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On the row

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52 livres

par Senscritchaiev

Cette année, sur ma table de chevet...

(Pour les années précédentes c'est là :
2011 = https://lc.cx/4Shh
2012 = https://lc.cx/4Shs
2013 = https://frama.link/OTR13
2014 = https://frama.link/OTR14
2015 = https://frama.link/OTR15
2016 = https://frama.link/OTR16
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    Mr. Noon (1984)

    Sortie : 1984. Roman.

    Livre de D. H. Lawrence

    Cruelle ironie du sort, ou hésitation procrastinatrice ? Toujours est-il que Lawrence laissa son roman inachevé et ne chercha jamais à le publier, et c’est assez amusant de se dire que cette attente de 50 ans (le temps qu’on retrouve un manuscrit par hasard), aura laissé dans l’ombre une des multiples facettes de DH, et pas la moindre : son humour ! Il n’y a que dans La Jeune Fille, écrit d’ailleurs dans les mêmes années, qu’un semblant de légèreté affleure, sinon, quelque large que soit la palette de Lawrence, c’est très rare que le rire entre en ligne de compte. Or ici, c’est le vecteur qu’il choisit pour varier le thème qu’il remet une nouvelle fois sur le tapis, et qui était déjà l’oeuvre dans tout ses romans précédents : la lente appropriation de soi, le travail douloureux de libération des chaines sociales et psychologiques.

    Cette fois donc moins d’introspection angoissée, moins de sentiments océaniques, mais à la place une lâcher-prise et une liberté de ton absolument jubilatoire : Lawrence s’adresse à ses lecteurs (en fait à ses lectrices comme il le précise très vite), les prend à témoin, établit une complicité ludique et décomplexée. Il se moque, revient sur les critiques qu’on a pu lui faire, prend de la distance, fait des clins d’oeil : cette fois sa façon d’exister ne réside pas tant dans ce qu’il raconte que dans la façon de souligner les voies pour le raconter. Et tout est alors affaire d’équilibre : ne pas en faire trop non plus, savoir intervenir quand il le faut, et parvenir à ne pas convoquer les événements juste pour les commenter. C’est là qu’on perçoit toute la richesse de la démarche lawrencienne : savoir tendre un fil toujours différent sur des abîmes inquiétants pour s’adonner au sport le plus risqué et le plus exaltant : apprivoiser le vertige d’être humain.

    « Ayant ainsi excusé nos personnages et démontré qu’ils étaient doués d’un solide sens commun ; ayant révélé qu’ils savaient que les pétales de roses donnent mal au ventre, que les choux-fleurs sont délicieux et que le diner du dimanche constitue la clef de voute de l’arche domestique - arches répétées sur lesquelles la société repose ; ayant prouvé que les Bostock ont du cran et un solide jugement britannique, nous pouvons poursuivre notre récit en faisant montre d’une plus grande autosatisfaction »
  • 2

    L'Art de dépeindre (1984)

    The Art of Describing : Dutch Art in the Seventeenth Century

    Sortie : 1984. Essai et peinture & sculpture.

    Livre de Svetlana Alpers

    Ce qui est fort agréable avec Alpers, c’est qu’à aucun moment elle ne fait taire son instinct pour privilégier la voie cérébrale. Elle aime les idées certes, mais elle ne se laisse jamais aveugler par leur logique, et semble la première à se remettre en question à la moindre occasion, comme pour tester de l’intérieur la validité et la pertinence de ce qu’elle avance. Dans cet opus, la question est de voir si l’on peut, et selon quelles modalités, poser que la différence entre Art Italien et Art Hollandais repose sur la relation au Monde : un monde à recréer selon un idéal pour le premier, un monde à observer et à retranscrire pour le second. Mais puisque la méthode Alpers consiste à ne pas s’enfermer dans des structures trop rigides et définitives, cette enquête nous mêne par des sentiers délicieusement serpentant au travers du XVIIe siècle flamand. L’occasion d’apprendre à voir, et par conséquent à regarder, les tableaux différemment.
  • 3

    Ainsi va toute chair (1903)

    The Way of All Flesh

    Sortie : 1903. Roman.

    Livre de Samuel Butler

    Première surprise, je ne sais si c’est d’avoir lu en diagonale la 4e de couverture ou quoi, mais je m’attendais à un truc un peu sinistre, et je fus donc fort surpris de découvrir l’humour et la fantaisie de Butler, parfait représentant du british wit, tout en ironie et en second degré of course. Je pense que c’est le côté « pasteur anglais » qui m’a fait ça, je dois avoir un a priori du genre : vicaire = chiant. D’ailleurs le problème de la foi et de la vocation est assez présent dans le livre, c’est en tout cas un temps le principal souci du jeune héros, et c’est sûrement le point qui m’a le moins emballé. Mais il est vite noyé dans la masse foisonnante de ce merveilleux bildungsroman, raconté, délice suprême, par le parrain de l’intéressé qui suit les hauts et les bas de son protégé avec une distance et une désinvolture confondantes, et une amoralité réjouissante : haine de la famille, du conformisme, du confort bourgeois, de l’hypocrisie sous toutes ses formes, bref un merveilleux terreau pour qui veut faire pousser une belle plante romanesque.
  • 4

    Les Tudors (2010)

    Sortie : septembre 2010.

