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Que n’a-t-on jamais dit, montré ou raconté sur les personnes âgées, de sorte qu’un nouveau film sur le sujet n’apparaisse d’emblée complètement essoré ? Le sixième long métrage de Gaspar Noé renouvelle pourtant le genre au-delà de toute attente. Dès l’ouverture de Vortex, quelque chose nous dit que l’expérience sera unique. Que ce dernier ne sera pas une nouvelle histoire hallucinée, marque de fabrique de l’auteur de Climax, ou de Lux Æterna, mais un récit plus intime. La démesure du générique (du début de film), ainsi que son concept inédit – associant le nom des acteurs à leur année de naissance – nous mettent sur la piste d’une fiction inscrite dans l’histoire du cinéma.

A Paris, dans le quartier Stalingrad, un homme (Dario Argento) et une femme (Françoise Lebrun) forment un vieux couple (ils n’ont pas de prénoms). Ils vivent dans un appartement sous les toits, bas de plafond et en forme de U – détails importants, annonçant une déambulation labyrinthique. Ils se sourient, chacun d’une fenêtre. Le plan d’après, ils boivent un verre sur leur petite terrasse. « La vie est un rêve », dit-elle. Cet apéro à l’air libre sera l’un des rares moments de sérénité. Car la dame au chignon, brillante intellectuelle, ancienne psychiatre, est en train de perdre la tête – Alzheimer, même si la maladie n’est pas nommée. Et la vie devient un enfer pour son mari, critique de cinéma, qui, de son côté, tente péniblement d’écrire un essai.

Ces premiers plans, au format carré, seront aussi les seuls où Dario Argento et Françoise Lebrun apparaissent ensemble à l’écran. Tout le reste du film est tourné selon la technique du split screen – l’écran partagé en deux. Chacun dans son « couloir », les deux personnages vont dès lors évoluer dans leur propre univers : le spectateur acquiert une « vision double », pénètre dans les préoccupations de l’un et de l’autre, se familiarise avec ses habitudes. L’espace mental se connecte à celui de l’appartement, soulevant des questions essentielles : que signifie vivre ensemble, et qu’est-ce qu’habiter ?

La réponse de Gaspar Noé est des plus fortes. Le choix formel de l’écran partagé, conjugué à la succession de plans-séquences, envoie un flux permanent de sensations, en jouant (notamment) le champ et le contrechamp : deux solitudes cohabitent, l’homme et la femme se croisent, parfois sans se parler, même si le montage son relie les deux êtres. Lors d’une scène de rue, inoubliable – l’une des seules du film, l’essentiel étant tourné à l’intérieur –, le cliquetis de la machine à écrire du vieux critique accompagne la promenade matinale de sa femme, laquelle ne sait pas trop où elle va. L’image étoffe la matière de la fiction, le moindre geste prenant une force dramatique – faire chauffer le café sur le gaz, au risque de l’oublier…

Tandis que la caméra longe les murs de l’appartement, les affiches et les étagères remplies de livres nous confient une vie faite d’engagements, de tropismes. Mai 68, le combat pour la légalisation de l’avortement… Tout ce qui anime ce couple depuis plus de cinquante ans est là. A présent, les comprimés s’entassent sur la table. Le fils (Alex Lutz), qui habite dans le quartier, fait ce qu’il peut pour ses parents, mais il a déjà du mal à s’occuper de lui-même – il est toxicomane et tente de décrocher. « On est tous drogués », dit le père en souriant. Vortex, le tourbillon d’un fluide en écoulement, nous dit le dictionnaire, injecte le torrent d’une vie en intraveineuse.

Les trois acteurs sont immenses et réussissent à « faire » famille, dans leurs gestes et leurs conversations spontanées (les dialogues sont largement improvisés). Françoise Lebrun laisse parler son regard, immense et perdu, fait entendre son souffle et joue avec ses mains, qui tripotent un collier, véritable chapelet de souvenirs. L’héroïne perd peut-être la mémoire, mais elle sait d’où elle vient. Quant à Dario Argento, il met ses idées noires (de cinéaste) au service de son personnage, un homme naufragé mais plein de vie, qui soutient sa femme et s’accroche encore à une ancienne amante. Enfin, Alex Lutz est infiniment touchant (et crédible) dans la peau d’un quadra paumé, sans doute un peu écrasé par les figures parentales.

Jusqu’au bout, l’inventivité de l’image – et jamais la psychologie – met en scène la mort prochaine : parfois, l’écran n’est plus partagé en deux, mais se retrouve amputé de « sa moitié », tandis que la photographie joue subtilement à effacer du plan un personnage, comme dilué dans la vapeur du bain. Vortex transforme l’absence en tableaux contemporains. Et l’appartement se vide, comme une fin de tournage, Gaspar Noé faisant vaciller les cloisons de la fiction et du réel : on fait les cartons, ou on démonte le décor, en plans fixes comme pour conserver les traces. D’une belle vie, et d’un beau travail de cinéma.

https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/04/13/vortex-le-tourbillon-d-une-fin-de-vie-en-ecran-double_6121985_3246.html

(8/10)

TangoCritiqueTrop
8

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il y a 5 jours

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6 commentaires

Vortex
Moizi
8
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Sergent_Pepper
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Vortex
takeshi29
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Vortex

A tous ceux dont le cerveau se décomposera avant le cœur...

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