dire qu’on va tous y passer » ; un homme qui sanglote au téléphone, avouant son désarroi, sa lucidité terrifiée de ce qui l’attend ; un corps qui s’effondre, passant des actions les plus quotidiennes et anodines à une inaction radicale et tragique. Thierry de Peretti filme sans grandiloquence, de manière sèche, presque documentaire, incroyablement efficace.

Si l’intrigue a un peu peiné à se mettre en place, du fait de la diversité des luttes et de l’enchevêtrement des conflits (tout peut opposer deux hommes : une cause politique, une offense à la famille, une affaire d’argent...), du fait des paroles volontiers murmurées et d’une bande-son parfois un peu brouillée, le dernier tiers est saisissant, illustrant de manière implacable la force de broyage de ces organisations exclusivement masculines, l’impuissance du chœur des femmes, ne pouvant guère que comptabiliser les morts masculins, passés ou à venir, assurément... À mesure que le final approche - un final qui nous sera toutefois élégamment dérobé -, la tension va croissant, exaspérant simultanément le sentiment d’un inéluctable et d’un inacceptable. Les dernières minutes offrent, en voix off, un moment de testament en forme de confession à la fois glaçant et bouleversant.

Thierry de Peretti réussit le prodige de nous faire oublier ce que nous savions tous de la Corse pour mieux le redécouvrir, de façon intime et déchirante.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 391 fois
13 apprécient

Autres actions de Anne Schneider Une vie violente