Jean Renoir - Commentaires

Avatar Thaddeus Liste de

16 films

par Thaddeus

Difficile de porter un jugement qui ne soit pas empli de lieux communs sur l’œuvre d’un cinéaste aussi majeur. Incontournable statue du commandeur, père spirituel et modèle absolu pour au moins la moitié des réalisateurs d’envergure ayant officié sur cette terre, Renoir a construit une œuvre humaniste, truculente et chaleureuse, d’une très grande richesse de forme et de fond, et décliné une comédie humaine attachée à la valeur des lieux, des époques, des sentiments.

Mon top :

1. La règle du jeu (1939)
2. Le fleuve (1951)
3. La grande illusion (1937)
4. Le carrosse d’or (1952)
5. Toni (1935)

Trier par : Tri par défaut
  • Tri par défaut
  • Note globale
  • Ordre alphabétique
  • Date de sortie
  • Notes de mes éclaireurs
  • Note de l'auteur de la liste
  • Derniers ajouts
  • Nana (1926)

    2 h 30 min. Sortie : . Muet, drame et romance.

    Film de Jean Renoir avec Catherine Hessling, Pierre Lestringuez, Jacqueline Forzane

    L’auteur a mis toute sa fortune dans cette dispendieuse adaptation de Zola. Manifestement influencé par les "Folies de Femmes" de Stroheim, il tire la satire du second Empire vers la cruauté, opérant une analyse de la déchéance psychologique et sociale qui prend une femme comme agent de la contagion et préfigure sa double conception du plan : théâtre et biologie. La noirceur du propos est redoublée par le caractère monumental des décors, la présence plastique des étoffes, le jeu outré et truculent des acteurs, et s’il y a ratage ici (simple hypothèse et non fait établi), c’est que Renoir devait en passer par cette entreprise folle pour goûter véritablement au fruit défendu et s’assurer que son désir le portait bien vers celui-ci – car nul ne peut en être certain qui ne l’a goûté jusqu’à l’amertume.
  • La Chienne (1931)

    1 h 40 min. Sortie : . Drame.

    Film de Jean Renoir avec Michel Simon, Janie Marèse, Georges Flamant

    Dès la première séquence, Renoir choisit son parti : intelligence et dignité contre bêtise et vulgarité, solitude face à la coalition des bien-pensants auto-satisfaits. Dans ce précis de décomposition du mensonge et de l’hypocrisie, qu’ils soient dirigés vers autrui ou reflètent les compromissions de chacun avec sa conscience, sa lâcheté ou son inconséquence, le drame des personnages est de faire du désaccord sentimental une fatalité, et de rester aveugle aux intérêts amoureux des autres. Le cinéaste pose sur son petit monde un regard presque anthropologique, installant un coussin d’ironie pour amortir la férocité naturaliste du propos, mais ces qualités ne suffisent pas à masquer la lourde théâtralité de la facture. Par ailleurs, l’inaudibilité de la moitié des répliques m’a flingué une bonne partie du film.
  • La nuit du carrefour (1932)

    1 h 15 min. Sortie : . Policier.

    Film de Jean Renoir avec Georges Terof, Jean Gehret, Pierre Renoir

    Renoir confie le rôle de Maigret à son propre frère et recrée l’atmosphère poisseuse de Simenon tel un océan de nuit épaisse, de brouillard, de pluie et de boue, qui envahit une bourgade aux tranches humaines pittoresques. Hanté d’ombres et troué de béances, le film est un des premiers témoignages de la tendance nocturne et inquiétante de son auteur. Il semble manquer de séquences, impression accentuée par un montage abrupt et chaotique multipliant les inserts déroutants et les plans de coupe. Sa tonalité lugubre est contredite par une cocasserie singulière, par le décalage des situations et l’ambivalence de ses personnages (en premier lieu celui de la pulpeuse Else, beauté danoise à l’accent fleuri, à la fois garce et victime), et par la volonté d’inscrire le fait divers dans un folklore symbolique.
  • Bande-annonce

    Boudu sauvé des eaux (1932)

    1 h 33 min. Sortie : . Comédie.