    Livre de Liliane Crété

    Alors niveau réflexion historique, c’est franchement faiblard ce qui est bien dommage vue la période traitée. Avec la fin de la guerre des deux roses, la sortie du Moyen Age, le virage de la Renaissance, les guerres de religion, on était en droit de s’attendre à un peu plus de mises en perspectives et de problématisation. Au lieu de ça, Crété préfère rester au ras des pâquerettes, et raconter sagement les anecdotes qui émaillent les 5 règnes de cette courte dynastie, marqués surtout par les figures d’Henry VIII et de sa fille Élisabeth Ière (82 ans de règne à eux deux sur les 118 années qu’auront tenu les Tudors). Dommage, même si les anecdotes en questions sont éminemment romanesques et se lisent donc avec plaisir.
  • 5

    La Logique du vivant (1970)

    Sortie : 1970. Essai.

    Livre de François Jacob

    Difficile de ne pas se dire que Jacob devait connaitre sur le bout des doigts Les Mots et les Choses, paru cinq ans auparavant, tant son point de départ correspond au détail près à la démarche de Foucault, celle de découvrir derrière les évolutions d’un domaine de la connaissance les épistémés correspondantes comme autant de réseaux inconscients qui dirigent le regard et les recherches des scientifiques. En fait, c’est comme si Jacob voulait approfondir et prolonger la réflexion amorcée par son prédécesseur autour de la science du Vivant (qui n’est qu’un des trois domaines qu’il scrutait dans son ouvrage), depuis les prodromes antiques jusqu’au génie génétique (sujet qu’il connait bien puisqu’il lui a valu un prix Nobel de médecine en 1965). Somme historique et réflexion philosophique : l’ouvrage fait coup double en montrant pas à pas comment on est passé d’une démarche descriptive à une démarche expérimentale, par palier : intérêt porté à la structure visible, puis à l’organisation, puis à l’évolution pour finir au XXe siècle par donner naissance à la génétique moléculaire. Autant d’étapes derrière lesquelles Jacob montre l’importance de toutes les sciences voisines qui viennent permettre le changement de regard et de logique sur la réalité : chimie, physique, thermodynamique, analyses statistiques et en cette fin des années 60 cybernétique et systémique qui permettent de concevoir - au moment où il écrit son livre - l’organisme vivant comme un système de système reposant sur la transmission d’information et sur le principe d’intégration. En attendant la prochaine épistémè, évidemment (si l’humanité parvient à ne pas s’auto-détruire d’ici là)
  • 6

    Les Mortes (1977)

    Las Muertas

    Sortie : 1977. Roman.

    Livre de Jorge Ibargüengoitia

    Curieux de sortir le livre, qui fait partie d’une tétralogie informelle, en Série Noire, Ibargüengoitia n’étant en rien un auteur de polar, mais un écrivain reconnu au Mexique. D’ailleurs si le livre reprend les codes du roman policier, c’est pour les détourner et les subvertir avec une ironie subtile et discrète, peut-être trop subtile pour Gallimard ? Bref. Il s’agit donc d’un faux dossier d’enquête qui sous couvert de raconter un fait divers qui passionna le pays dans les années 60, mêle les points de vue et les témoignages pour dresser le tableau d’un pays depuis si longtemps aux mains de politiciens véreux et cyniques que plus aucune frontière entre bien et mal ne parvient à subsister. C’est cette naïveté de la malfaisance qui passionne Ibargüengoitia : ses deux soeurs maquerelles n’ont jamais l’air de réaliser l’ampleur de leur crime, et la machine qu’il démonte rouage après rouage, l’air de rien, est d’autant plus infernale qu’elle a tous les aspects de l’innocence et du hasard malheureux.
  • 7

    La Vraie Vie de Sebastian Knight (1940)

    The Real Life of Sebastian Knight

    Sortie : 1940. Roman.

    Livre de Vladimir Nabokov

    Evidemment, au dernier livre écrit en russe succède le premier livre écrit en anglais, et si thématiquement - la vie d’un jeune auteur - les deux romans sont assez proches, ils ne pourraient pas être plus éloignés l’un de l’autre stylistiquement. Peut-être que Nabokov ne se sent pas encore assez à l’aise dans cette nouvelle langue pour y jouer comme un chien dans une flaque de boue, ou bien au contraire peut-être profite-t-il de la distance entre lui et l’idiome pour épurer son récit, aller à l’os, restreindre son ambition ? En tout cas, on est loin ici des circonvolutions étouffantes du Don, et si la préoccupation reste fixée sur la mémoire ou les liens entre l’art et la vie, cette fois l’ambiguité est traitée via la diégèse (un narrateur empoté qui tente de faire la biographie de son frère écrivain mort trop tôt) comme pour aborder le problème d’un autre point de vue. Moins brillant, moins expérimental, moins impressionniste certes mais finalement ce petit moment d’humilité ne sied pas si mal à Nabokov, lui toujours si prompt à prendre de haut lecteurs et prédécesseurs.

    « Une femme de sa sorte n’attache pas de valeur aux livres ; sa propre vie lui paraît contenir les émotions d’une centaine de romans. Condamnée à passer un jour entier enfermée dans une bibliothèque, on l’eût trouvée morte vers midi. Je suis absolument persuadé que Sebastian ne fit jamais allusion à son travail en sa présence : autant parler cadrans solaires avec une chauve-souris ! Laissons donc notre chauve-souris palpiter des ailes et tourner en rond dans la nuit qui tombe : grossière contrefaçon d’hirondelle. »
  • 8

    La Mentalité révolutionnaire

    Essai, histoire et culture & société.

