On the row (2020)

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134 livres

par Senscritchaiev

Cette année, sur ma table de chevet...

(Pour les années précédentes c'est là :
2011 = https://lc.cx/4Shh
2012 = https://lc.cx/4Shs
2013 = https://frama.link/OTR13
2014 = https://frama.link/OTR14
2015 = https://frama.link/OTR15
2016 = https://frama.link/OTR16
2017 = https://frama.link/OTR17
2018 = https://frama.link/OTR18
2019 = https://frama.link/OTR19
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    La Structure de la théorie de l'évolution (2002)

    The Structure of Evolutionary Theory

    Sortie : 2002. Essai et sciences.

    Livre de Stephen Jay Gould

    Je ne sais pas si un bouquin de 2000 pages, en police 9, rempli de lophotrochozaires, de gnathostomes ou de podostémonacées, et se penchant avec autant de soin sur tous les aspects de la théorie darwinienne peut absolument être qualifié de « vulgarisation », n’empêche que même pour un non initié, à condition qu’il soit un peu patient, il s’agit d’un vrai bonheur. Bonheur scientifique et heuristique tout d’abord, car suivre pas à pas l’auteur dans son exploration des méandres de la réflexion de Darwin, révolutionnaire à plus d’un titre, est véritablement passionnant. Mais le livre-somme de Gould ne se résume absolument pas à cette première étape, assortie d’ailleurs de tout un arrière plan historique (théories précédentes, théories adverses, théories parallèles) puisque son but affiché et de parvenir à déterminer les trois grands axes dudit système (évolution qui passe surtout par le niveau des organismes, au moyen de la sélection naturelle, selon un schéma gradualiste qui pourrait être extrapolé de la microévolution à la macroévolution) afin d’y intégrer sans les faire exploser pour autant des thèmes connexes qui furent trop longtemps tenus à l’écart par peur de mettre à mal l’orthodoxie d’une doctrine qui eut du mal à s’imposer. C’est ainsi que face à des présupposés résolument tournés vers l’aléatoire, le fonctionnalisme et l’uniformitarisme, Gould (qui ne les remet absolument pas en question) milite pour une injection raisonnée des ingrédients inverses, qui s’ils sont appliqués à bon escient, et surtout au bon endroit, peuvent se montrer extrêmement fructueux - l’exemple le plus complet, qu’il développe sur 400 pages, concernant la théorie de « l’équilibre ponctué » qu’il mit au point avec Elredge à partir de 1972.
    Si l’ouvrage se résumait à ce panorama extrêmement complet de 150 ans de recherches en biologie, il serait déjà fantastique. Mais il est beaucoup plus que ça, grâce à la personnalité hors du commun de Stephen Jay Gould, tour à tour scientifique, historien, philosophe, et surtout d’une générosité, d’un humour (oui oui, c'est vraiment très drôle), d’une probité, et d’une passion à couper le souffle. Le lire, et le suivre dans le déploiement de sa pensée, c’est aussi pouvoir observer une intelligence au travail, parvenant à classer, analyser, pointer les analogies, échafauder les hypothèses, reconnaitre ses propres erreurs et ses insuffisances - une intelligence dont le plus grand bonheur repose sur le partage et la transmission.
  • 2

    Le Christ s'est arrêté à Eboli (1945)

    Cristo si è fermato a Eboli

    Sortie : 1945. Récit.

    Livre de Carlo Levi

    Par sa forme et par son propos, le livre de Levi offre un bel exemple d’écriture non dogmatique, épousant avec une rare délicatesse toutes les nuances d’une situation complexe aux contours flous. Récit autobiographique mais se glissant avec souplesse dans les logiques du romanesque, ce journal de relégation dans un coin reculé de Lucanie - ancien nom de la Basilicate - est aussi le lent cheminement d’une conscience politique et sociale, raconté par le biais des faits plutôt que résumé par de grandes idées. Car ce que cherche à cerner Levi, sans rien brusquer, sans rien distordre, c’est le miracle de la rencontre qui eut lieu entre lui, l’intellectuel turinois, et les paysans et paysannes oubliés au fin fond d’une région pauvre et ravagée par la malaria. Ayant une formation de médecin, il est très vite choisi par la population pour devenir le confident, l’allié et c’est ce rapport aussi étrange que silencieux, qui est évoqué tout au long de l’ouvrage, par petites touches impressionnistes. Et au delà du combat humaniste qui imprègne les mots de l’auteur, se dessine une vision de l’écriture comme refuge et comme nostalgie face à la déchirure inconsolable qu’entraine les allers et retours de l’exil.
  • 3