    Film de Jean Renoir avec Michel Simon, Marcelle Hainia, Severine Lerczinska

    L’altruisme libéral peut vite révéler ses limites. Il suffit de le confronter à l’anarchisme de Boudu, pique-assiette sans gêne, invité ingrat, fornicateur invétéré qui met la maison sens dessus dessous, lutine la bonne et couche avec la bourgeoise, en prônant les vertus de la paresse et d’une sexualité bien comprise. Si la subversion et la cocasserie bouffonne de la comédie demeurent truculentes, c’est parce que le libraire Lestingois, homme d’ordre, de négoce et de culture, reconnaît chez le vagabond son double désinhibé, le satyre de ses propres fantasmes de liberté. Renoir ne cache pas sa sympathie pour le bon sauvage, l’électron libre qui scandalise ou décoince les gens honorables, le goujat malicieux et insouciant qui préfèrera, au terme d’un faux mariage en guinguette, se laisser porter par les eaux.
  • Toni (1935)

    1 h 30 min. Sortie : . Policier, drame et romance.

    Film de Jean Renoir avec Charles Blavette, Celia Montalvan, Édouard Delmont

    On a souvent répété à propos ce drame populaire dans la garrigue, sur laquelle Visconti travailla comme assistant, qu’il anticipa le néoréalisme italien. Tournant au présent, à un moment où la crise économique exacerbait la xénophobie, Renoir concrétise l’utopie cosmopolite du carton inaugural en employant des ouvriers italiens, espagnols et africains, qui s’unissent tous contre un sous-chef parigot, vantard, cruel et machiste. Derrière l’oppression exercée par la masse industrielle, il fait saigner les cœurs pris par la passion, récuse tout effet pittoresque, et suggère l’illusion d’un bonheur constamment repoussé par la fatalité. Une puissante tragédie méditerranéenne, avec quatuor de guitaristes corses en guise de chœur antique et grand viaduc ferroviaire comme ligne d’échappatoire impossible.
  • Le Crime de Monsieur Lange (1936)

    1 h 24 min. Sortie : . Policier et comédie dramatique.

    Film de Jean Renoir avec René Lefèvre, Jules Berry, Florelle

    Dans cette suite logique de "Boudu", l’influence de Prévert s’est faite collaboration, les pulsions anarchisantes ont mûri, se sont structurées. Bien dans le ton d’une époque, celui du progrès social réalisé dans une euphorie unanimiste, l’œuvre fait ainsi transparaitre une forme d’utopie à partir d’une réalité contemporaine transfigurée. Espace semi-ouvert, la cour autour de laquelle se construit l’intrigue favorise une esthétique du plan-séquence qui culmine lors d’un final d’anthologie en forme de plaidoyer, où Batala devient un corps étranger à éliminer et Lange un justicier de hasard, l’Arizona Jim d’un soir. Quant à la tonalité joyeuse et farfelue, elle est soutenue par l’aisance d’une narration organisant toute une série de va-et-vient entre les lieux, les événements, les personnages. Jules Berry est énorme.
  • Les Bas-Fonds (1936)

    1 h 30 min. Sortie : . Policier, drame et romance.

    Film de Jean Renoir avec Jean Gabin, Suzy Prim, Louis Jouvet

    Renoir francise la pièce de Gorki mais conserve les noms originaux, juxtapose l’atmosphère de la Russie tsariste à celle de la France des années 30 et analyse, en plein Front populaire, les différents mécanismes de l’exploitation sociale. À la cour parisienne de "Monsieur Lange" il substitue le capharnaüm d’un asile de nuit peuplé de gueux extravagants, inspiré par les gravures du Londres miséreux de Gustave Doré, et à son ardeur quasi anarchiste un sentiment de fatalisme tranquille qui ne se ferme jamais à la possibilité de lendemains meilleurs (voir la conclusion calquée sur celle des "Temps Modernes"). Iconoclaste et nerveux, le film offre surtout une galerie de portraits hauts en couleur dominée par un savoureux Jouvet, baron joueur et déclassé dont la déchéance n’est pas un déclin mais une libération.
  • Partie de campagne (1936)

    40 min. Sortie : . Comédie dramatique.

    Court-métrage de Jean Renoir avec Sylvia Bataille, Georges D'Arnoux, Jane Marken

    S’il adapte la nouvelle de Maupassant, c’est clairement l’esprit de son père que Renoir convoque dans cette flânerie dominicale d’une extrême légèreté, qui semble voler des moments de bonheur fugaces à l’ordre secret de la nature. Un rayon de soleil à travers les branches, l’onde sur un ruisseau, une sieste alanguie dans les hautes herbes… Autant d’éclats impressionnistes captés par une caméra ultra-sensible, exposant délibérément la tension entre joie éphémère et vie manquée, et parvenant à faire ressentir le poids du temps qui passe, la perte de l’instant par des personnages pris au piège de leur condition ou de leur morale – la toute fin est à cet égard particulièrement belle. L’harmonie est totale mais je reste malgré moi un peu à l’écart de cet état de grâce, sans vraiment savoir pourquoi.
  • Bande-annonce

    La Grande Illusion (1937)

    1 h 53 min. Sortie : . Drame et guerre.