    Livre de Michel Vovelle

    En digne représentant de la Nouvelle Histoire - cette troisième génération de l’école des Annales qui approfondit à partir des années 70 le refus de l’histoire événementielle et purement politique tel que l’avait posé Marc Bloch et Lucien Febvre - Vovelle tente dans cet ouvrage somme de remettre les mentalités des différents acteurs de la Révolution à l’avant scène. Il s’agit pour lui, quatre ans avant le bicentenaire, d’appliquer à une période particulièrement marqué par l’éphémère et l’imprévisible une approche fondé sur le temps long : histoire culturelle, anthropologique, bien décidée à épouser les fluctuations psychologiques de ceux qui la vécurent à chaud, sans tomber dans les ornières de la simplification ou du parti-pris idéologique. Conscient de l’ampleur du chantier, l’auteur prévient d’entrée de jeu que ce rapide survol est avant tout une invitation à de nouvelles recherches autour de thèmes généraux comme la mort, la peur, l’espoir, la fête révolutionnaire ou encore le refus de la Révolution. Peindre en quelque sorte, par petites touches, la toile de fond d’une époque pour mieux comprendre les réactions et les emportements d’une société face à ce qui est en train de la façonner et de la transformer.
  • 9

    La Verge d'Aaron (1922)

    Aaron's Rod

    Sortie : 1922. Roman.

    Livre de D. H. Lawrence

    La rencontre avec Frieda inaugure la longue période de voyages de Lawrence, d’abord en Allemagne et en Italie, avant l’Australie (qui sert de toile de fond à Kangourou et à Jack dans la brousse) et le Mexique (Le Serpent à plumes), et l’on retrouve dans La Verge d’Aaron, commencée en 1918, le thème de l’exil volontaire d’un héros qui se sent un paria dans son pays et dans sa vie. Flutiste, comme Siegmund était violoniste, Aaron fuit sa femme et son existence étriquée de travailleur minier, d’abord à Londres parmi des artistes velléitaires, puis à Florence dans un cercle d’aristocrates et d’oisifs. Anti-héros perdu dans un monde détruit par le conflit de 14-18, Aaron est comme enfermé dans sa volonté de solitude et son errance sans but nourrit un roman désabusé, dans lequel l’auteur délaisse quelque peu l’impressionnisme psychologique de ses débuts pour travailler plutôt un réalisme plus sec, à fleur de peau, comme écrit au fil de la plume sans réel plan ni intrigue déterminée. Là où, dans les romans précédents, tout faisait signe, tout était plein de promesses touffues et étouffantes, le lecteur soudain se trouve confronté au néant et à l’absurde, jusqu’à l’attentat anarchiste final venant symboliquement détruire le dernier lien d’Aaron avec le monde, ce bâton musical qui ne pourra plus, comme dans le texte biblique, refleurir à partir de rien.
  • 10

    Les Vexations de l'art (2005)

    The Vexations of Art. Velasquez and others

    Sortie : 2005. Essai et peinture & sculpture.

    Livre

    On pourrait croire, à lire l’introduction de son ouvrage, qu’Alpers va s’attacher à décrire les contraintes et les particularités de la peinture occidentale du moment où elle s’enferme dans l’atelier de l’artiste sur une période assez longue au regard des différences esthétiques qui vont avoir lieu entre le XVIIe et le XXe, de Vermeer à Picasso. Et pourtant très vite, l’autrice se détache de ce programme pour tramer une passionnante chaine de peintre en peintre : principalement Rembrandt, Velazquez, et Manet. Le fait que soudain la peinture devienne une pratique « en chambre » n’est pas mise en avant pour en définir les contours et les règles, mais sert bien plus de fondement à une réflexion passionnante autour du rapport au monde de tout faiseur de peinture : comment se positionne-t-on face aux choses qui nous entoure quand on a pour mission de les coucher sur une toile. L’énorme originalité d’Alpers, et son charme incontestable, est de savoir se positionner face aux oeuvres qu’elle interroge avec fraicheur et sincérité. Sa perspicacité fait le reste, et nous offre une vision fascinante des artistes qu’elle scrute ainsi, comme cachée dans les recoins de leurs studios, traquant leurs gestes, interrogeant leurs silences.
  • 11

    Le Don (1938)

    Дар

    Sortie : 1938. Roman.

    Livre de Vladimir Nabokov

    Dans sa préface, composée à quelques trente ans de distance, Nabokov remarque comme en passant que le Don aura été son dernier roman écrit en russe, alors qu’il vivait depuis plus de dix ans à Berlin. Comme un adieu à sa langue maternelle donc, et à la première partie de sa vie, l’européenne, alors qu’il s’apprête à quitter le Vieux Continent pour les Etats Unis, et le russe pour l’anglais. Roman en russe donc, mais aussi roman sur le russe, puisque toute l’attention de son jeune héros poète est tournée presque exclusivement sur les outils de son art : comment manier les mots, et comment les autres les ont-ils maniés avant lui. Or chez Nabokov, de mot à mort il n’y a qu’un pas, qu’une lettre, un air léger et fugace : entre dire et se souvenir, la frontière est savamment maintenue floue. Texte en miroir, en somme : mémoire de l’écrivain se rappelant l’écrivant qu’il fut, lui même se rappelant le pays qu’il a fuit. Exils au carré, toujours recommencés, car une fois parti, c’est la perte qui devient la seule présence qui fait sens, fut-elle impondérable et invisible. Fedor s’accroche, pour permettre peut-être à Vladimir de s’en aller. Fedor ne laisse rien passer, ni le temps ni les baisers, et rêve d’écrire un roman qui serait le premier. Qu’il n’écrira peut-être jamais, mais que pourtant on vient de lire, la dernière page refermée.
  • 12

    L'Interdiction (1836)