    Le Bel Antonio (1949)

    Il bell'Antonio

    Sortie : 1949. Roman.

    Livre de Vitaliano Brancati

    En choisissant de subordonner son portrait critique de Catane pendant les dernières années du fascisme au thème de l’impuissance dont souffre son héros, Brancatti mise sur un procédé un peu risqué. A la fois symbolique et bien réel, le motif devient envahissant et pourtant assez limité : il faudrait, pour mieux fonctionner, que le livre soit plus ramassé ou le problème moins présent. Tel quel, on a du mal à savoir sur quel pied danser. Par contre, le style de l’auteur est absolument chatoyant, et sa façon de raconter, de dépeindre, d’analyser un vrai délice.
  • 4

    La Concession du téléphone (1998)

    La concessione del telephono

    Sortie : 1998. Roman.

    Livre de Andrea Camilleri

    L’idée de retracer toute la chaine de réaction entourant une simple demande de raccordement au téléphone (on est en 1891 en Sicile) afin de peindre en creux les réseaux de pouvoir et d’influence en place (mafia, bureaucratie, notables) est assez amusante et bien trouvée. Par contre, la mise en forme a un coté franchement paresseux, je trouve. Série de lettres d’une part, de courts dialogues de l’autre, il y a une fâcheuse tendance au procédé répétitif qui même s’il permet d’aller droit au but et de multiplier les effets comiques, finit par assécher très largement la matière littéraire du livre.
  • 5

    Le Contexte (1971)

    Il contesto

    Sortie : 1971. Roman.

    Livre de Leonardo Sciascia

    Le roman de Sciascia est éblouissant à plus d’un titre - comme la plupart de ses bouquins, d’ailleurs, et un peu pour les mêmes raisons - la plus étonnante étant peut-être de parvenir à faire sentir autant en si peu de pages, et avec une si merveilleuse élégance. Prenant prétexte d’une intrigue policière savoureusement argentine (à moins que ce ne soit les argentins comme Saer ou Piglia qui ne se montrent sciasciesques en diable), le romancier fait usage d’une prose ironique à souhait, rusée, toute en double entente, pour tracer le portrait cinglant du pouvoir dans tout ses abus. La chose est menée avec tant de dextérité qu’à 50 ans d’écart, elle put paraître une dénonciation scandaleuse à l’époque et un délice intemporel aujourd’hui.
  • 6

    Le Monde des Ā

    The World of Null-A

    Sortie : 1945. Roman et science-fiction.

    Livre de A. E. van Vogt

    Fasciné par le système non-aristolicien de Korzybski, Van Vogt décide de s’en servir comme motif central de sa trilogie de SF commencée en 1945 par ce premier épisode des aventures de Gilbert Gosseyn (comprendre go sain, Science and Sanity oblige). L’idée est à double tranchant, mais à l’arrivée, probablement parce qu’il ne voulait pas non plus transformer son livre en pensum, la théorie de base est assez discrètement mise en avant. Quelques mots clés et quelques réflexes types, mais même lorsqu’on connait les présupposés de la sémantique Générale il est un peu difficile de les retrouver noyés comme ils sont dans une intrigue embrouillée au possible. C’est que le côté feuilletonesque est prépondérant (cliffhanger à chaque fin de chapitre), au détriment du propos général : on ne s’ennuie pas, certes, mais on referme un peu le livre en se disant « tout ça pour ça ? ». (A noter par ailleurs que Vian, en traducteur honnête, n'a en rien essayé d'arranger le style, d'une platitude assez extrême)
  • 7

    Une carte n'est pas le territoire

    Sortie : janvier 2007. Essai.