    Film de Jean Renoir avec Jean Gabin, Dita Parlo, Pierre Fresnay

    C’est à un véritable mémorial de la liberté, à une mise en garde contre toutes les guerres, que se livre ici Jean Renoir. Le microcosme qu’il décrit concentre les mouvances sociales de son époque, depuis l’assimilation réussie de la communauté juive jusqu’à l’aristocratie déliquescente qui ne se reconnaît plus dans un monde où l’honneur semble tombé en désuétude. Modèle d’ambivalence sur l’illusion des frontières (frontières nationales bien sûr, mais aussi frontières sociales et frontières de sexe), cette grande fresque universaliste parvient à faire dépasser ces étanchéités par les bienfaits de la captivité, par le brassage des castes et des mentalités, et par l’expression de la croyance profonde en l’égalité et la fraternité, qui s’exprime dans le plus idéaliste et pacifiste des réquisitoires.
  • La Marseillaise (1938)

    2 h 06 min. Sortie : . Historique et comédie dramatique.

    Film de Jean Renoir avec Léon Larive, Aime Clariond, Maurice Escande

    "La Grande Illusion" permettait à Renoir de tenir une position stratégique où il faisait tenir ensemble son pacifisme et sa conscience d’arrêter par les armes l’expansion du fascisme ; il maintient ici ces deux pôles en filmant une Révolution à visage humain, voire angélique. Escamotant (à l’exception de la famille royale) les grandes figures historiques pour favoriser les anonymes, le film est une sorte de road movie truculent, parfois euphorisant, qui voit un régiment de volontaires provençaux découvrir la pomme de terre sur les bivouacs et faire goûter la tomate aux gens du Nord. Du maquis montagnard aux flancs de Valmy, il déroule une épopée généreuse, fertile en bons mots, scènes familières, bavardages pittoresques, et fait de la mixité ethnique, sociale et sexuelle une alternative au nationalisme rance.
  • Bande-annonce

    La Bête humaine (1938)

    1 h 41 min. Sortie : . Drame.

    Film de Jean Renoir avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux

    Si ce film marque une pause dans la veine engagée et collective de son auteur, il fait de la machine non seulement la métaphore de passions destructrices, mais aussi le symbole d’une France mondialisée grâce à la classe ouvrière. En reconstituant le microcosme de la vie du rail (popote des mécanos, bal des cheminots, rapport technique au dépôt), Renoir signe une véritable coda du Front populaire et ajuste le déterminisme biologique de son histoire à une analyse sociale des plus aigues – peut-être une certaine définition du film noir à la française. La sobriété rigoureuse et la chaleur humaine de son regard tempèrent le pessimisme d’un drame où les personnages, pas lourd, allure courbée sous la pesanteur de l’existence, essaient en vain de s’extraire de la déchéance à laquelle la société les condamne.
  • Bande-annonce

    La Règle du jeu (1939)

    1 h 50 min. Sortie : . Comédie et drame.

    Film de Jean Renoir avec Marcel Dalio, Nora Gregor, Roland Toutain

    Séances de cinéma (1 salle)
    Avec l’aisance d’un Beaumarchais raillant les manèges mondains et annonçant en mineur la Révolution, Renoir dresse une éblouissante étude de mœurs qui érige le faux-semblant en art de vivre et la partie de chasse en allégorie des jeux de séduction, brocarde la futilité des relations amoureuses, l’égoïsme de classe, l’antisémitisme, mêle peinture acide de l’aristocratie, mise en cause explicite du mensonge social, approfondissement psychologique des personnages. Le chevauchement des situations, les filtres clairs sur les paysages de Sologne, les parallèles entre maîtres et valets, la sensation d’un monde finissant qui ne survivra pas à la Seconde Guerre mondiale… tout témoigne d’une plénitude absolue. Vaudeville étourdissant, satire cinglante, marivaudage tragique, cet immense classique se redécouvre avec la même stupéfaction à chaque nouvelle vision.
  • Bande-annonce

    Le Fleuve (1951)

    The River

    1 h 39 min. Sortie : . Drame et romance.