    Sortie : 1836. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Si Bianchon et Rastignac font de la figuration pour lier le texte à l’ensemble du corpus, la figure centrale de cette longue nouvelle est un juriste, profession souvent présente dans l’ombre des récits balzaciens mais ici soudainement mise à l’honneur grâce à l’étonnant Popinot, juge d’instruction intègre et pugnace ce qui bien entendu ne le servira pas dans sa carrière. Le portrait qu’en fait Balzac, à l’aide d’une enquête quasi policière, est toute en nuance et ironie. La Comédie Humaine est en fait comme un Musée, où les toiles gigantesques et bruyantes avoisinent les petits tableaux délicats et subtils, dont les détails nuancés viennent servir de contrepoints discrets aux gigantesques batailles, aux portraits impérieux, aux natures mortes poignantes, aux paysages tourmentés.
  • 13

    Une odyssée (2017)

    An Odyssey : a father, a son and a epic

    Sortie : . Roman.

    Livre de Daniel Mendelsohn

    « Une odyssée » est un ouvrage multi facettes qui parvient à mêler assez finement analyse littéraire et auto fiction. Mendelsohn y raconte comment son père de 81 ans, Jay, décide de suivre le séminaire qu’il donne sur l’Odyssée d’Homère, puis la croisière que père et fils entreprennent en Grèce deux mois plus tard sur les traces d’Ulysse. A ces deux fils narratifs s’ajoutent en contre point le portrait de Jay Mendelsohn de sa naissance à sa mort, portrait qui se nourrit de l’épopée grecque et des questionnement qu’elle produit à la fois sur l’auteur et sur ses élèves. La façon dont ces trois axes se répondent et s’entre-éclairent est particulièrement originale et riche de résonances, l’auteur parvenant avec une grande dextérité à jouer de la figure de la mise en abyme en partant d’un texte qu’il connait sur le bout des doigts et qui pourtant, même après toutes ces années d’études qu’il lui a consacré, continue à receler des zones d’ombres et de mystères.
  • 14

    La Société de consommation (1970)

    Sortie : 1970. Essai.

    Livre de Jean Baudrillard

    Deux ans après « Le Système des objets », Baudrillard revient sur le lieu du crime pour approfondir sa réflexion première et l’asseoir sur une vision plus générale de la consommation de masse comme vaste entreprise d’assujettissement social. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant de dénoncer un complot tentaculaire qui réunirait capitalistes, industrie et publicitaires dans une démarche volontaire d’enfumage généralisé, mais plutôt de traquer sous les discours et les habitus tout un système de signes - bien caché et souvent inconscient - pour rendre évident les conséquences de la nouvelle religion de l’Occident : profusion et gaspillage, consommation et accumulation n’ont rien à voir avec une sociologie du besoin et de la satisfaction, mais repose sur une problématique de la différenciation, une nouvelle ontologie où l’homo œconomicus ne trouve sa raison d’être que dans une comparaison permanente entre ce qu’il a et ce qu’il devrait avoir pour surpasser son voisin. Un monde totalement soumis aux règles qui régissent les objets : objectivation des rapports humains, objectivation des corps, du temps, de la liberté même, où les choses n’ont plus aucune profondeur ni ambiguïté mais ne valent que pour ce qu’elles représentent. Monde du simulacre absolu, qui a aux yeux du philosophe, l’énorme danger de se couper définitivement du monde réel, thème qui deviendra le cheval de bataille de Baudrillard à partir de là.
  • 15

    Angelo (1958)

    Sortie : 1958. Roman.

    Livre de Jean Giono

    Giono a l’idée d’un cycle romanesque en dix volumes façon Balzac dès les années 30, promettant une grande fresque se déroulant au XIXe pour servir en quelque sorte de miroir à la société française du XXe. Vaste projet qui ne verra jamais le jour, mais dont procède le cycle de « la demi brigade », mosaïque finalement très déstructurée réunissant les romans relatatant les aventures du hussard italien Angelo Pardi, ainsi qu’Un roi sans divertissement, les nouvelles de Noé et les récits de la demi-brigade. Parmi tous ces textes, parus dans le désordre, Angelo est le premier à avoir été écrit, en 1935, comme une sorte de test, de galop d’essai : pour voir en quelque sorte à quoi ressemblait le bel Angelo, et comment lui faire rencontrer Pauline. Premier brouillon donc, qui n’aura que peu à voir avec la version finale racontée dans le Hussard sur le toit, mais qui regorge de trouvailles, de descriptions merveilleuses, de péripéties déjà stendhalienne en diable qui en font un petit bijou à part entière, peut-être encore plus merveilleux d’être ainsi détaché de toute contingence et laissé inachevé, comme une revanche du désir sur le plaisir.

    « Vous n’imaginez pas, dit le Marquis, la séduction que peuvent exercer sur cette femme, sur moi-même et sur toute la maison, la boue et la poussière des routes et cet air écrasé que les grands voyageurs conservent dans le paiement de leur échine jusque dans le repos complet. Je crois qu’il faudrait faire des cercueils en arcs de cercle pour les grands voyageurs morts. On ne peut pas dire que vous ayez fait un grand voyage pour venir d’Aix jusqu’ici. En ce qui vous concerne, ce n’est pas de celui-là que je parle ; je parle de ce très long voyage commencé depuis peut-être bien avant votre naissance et qui a créé les formes de votre corps d’une façon aussi évidente que cet immense voyage préhistorique dont le vent a modelé la tête des chevaux. »
  • 16

    Nietzsche et le cercle vicieux (1969)

    Sortie : 1969. Essai.