    Livre de Alfred Korzybski

    Un peu curieux que le maître livre de Korzybski - Science and Sanity - ne soit toujours pas traduit en France, presque cent ans après sa première parution. Du coup, la Sémantique Générale reste très largement méconnue dans l’hexagone, alors qu’elle propose quelques pistes assez passionnante pour essayer de repenser un peu notre rapport au monde, une fois abandonnés comme de vieilles hardes les présupposés de la logique aristotélicienne qu’on se traine depuis plus de deux mille ans. Les quatre textes réunis ici sont assez succints, mais cernent assez bien la ligne générale de pensée : trouver un nouveau système de pensée, détaché du rapport prédicatif si cher aux langues indo-européennes, afin d’échapper aux pièges de l’identité à tout crin. Pour le dire autrement : ne plus croire que les mots utilisés sont équivalents aux choses évoquées mais réaliser qu’ils n’en sont que des traces (la fameuse carte du fameux territoire). Il ne s’agit là bien sûr que du fondement de la méthode (S&S fait 800 pages), éclairée dans le présent ouvrage de quelques autres théorèmes pour bien commencer (processus perceptuels, time-binding, conscience d’abstraction, auto-réflexivité, procédés extensionnels etc…).
  • 8

    Les Invisibles (1987)

    Gli invisibili

    Sortie : 1987. Roman.

    Livre de Nanni Balestrini

    15 ans après « Nous voulons tout », Balestrini revient sur les lieux du crime - années de plomb, stratégie de la tension, état d’urgence, répression à tout crin - comme on vient visiter un champ de ruine. Si le premier texte était pris dans le courant du tout-est-encore-possible, celui ci, forcément, ressemble plutôt à l’Ange de l’Histoire de Walter Benjamin, le regard fixé sur la catastrophe passée. Fini aussi la lutte ouvrière, cette fois ce sont les étudiants qui sont mis au centre du dispositif, des étudiants qui n’étudient plus dans les livres mais à même la vie : communautés, revendications, crispation, attentats, prison, tout le cercle vicieux bien connu ici mis à plat, et re-tressé dans une logique non narrative qui ressort plus de l’ordre de la sensation et du souvenir, lancinant, irrépressible. Comme est d’ailleurs irrépressible le flot continu des phrases, sans ponctuation, sans début ni fin. Une façon de coller au mieux à la parole du témoin, sans rajouter d’effet de style extérieur à celui qui est là pour dire - la violence, l’humiliation, l’échec - avant que l’amnésie programmée ne s’abatte sur un monde révolu.
  • 9

    La Fête du siècle (2009)

    Che la festa cominci

    Sortie : 2009. Roman.

    Livre de Niccolò Ammaniti

    Ça fait plaisir de voir un romancier faire le pari de l’humour sans tomber pour autant dans le démago ou la facilité. (curieux comme le genre s’est totalement dévalorisé, devenant cantonné aux livres grand public vite écris, vite lus, vite oubliés). Et pendant les trois quarts du roman, ça marche vraiment bien : loufoque, fantaisiste, moqueur, on sent que le livre peut partir dans n’importe quelle direction et c’est diablement réjouissant. Juste dommage donc que dans le dernier quart, le choix de la résolution ne soit pas des plus heureux, provoquant une sorte de sur-place regrettable faute d’avoir trouvé un couronnement plus adéquat à ce joyeux foutoir (peut-être que justement, le propre du foutoir est de ne pas avoir de résolution - fût elle comme ici hautement absurde et improbable).
  • 10

    Les Dépossédés (1974)

    The Dispossessed: An Ambiguous Utopia

    Sortie : 1974. Roman et science-fiction.

