Le vieil homme et la lune

Avis sur To the Moon sur PC

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La vie, ce n'est pas toujours facile et parfois des évènements nous bouleversent au point de provoquer une remise en question.

Kan Gao, fondateur de Freebird Games, aurait pu aller chez le psy ou noyer son angoisse dans l'alcool, mais tant qu'à faire, il a décidé de créer un jeu vidéo. Un exutoire original permettant de transformer son chagrin en rayonnement positif, qui dit mieux ?

Sorti en novembre dernier, To the Moon raconte l'histoire de Johnny, un vieillard au seuil de la mort, dont la dernière volonté est de réaliser son rêve. On pourrait penser qu'il est un peu tard pour cela, fort heureusement la Sigmund Corp. dispose d'une technologie inédite basée sur la manipulation des souvenirs. Laissez-les pénétrer dans votre tête grâce à leur matériel high-tech et ils pourront insuffler le petit plus nécessaire pour changer votre destin. Johnny a été clair : il souhaite aller sur la lune. Pragmatiques dans l'âme, les docteurs Rosalene et Watts vont plonger à l'intérieur de son esprit, dans le but de motiver leur patient à choisir dans sa jeunesse une carrière d'astronaute.

Il va sans dire que le vœu exaucé n'est qu'une chimère, une manipulation dont les tenants et aboutissants restent et resteront à jamais enfermés dans le cerveau du client. C'est en voyant son propre grand-père sur un lit d'hôpital que Kan Gao a pour la première fois été confronté à la mort. Comme tout un chacun, il s'est alors posé la question suivante : est-ce que quand cela sera mon tour, j'aurai des regrets ? Une interrogation universelle, apte à toucher n'importe qui, dont il a exorcisé le malaise en fabriquant To the Moon. Une fonction cathartique pour transformer un malheur en quelque chose d'utile et d'agréable.

Le Canadien est loin d'en être à son coup d'essai, ayant œuvré auparavant sur divers titres amateurs, toujours accompagné de son fidèle RPGMaker XP. Par conséquent, les graphismes de To the Moon paraissent sortir d'un JRPG de la génération 16bits. La 2D est soignée, fine et colorée, presque désuète, éternellement charmante. On pense avec délectation à Chrono Trigger ou Final Fantasy 6, figures de proue d'un genre que certains pensent décédé. Sauf que la spécialité de Freebird Games n'est pas le jeu de rôle, son approche s'apparente en vérité à la fiction interactive. Oubliez donc combats, expérience ou apprentissage évolutif. La jouabilité est sommaire : visiter des espaces confinés et lire de nombreux dialogues.

Eclipse de gameplay

Ce parti-pris purement narratif ne plaira clairement pas à tout le monde. Les fondus de combos ou de progression ne trouveront pas de quoi étancher leur soif. Il ne s'agit pas d'une surprise pour les amateurs du petit studio, qui avait déjà frôlé les limites ludiques avec Do You Remember My Lullaby, plus proche du court-métrage pixelisé qu'autre chose. Pour compenser son manque d'interactivité, To the Moon base la majeure partie de son intérêt sur son scénario organisé de manière atypique. Afin de rejoindre l'enfance de Johnny, Eva et Neil vont explorer minutieusement toute la vie du vieil homme, en commençant par ses souvenirs les plus récents. Ainsi l'intrigue débute par la fin du parcours, le résultat d'une multitude de choix passés et de rencontres, pour remonter étape par étape dans une existence jalonnée de joies et de peines.

Il n'est pas étonnant de découvrir parmi les influences de Kan Gao le Memento de Christopher Nolan, ainsi qu'Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Là-haut (Up !) ou encore Wall-E. La construction de l'un et les thématiques des suivants, To the Moon les transpirent par chaque pore. Impossible de s'étonner de la jouabilité réduite quand on se penche sur le dénominateur commun : uniquement des films. La définition stricte de jeu vidéo est respectée, toutefois le pas est franchi et Kan Gao a choisi son camp, celui du storytelling dominant et primant sur les autres éléments, afin de provoquer des émotions. L'objectif affirmé de Freebird Games ne s'embarrasse pas d'équivoque : « to create a "game" that takes the player through a story in the form of an immersive interactive show ».

En pratique, To the Moon ne ménage pas ses efforts, les lieux à visiter sont multiples et le rythme est constamment maintenu. Un recul et des notes d'humour bienvenus sont introduits par nos deux scientifiques complices qui mènent le fil rouge de l'aventure, témoins des différentes époques traversées par Johnny. Pour descendre toujours plus profondément dans sa psyché, le joueur devra réunir des objets symboliques qui raccrochent les morceaux de mémoires entre eux. Chaque voyage dans le passé sera l'occasion d'un mini-puzzle très simple, seul véritable moment de réflexion, l'interface point'n click confirmant sans surprise une ossature très linéaire et facile d'accès.

Opération Tendresse

En moins de quelques mois, le titre a déjà acquis la réputation de ramollir les cœurs les plus endurcis. Si vous avez la larme facile, il est recommandé d'entamer une partie le mouchoir à la main. La romance tourmentée de Johnny et sa femme, les échecs, les difficultés de communication, le handicap (sous-exploité, dommage), les rires et surtout les regrets se sont tous donnés rendez-vous pour former un tourbillon de sentiments, sans échapper malheureusement à un certain pathos. La trame imaginée par son créateur laisse transparaître une candeur qu'il serait injuste d'assimiler à de la niaiserie, mais qui sent de temps en temps un peu trop le fleur bleue. Sans doute le prix à payer pour profiter d'une fiction entière et complète (à mille lieux du précédent The Mirror Lied très cryptique), expliquant ses mystères les uns après les autres et usant de son architecture inhabituelle avec brio. Le script se révèle suffisamment complexe pour garder l'intérêt du joueur tout au long des quatre heures nécessaires pour découvrir le générique de fin. Il est à noter que la conclusion partagera les passionnés ; à défaut de convaincre la majorité, elle possède le mérite d'ouvrir le débat. De même, la replay-value extrêmement pauvre n'aura d'utilité qu'une vision neuve des situations à la lumière des ultimes révélations.

Difficile de déclarer que To the Moon est un jeu avec des couilles, étant donné sa part belle offerte à l'amour et à la sensibilité. Cependant, il correspond à la vision de son auteur, remis sur le bon chemin par les membres de son forum lorsqu'il proposa de rajouter des séquences de combats, peu sûr d'être suffisamment « gamer ». Malgré tout, quelques rares ersatz de séquences d'action stagnent, sans réellement servir à la trame. Une touche relevant quasiment de l'auto-censure (la peur d'un jeu pas assez « jeu »), à une époque où le terme « poésie vidéoludique » fait grincer les dents et rimerait presque avec un gros mot. Peut-on qualifier une histoire interactive, un JRPG à l'ancienne dont il ne resterait que le récit, de véritable jeu vidéo ? Quoiqu'on en pense, la douceur l'emporte et séduit, grâce à une tentative franche et singulière, abordant des thèmes trop peu fréquents dans cette industrie.

L'expédition To the Moon ne fait que commencer, vu que l'on retrouvera Eva et Neil dans un épisode 2 concernant un nouveau patient. L'occasion de continuer sur une lancée prometteuse et de développer le passé et l'avenir de ce sympathique duo. Kan Gao n'a sûrement pas fini de nous surprendre, lui qui cumule postes de réalisateur, designer, scénariste et compositeur et qui chérit avant tout la liberté de ton offerte par l'indépendance !

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