    Livre de Pierre Klossowski

    Klossowski eut bien raison de dédier son livre à Foucault, qui lui enverra une lettre à peine sa lecture terminée pour lui déclarer : « C’est le plus grand livre de philosophie que j’aie lu, avec Nietzsche lui-même ; plus bouleversant même dans tous ses effets, dans les moindres de ses phrases que le Gai Savoir ». Excusez du peu. Reste que pour le lecteur lambda, cette longue plongée dans l’enfer nietzschéen, autour de la révélation de l’Eternel Retour qu’a eu Friedrich par un beau jour d'aout 1881 à Sils Maria, est le plus souvent l’occasion de s’arracher les cheveux tant il est difficile de suivre dans tous ses méandres compliqués les analyses de l’auteur. Obscurité voulue et assumée, dès la préface dans lequel il est bien précisé qu’il s’agit d’une lecture décalée et personnelle du philosophe, s’appuyant d’ailleurs exclusivement sur ses notes et textes non publiés. Pour Klossowski, toute la difficulté d’une analyse de l’Eternel retour consiste dans le fait qu’à partir de cette idée, Nietzsche considère désormais l’intellect comme un ennemi, sorte d’outil destiné à rationaliser l’indicible et rendre cohérent un prétendu Moi qui en réalité n’est qu’un champs de forces et d’impulsions rétives à toute logique. Dire au delà des mots, être sans pouvoir s’appuyer sur le fantasme d’une ontologie, accepter la disparition de toute intentionnalité : autant de défis que se serait lancés Nietzsche dans les dernières années de sa vie consciente, et qui le mèneront à l’aphasie - mais défi également pour Klossowski qui tente de reparcourir ce chemin au dessus de l’abime en respectant toutes les apories d’une telle quête.
  • 17

    Pylône (1935)

    Pylon

    Sortie : 1935. Roman.

    Livre de William Faulkner

    Alors qu’il était bloqué au milieu de l’écriture Absalon, Absalon, Faulkner repense à une de ses nouvelles non-publiée, Courage, et se met à la développer à l’automne 1934. Pylone est un écart, une parenthèse au milieu des grands romans faulknériens des années 30 : pas de conflits raciaux, pas de plantations du Sud, pas d’histoires touffues de famille et même pas de Yoknapatawpha - cette fois l’histoire est resserrée en 4 jours, pendant une kermesse d’aviation, autour de la figure d’un reporter (dont on ne connaitra jamais le nom) tombant soudain amoureux d’une pilote à la Jean Harlowe, flanquée d’un enfant et de deux maris. Inspiration très cinématographique, inutile de le préciser, mais aux antipodes de ce qu’un Hemingway au style blanc en aurait tiré. A l’image de son héros dégingandé, Faulkner est fasciné par l’aura de ces saltimbanques sans destinée, payant la liberté et le non-conformisme au prix fort, et plutôt que de s’en tenir à une première couche disons naturaliste, il préfère mettre les bouchées doubles, stylistiquement parlant, pour faire de son histoire tout à la fois un document sur les USA des années 30, une fable sur l’amour tragique, et une épopée poétique sur l’inconsolable solitude de l’homme.

    « Il leva les yeux de dessus son bureau et la vit entrer, précédée d’une bouffée de parfum qui vous clouait sur place aussi sûrement qu’une émission de gaz moutarde, et suivie du reporter qui ressemblait de plus en plus à une ombre dont le projecteur aurait fichu le camp il y avait des semaines ; la poitrine opulente et noble comme une de ces villes fortifiées et impénétrable du moyen âge, dont l’origine est antérieur à l’écriture, prises et reprises au cours d’assauts innombrables et farouches qui les ont envahies dans la brève fureur d’un instant, puis se sont évanouis sans laisser de trace ; la bouche grande, couleur de tomate, les yeux gais, malicieux, qu’aucune désillusion ne pouvait affecter ; les cheveux de ce lustre agressivement brillant et inexorablement neuf que possède un service de vermeil dans un étalage ; les dents aurifiées, cariées et blanches, longues comme celles d’un cheval. "
  • 18

    L'Étrange Visiteur (1956)

    Sortie : 1956. Roman.

    Livre de André de Richaud

    La carrière de Richaud, commencée à 20 ans avec un roman qui fit sensation, s’est surtout déroulée pendant les années 30. Débuts fracassants, suivie de quelques textes qui creusent la veine, jusqu’à se tarir, face à l’indifférence générale et à l’oubli. L’Etrange Visiteur est donc comme un surgeon tardif poussé sur un arbre déjà mort, un coup pour rien puisque personne ne fait mine de l’attendre, ce qui explique peut-être la grande liberté qu’on y surprend à l’oeuvre : liberté de rire, de faire le clown, d’extrapoler, de lantiponner. Comme si Richaud, à l’instar de son héros assassiné, vivait désormais dans une grande maison vide remplie de mannequin qu’il peut habiller, bouger et faire parler à sa guise puisque plus personne n’écoute. Une grande alacrité donc, mais qui provient de la plus profonde tristesse. C’est ce double courant qui donne au texte sa saveur si particulière : potache, bancal, désespéré. Où il semble que l’espoir perdure, certes, mais avec la crainte, la certitude, qu’il ne vit que d’une demi-vie faite pour être annihilée plutôt que réalisée.