    Film de Jean Renoir avec Nora Swinburne, Esmond Knight, Arthur Shields

    Il est intéressant de mettre cette élégie panthéiste en parallèle avec "Le Narcisse Noir" de Powell et Pressburger, autre tentative de filtrer les forces mystiques de l’Inde à travers l’expérience initiatique de ses personnages. Puisant son inspiration dans l’eau fécondatrice, la végétation luxuriante, la lenteur du rythme de vie des populations, Renoir suit trois jeunes filles dans leur découverte de l’amour, de la mort et du mystère de l’existence, et transcrit la spiritualité du pays en un hymne quasiment sacré à l’expérience terrestre. Ponctué de séquences splendides (la danse face caméra, le glissement sur les corps endormis…), tendu dans une quête de sérénité que traduit autant la sensualité plastique du Technicolor tropical que l’humanisme fraternel de sa philosophie, ce somptueux poème procure un envoûtement total.
    Top 10 Année 1951 : http://lc.cx/ZU7t
  • Le Carrosse d'or (1953)

    1 h 43 min. Sortie : . Comédie dramatique.

    Film de Jean Renoir avec Duncan Lamont, Ralph Truman, Anna Magnani

    Renoir revient apaisé de son expérience indienne, cultivant le plaisir d’esthète d’inventer des histoires et des spectacles, ornant son (faux) désengagement politique d’une exaltation virevoltante de l’art et de l’artifice. D’une certaine manière, il franchit le muret de la villa du "Fleuve" et offre le contre-champ du colonialisme en le parant des atours bariolés de la commedia dell’arte. Le monde réel et celui de la représentation coulissent en une mosaïque baroque, les portes s’ouvrent comme autant de poupées russes sur un enchevêtrement d’intrigues de cour, saltimbanques et aristocrates font danser ors, velours et pastels en une fantaisie ultracolorée – c’est une fête pour les yeux, qui catalyse l’énergie vitale du théâtre et rappelle l’impossibilité de savoir où s’arrête la scène et où commence la vie.
    Top 10 Année 1952 : http://lc.cx/ZUDv
  • French Cancan (1955)

    1 h 42 min. Sortie : . Comédie, comédie musicale, drame et romance.

    Film de Jean Renoir avec Jean Gabin, Françoise Arnoul, Maria Felix

    Retour en France, et remémoration vibrante du passé montmartrois de l’artiste : sa mythologie de la Butte et ses verres d’absinthe, ses orgue de barbarie et ses froufrous tourbillonnant exhibés lors du final par les danseuses qui déferlent dans la salle et s’assoient sur les genoux des bourgeois. En coulisse, le maître d’œuvre subit le bon vouloir des financiers, ordonnance le spectacle jusqu’à l’épuisement, lance ses découvertes sur la piste éphémère de la gloire. Sur scène, la blanchisseuse choisit l’art contre la vie de couple, renonce à toute promesse de bonheur durable et de confort matériel pour s’enivrer du plaisir de la création. Parfois un peu rouillé dans sa théâtralité vieille France, le film offre une conclusion étourdissante à la solde du rythme et du mouvement, qui brûle son énergie en une furie de jambes et de jupons, de linges et de musique.
  • Le Déjeuner sur l'herbe (1959)

    1 h 32 min. Sortie : . Romance et comédie.

    Film de Jean Renoir avec Jacqueline Morane, Jean-Pierre Granval, Charles Blavette

    Renoir convoque à nouveau l’héritage des impressionnistes et laisse sentir plus que jamais la lumière, les couleurs, les formes et les mouvements de la nature : siestes sous les oliviers, frémissements des coteaux, frissons de feuillages ondulants, ruisseaux devenant torrents... Tandis que le pique-nique d’une brochette de bourgeois savoureusement croqués vire à la bacchanale, rythmée par la flûte d’un vieil ermite qui, tel le dieu Pan, affole les sens des convives, le scientifique apôtre de la fécondation artificielle s’abandonne à l’amour dans les hautes herbes avec une paysanne d’une appétissante sensualité (la bombe Catherine Rouvel). Difficile de résister au charme facétieux, à la rayonnante fraîcheur, à la fantaisie bigarrée, au panthéisme méditerranéen de cette comédie champêtre et dionysiaque.