    Livre de Ursula Le Guin

    Les Dépossédés (et si j’ai bien compris pas mal de l’oeuvre de Le Guin) offre un exemple assez passionnant d’utilisation du romanesque pour questionner une problématique plus philosophique que fictionnelle. Evidemment, chaque bon roman, quel que soit le domaine qu’il entend circonscrire, utilise les effets narratifs pour parler d’autre chose, c’est la base. Mais ici, la machinerie codée de la science-fiction est utilisée pour aborder une question politique assez abstraite, ou plutôt imaginer de façon concrète la mise en application d’hypothèses conceptuelles - à savoir pour parler plus clair la comparaison de plusieurs systèmes adverses : le capitalisme, le communisme, et l’anarchisme. Ce qu’a d’assez originale la démarche de l’autrice, et qui différencie son livre de 1984 par exemple, c’est que la démarche n’est pas tant militante ou alarmiste, mais plutôt spéculative. Un peu comme si elle se demandait « que serait-il arrivé si un groupe d’anarchiste avait vraiment eu à édifier une société » plutôt que d’élucider ce qui arrivera le jour où quelqu’un essayerait. La nuance est faible, mais concernant la démarche elle me parait significative, et surtout moins « instrumentalisante ». C’est comme ça il me semble que le texte de Le Guin reste avant tout un roman, et non pas une dissertation : certes un roman au style âpre, sec, mais qui très lentement (notamment grâce à un choix structurel assez bien trouvé) finit par donner toute sa place à la dimension humaine, et sensitive, de l’aventure.
  • 11

    Métamorphoses

    Sortie : . Philosophie.

    Livre de Emanuele Coccia

    Philosopher avec Coccia est un peu comme une longue rêverie éveillée. Il s’attache à un thème qui lui tient à coeur, et le soupèse, le retourne, le respire, le scrute. Le repose. Le reprend, l’étire, le roule en boule. Le secoue pour voir tout ce qui en peut tomber. L’écriture donc, on s’en sera douté, a une grande importance dans cette pensée là. Mais aussi la sensation, l’instinct. Et la réflexion pour voir comment toutes ces petites choses tiennent ensemble, ce qu’on peut en faire maintenant qu’on les voit. Ou comment leur construire une chambre de résonance (de raisonnance ?) pour que leurs chuchotements portent au plus loin.

    « Au fond, l’écriture génétique – l’écriture de la réincarnation – nous permet de mieux comprendre ce que parler veut dire. Ce n’est pas la génétique qu’il faut aborder en suivant la métaphore linguistique, c’est plutôt l’inverse : la langue fait à l’esprit ce que les gènes font aux corps. Le mot divise un esprit dans des portions qui peuvent se réincarner partout séparément de tous ceux qui les accompagnaient ou l’on t accompagné. Toute conversation, tout acte de pensée, est un échange d’identité spirituelle, une mosaïque de personnalités et de petits moi qui viennent d’ailleurs et qui ne cessent de voyager »
  • 12

    La Douleur (1930)

    Sortie : 1930. Roman.

    Livre de André de Richaud

    Orphelin de guerre à 7 ans, couvé par une mère à l’amour étouffant, le jeune Richaud met évidemment beaucoup de lui dans son premier roman, écrit à 20 ans. Mais à partir de ce matériau autobiographique, il parvient à faire un roman
    d’une densité et d’une tension rare. On sent dans la tenue une influence de Mauriac (mais sans le côté moralisme catho) et dans l’extrême précision de la plume celle de Delteil (deux auteurs qui d’ailleurs le remarqueront dès ce premier coup d’essai). Pour le reste, le jeune romancier fait preuve d’une frappante originalité, dans la grande liberté de traitement (qui fit scandale à l ‘époque) et de ton qu’il choisit pour tisser un texte aussi ramassé et cohérent, entièrement tourné vers le rendu des sensations extrêmes. Les ténèbres (dehors mais aussi dedans), la solitude, l’exaspération de la chair, la maison-refuge, autant de motifs qui deviendront les lieux communs, creusés et arpentés, de ses romans à venir.