    « Il est doux, assis sur le bord d’un conte que l’on aime, de caresser le pelage de son oeuvre. Surtout quand on a pour cette oeuvre la tendresse qu’il sied d’avoir pour les êtres humbles et tyranniques de la vie. Un grand roman, c’est une ville muette et trouée de meurtrières, et on en parcourt, un peu effrayé, la nuit, les douves aux reflets d’étain ; cherchant entre les créneaux l’étoile dont on va dire à tout le monde qu’elle vous a guidé tandis qu’on était guidé ni suivi par rien. Seulement par cette ombre implacable qui, au lieu de vous suivre, vous poursuit, qui est cette chose faible est mortelle qui est vous, qui vous sert à créer des mirages alors que vous n’êtes qu’un petit diamant – et encore avec des « crapauds » dans la grande rivière éternelle… »
  • 19

    La Littérature et les dieux (2001)

    Sortie : 2001. Essai.

    Livre de Roberto Calasso

    Il était logique qu’après avoir écrit de nombreux ouvrages sur les mythologies grecques et indiennes d’une part, et sur la littérature du XIXe d’autre part, Calasso imagine à l’articulation des deux thèmes qu’il a passé sa vie à questionner. En résulte un petit ouvrage passionnant et très éclairant, qui se penche sur les caractéristique d’une littérature que l’auteur nomme absolue, allant de Novalis et Holderlin à Mallarmé et Proust, en passant par Baudelaire et Lautréamont, sorte d’incantation où est confié à la forme la prise en charge d’un mystère purement ontologique. Dans une époque toujours plus dévoyée et salie par les errements du progrès, il s’agit bien de retrouver le lien perdu avec les dieux anciens, seuls truchement et seuls symboles encore purs, qui permettent de dire l’indicible à l’oreille de ceux à qui le silence ne fait pas peur.
  • 20

    L'Arc-en-ciel (1915)

    The Rainbow

    Sortie : 1915. Roman.

    Livre de D. H. Lawrence

    Avec The Rainbow, publié en 1915 et immédiatement interdit par la censure britannique, s’ouvre une seconde période pour l’écrivain, marquée par la rencontre avec Frieda von Richthoen, épouse de l’un de ses professeurs et de six ans son ainée. Le jeune homme de trente ans s’appuie sur ce qu’il a pu expérimenter à travers ses trois premiers romans pour l’approfondir, le purifier et l’amplifier : la vie d’une famille de province comme dans Le Paon blanc, le couple en crise comme dans la Mort de Siegmund et la difficile lutte de l’homme dans la société du XXe siècle naissant comme dans Amant et Fils.

    Le premier grand changement tient à l’ampleur de la narration, qui s’étend sur trois générations et plus de cinquante ans. Les relations familiales s’en trouvent complexifiées, les effets de rimes et les antagonismes tout autant. Quant à la purification, elle touche surtout à l’éviction toujours plus forte de l’intrigue romanesque : à travers les successions de génération, ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui intéressent Lawrence, mais les confrontations de caractères. Entre parents et enfants, entre amants et amantes.

    Le style cherche un effet d’a-plat étonnant : tout est traité par grand bloc d’émotions, de sensations, de sentiments, où l’analyse psychologique ne repose pas tant sur les événements traversés que sur un continuum de pensée qui agit de façon quasi hypnotique sur le lecteur. La volonté de scruter l’empêchement de chacun de ses personnages est l’unique point focal du romancier, obsession qui agit comme une loupe au soleil, fondant tout en une matière épaisse et brûlante. Lydia, Tom, Anna, Will, Ursula sont pris comme autant d’entités qu’on peut scruter mais pas véritablement comprendre, des entités obstinées qui malgré leur évolution et leurs révoltes se retrouvent tous entravés dans leurs rapport à autrui. Et le roman en acquière une force insolite et brutale, celle de ce mystère opaque, mais d’une énergie dévastatrice, qui a toujours fasciné ce romancier hors normes : la vie de l’âme.
  • 21

    Visages de la Terreur (2014)

    Sortie : . Essai et histoire.

    Livre de Michel Biard et Hervé Leuwers

    Cet ouvrage collectif part d’un constat désormais largement reconnu, et pourtant toujours battu en brèche par excès d’a priori ou défaut de renseignements : l’année et quelque qu’aura duré la Convention montagnarde, entre mai 93 et juillet 94 est une période beaucoup trop hybride et polymorphe pour pouvoir la résumer sous le seul vocable de Terreur, dont la majuscule qui lui donne un aspect programmatique concerté est du même coup totalement injustifiée. Voir les choses comme un emballement inscrit dans toute révolution populaire, ou conséquence d’une soif de pouvoir qui aurait soudain rendu fou Robespierre ne colle tout simplement pas à la réalité mouvante des faits. Et c’est justement en partant de situations chiffrées, thématiques et dépassionnées que les 15 articles qui composent le recueil entendent redonner du relief à une séquence malheureusement victime depuis deux cents ans d’un rouleau compresseur aussi paresseux qu’intransigeant. Il n’est donc nullement question d’excuser, de justifier, de condamner, mais bien de remettre en perspective les données brutes : quid du fédéralisme, des comités de surveillance, de la déchristianisation, de l’école, du théâtre, des disparités entre campagnes et villes, de l’épuration au sein de l’Assemblée, et de la réécriture des événements a postériori ? Autant de courts essais très intéressants, qui à la synthèse préfère une image kaléidoscopique qui montre toutes les pistes encore ouvertes à la recherche historiographique.
  • 22

    L'Étreinte du crapaud (1972)

    The Case of the Midwife Toad

    Sortie : 1972. Essai et sciences.

    Livre de Arthur Koestler

    Il y a pas mal de Zweig dans la façon dont Koestler se plait à écrire la biographie de Kammerer pour revenir sur une lutte scientifique un peu oubliée mais passionnante, celle qui opposa de façon violente les tenants d’un néo-darwinisme intransigeant - William Bateson en tête - aux scientifiques cherchant à réhabiliter les thèses transformistes de Lamarck, lutte dont le pauvre naturaliste autrichien fera les frais en la payant de sa vie. En reparcourant patiemment toutes les étapes de la tragédie, Koestler découvre une vérité bien embarrassante, qui donne à son ouvrage des accents de roman : Kammerer n’est certainement pas le faussaire que tout le monde avait un peu vite accusé, et le milieu des biologistes en cette aube du XXe siècle se révèle bien plus cruel qu’on pourrait le penser. Car la question était bien de décider une fois pour toute si l’évolution du vivant avance par transformation hasardeuse ou par transmission des caractères acquis, or ce qu’on entrevoit aujourd’hui est que cette dichotomie autoproclamée n’est peut-être pas si tranchée que ça ! C’est tout l’intérêt de cette enquête quasi policière de nous montrer que tout dogmatisme est assassin.
  • 23

    Le Puits (2013)

    El niño que robó el caballo de Atila

    Sortie : 2013. Récit.

    Livre de Iván Repila

    Fable cruelle sous forme de conte pour adulte aux accents kafkaïens, le Puits frappe surtout par la façon bien particulière qu’à Repila de triturer une langue hors temps, de la presser, de la violenter, pour lui faire coller à l’aventure horrifique de ces deux frères tombés au fond d’un trou, dans une forêt épaisse comme un cauchemar. La frontière entre rêve et réalité est d’ailleurs de plus en plus fine au fil des pages, et toute l’aventure se déroule sous les hospices de la fusion, de l’effacement et de la folie : le Grand et le Petit, sans doute jetés là par leur propre mère, voient peu à peu leur humanité disparaitre, et leurs corps se fondre dans la boue et la nuit. Dès lors leur lutte devient un combat allégorique, plongeant dans les racines de l’inconscient, mais la force de l’auteur est de toujours rester en équilibre entre métaphore et concret, montrant que ce dernier est peut-être des deux le plus indicible et le plus mystérieux.
  • 24

    Robespierre : Une politique de la philosophie (1990)

    Sortie : 1990. Essai.

    Livre de Georges Labica

    Labica se propose de relire le trajet de Robespierre en philosophe, pour souligner à quel point l’Incorruptible était autant un homme d’idée qu’un homme d’action, ou pour être plus précis que toute sa politique ne peut se comprendre que comme une philosophie en train de se construire par et pour les faits, sans autre a priori qu’un seul principe : la souveraineté du peuple, et la défense de son droit naturel à l’égalité. L’ouvrage est très court, et ne saurait prétendre à une exhaustivité sur le sujet, l’auteur cherchant plus à faire une synthèse qu’un long traité historique. Mais sa vision est d’une grande cohérence, et aborde les thèmes principaux de la geste robespierriste, offrant un point de vue passionnant sur un personnage trop souvent accusé trop hâtivement d’incohérence et de contradictions.
  • 25

    Le Médecin de campagne (1833)

    Sortie : 1833. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Balzac tenait énormément à ce roman, conçu pour présenter sa vision politique et sociale d’une France en pleins bouleversements , de même que deux ans auparavant Louis Lambert se proposait de résumer ses conceptions philosophiques et spirituelles. Mais malgré le soin particulier qu’il porta à trouver une façon claire et compréhensible par tous d’exposer ses solutions, l’ouvrage se heurta à un barrage critique assez unanime, relevant à quel point l’auteur semblait avoir oublié de construire un début d’intrigue pour retenir l’intérêt du lecteur. Effectivement, si on compare l’oeuvre avec Le Curé de Village, qui lui aussi s’intéresse à la réorganisation d’une contrée désolée, il n’y a ici pas grand chose du coté de la narration, malgré des personnages au fort caractère et quelques morceaux de bravoure comme le récit du moment napoléonien par un ancien soldat de la Grande Armée. Disons que le texte est plutôt à lire comme un petit éclat d’une grande mosaïque, le pendant réflexif qui vient contrebalancer toutes les petites histoires dont est composée la Comédie Humaine. Reste toutefois que la pensée de Balzac, cohérente et homogène, a des relents franchement conservateurs, qui ne gagnent pas forcément à être exposés ainsi de but en blanc.
  • 26

    La Ruche (1951)

    La Colmena

    Sortie : 1951. Roman.

    Livre de Camilo José Cela

    Camillo José Cela ne fait pas partie des écrivains castillans les plus connus en France, c’est peu de le dire, mais dans son pays c’est un auteur révéré - il a d’ailleurs reçu le Nobel en 1989 - et son premier roman sorti en 1942, La Famille de Pascal Duarte, est après Don Quichotte le livre espagnol le plus traduit au monde ! La Ruche, publié huit ans après, est un exercice de style mené avec brio, un peu à la façon de Manhattan Transfer de Dos Passos : suivre sur quelques jours la trajectoire d’environ 200 personnages, dont une bonne trentaine sont récurrents tout au long du roman. Ces abeilles affairées vont et viennent dans le Madrid de l’après-guerre civile, en proie à un désarroi et à une obsession sexuelle qui semble avoir remplacé tout autre préoccupation, au sein d’un monde qui n’a plus ni repère ni même réel projet à échafauder. Prostituées, marlous, poètes sans le sou, petits bourgeois, bonnes tout faire, femmes au foyer sont comme autant de marionnettes sous la main de Cela qui leur fait danser une ronde désenchantée mais joyeuse, sans rime ni raison.
  • 27

    Ô nuit, ô mes yeux (2015)

    Sortie : octobre 2015. Récit.

    Livre de Lamia Ziadé

    J’en ai rêvé, Lamia l’a fait ! Voilà un livre qu’on dirait imaginé pour moi, rempli à en craquer de toutes les histoires - et les images - du Caire des années 30/60, alors la plus grande scène musicale de tout le Moyen Orient : Asmahan, Farid el Atrache, Oum Kalsoum, Abdelwahab forment le quatuor de tête autour duquel tourne cette merveilleuse évocation d’un période folle. Alternant dessins (la plupart sont vraiment super) et courts chapitres, Lamia Ziade remonte du passé des anecdotes rocambolesques, des décors disparus, des artistes hors du commun, des milliardaires d’un jour qui perdent toute leur fortune en une heure, mais aussi la révolution de Nasser, la guerre avec Israël, le Beyrouth de Fayruz… Ça donne envie de remettre pour la millième fois Enta Omri et d’allumer sa shisha !
  • 28

    Socrate ou la pesée de l'âme (1997)

    Sortie : avril 1997. Récit et histoire.

    Livre de Françoise Hellmann

    L’ouvrage de Françoise Hellmann se distingue surtout par ce qu’il n’est pas : ni une biographie - les données sur la vie de Socrate sont par trop fragmentaires - ni un livre de philosophie, ni un essai historique, ni un roman non plus. Disons… une évocation, une rêverie. Tout à la fois de l’homme tel qu’il fut sans doute et de son époque telle quelle a du être. Une très patiente promenade à travers les paysages grecs, comme pour relever avant qu’elles ne s’effacent complètement des traces de pas sur le sable d’une plage. L’autrice travaille en orfèvre, inventant une langue très simple, un peu sèche pour éviter tout sentimentalisme, et se rapprocher peut-être d’une écriture afictionnelle, comme l’est souvent celle d’Hérodote. Et l’on plonge avec elle dans les sons d’Athènes, ses odeurs, ses couleurs, aux basques d’un Socrate plus mystique que celui du fade Platon, philosophe hors norme qui semble penser à l’aide des sens beaucoup plus que des mots. L’occasion aussi d’assister aux derniers jours de la Démocratie athénienne, et de suivre les déboires politiques des disciples dévoyés, au premier rang desquels on trouve évidemment Alcibiade, qui trahira par faiblesse tout l’enseignement de son maitre. Et à travers lui, se dessine comme en ombre chinoise une sorte de moralité à cette fable sans thèse : peut-être qu'au fond Socrate n’a su si bien réussir sa mort que de n’avoir complètement raté sa vie ?
  • 29

    Nadie nada nunca (1980)

    Sortie : 1980. Roman.

    Livre de Juan José Saer

    Recherche expérimentale assez proche du Nouveau Roman quand à son principe, le texte de Saer s’offre des va et viens dans une matière temporelle poreuse et fuyante : quelques jours de février - ce mois irréel dixit - au bord d’une rivière, alors qu’un étrange tueur en série s’acharne à exécuter sans explication des chevaux dans la région. Garay, alias Le Chat, accepte de garder chez lui le cheval d’un ami, le Bancal. Les journées passent, lentes et incertaines : dehors la routine d’une petite plage fluviale, dedans la routine d’un week end en tête à tête avec sa maitresse… Mais comme une maladie insidieuse, l’inquiétude et le doute se répandent, et touchent jusqu’au récit qui bégaie, qui tourne en rond, qui se dissout dans la lumière aveuglante de l’été (on est dans l’hémisphère sud) : et l’auteur de reprendre inlassablement chaque épisode sans importance de ce faux polar selon des points de vue, des voix narratives différentes, comme pour traquer un coupable tapi dans l’ombre. Saer parvient à mener sa prose jusqu’à un gigantesque a-plat blanc et aveuglant, mais par addition de couleurs, par saturation de gestes et de détails. Tout recommence mais rien n’avance en somme : comme un corps remontant le courant qui s’épuiserait pour rien - personne, rien, jamais annonce le titre fièrement, mais dans ces trois mots juxtaposés se cache une autre phrase en trompe l’oeil : « personne ne nage jamais » (deux fois dans le même fleuve ?).
  • 30

    Leurs enfants après eux (2018)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Nicolas Mathieu

    Ouais je sais, faut que j’arrête de lire des Goncourt, mais promis là c’était même pas par masochisme ou pour vérifier le bienfondé de mes a priori, juste un malheureux concours de circonstance et un voyage en avion un peu long. Je regrette, notez bien. J’aurais mieux fait de dormir ou de mater un film de super héros. Tout plutôt que ce brouet sans saveur, cet enfilage de clichés aussi rabattus que démodés, à l’écriture paresseuse et sans invention aucune. Ou : Katherine Pancol en goguette chez les beaufs de Lorraine (et qui découvrirait au bout de 400 pages les joies du vivre-ensemble grâce au Mondial de Foot de 98, alléluia !)
    Et c’est d’autant plus dommage, voire criminel, que le fond du problème est passionnant, tragique, vital, et si peu traité dans la fiction hexagonale. Il appelait assurément un souffle autrement plus inspiré - pas forcément une forme romanesque traditionnelle d’ailleurs mais plutôt une construction inédite et innovante à la façon des livres de Svetlana Aleksievitch. Ouais, bon ne rêvons pas et essayons du même coup d’oublier que pour beaucoup, Goncourt oblige, ça sera ça le seul roman lu cette année. Misère.
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