    « Il est long et douloureux quelquefois de déshabituer le corps d'un corps qui, depuis longtemps, a pris sa forme. Les ruptures entre amants ne sont jamais radicales, le sommeil est là pour l'attester, pendant lequel les mains, livrées à elles-mêmes, cherchent une épaule, une hanche amie qui pendant des mois leur a servi de refuge. Thérèse n'avait pas assez aimé son mari pour que son corps ait gardé le souvenir de ses étreintes. Elle était vacante: chair et âme. »
  • 13

    Les Aventures de la marchandise

    Sortie : . Essai.

    Livre de Anselm Jappe

    Essentiel et brillant, l’ouvrage de Jappe est un diptyque qui cherche à articuler une théorie et une pratique, en dégageant leurs lignes de forces trop souvent occultées par une doxa qu’on répète sans plus la mettre en question. Il commence par une présentation de la « wertkritik » (critique de valeur) initiée par la revue Krisis dans les années 90 : une relecture de Marx pour le dégager de tous les ajouts marxistes qui ont peu à peu dénaturé le dynamisme interne de sa pensée, autour des concepts de marchandise et de fétichisme. C’est la partie la plus développée, et où l’auteur fait montre d’un talent didactique impressionnant, afin de rendre compréhensible le cheminement de la pensée de Marx, à partir de l’idée séminale que le capitalisme - tout entier fondé sur une société marchande - ne débouche pas sur une distorsion de la réalité mais bien sur son inversion totale. Une fois repérés les différents mécanismes à l’oeuvre dans cette complexe entreprise d’appropriation du réel (complexe car inconsciente et involontaire), Jappe essaye de voir, point à point (en s’appuyant sur l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, la politique) comment se sortir d’un piège aussi mortifère. Si sa vision n’est pas des plus optimistes, elle est au moins radicale : il n’y a pas d’aménagement possible, la seule solution est - un peu à la manière du baron de Munchausen - de se tirer par les cheveux pour échapper une fois pour toute au marécage du profit à tout prix.
  • 14

    Les Noirs et les Rouges (2012)

    Le legge dell'odio

    Sortie : 2012. Roman.

    Livre de Alberto Garlini

    En fait c’est grosso modo ce qui perd le livre qui en même temps le sauve un peu, et vice versa. A savoir : raconter une telle histoire du point de vue des « méchants » et sur près de 1000 pages. Car décrire le quotidien d’un groupe de jeunes néo-fascistes italien pendant un laps de temps si court (1968-1971, les trois années cruciales qui initient la Stratégie de la Tension) sur autant de chapitres force obligatoirement un écrivain digne de ce nom à composer un dispositif romanesque à la hauteur de ses ambitions. Et sur son chemin semé d’embûches se pose toute une série de question dont les deux pôles principaux me paraissent être le rapport entre fiction et réalité et la place de l’empathie envers des personnages aussi extrêmes. Garlini se débrouille plutôt pas mal avec le premier axe, en puisant dans un terreau naturel particulièrement riche en rebondissements, et en le recomposant à sa sauce - ainsi le héros s’inspire clairement de Vincenzo Vinciguerra et son mentor de Stefano Delle Chiaie, et pour marquer à la fois la ressemblance et la distance, il s’amuse à le nommer Stefano Guerra. Il y a clairement une inspiration venant directement de la série télé : récits enchâssés, ruptures de ton, mélange entre univers - politique, idéologique, intime... - qui vient ré insuffler un peu d'énergie aux vieilles recettes du roman feuilleton.
    Le second axe par contre est évidemment plus délicat à gerer, car n’étant pas non plus décidé à écrire un réquisitoire pro-fasciste, il lui faut naviguer à vue entre deux écueils : soit risquer de trop excuser des personnages abjects (à force d'utiliser des moyens de caractérisations fort conventionnelles) soit tomber dans une neutralité historico-sociologique - qui si elle était poussée jusqu’au bout détruirait du même coup la dimension romanesque. Garlini ne renonçant ni à l'un ni à l'autre l'autre, on se retrouve devant un objet difficile à cerner, passionnant à décortiquer, parfois embarrassant, parfois percutant. Et du coup, on en vient à regretter que l’auteur n’ait pas su inventer une forme plus originale pour traitre ce sujet hors norme, plutôt que de se satisfaire un peu trop souvent de recettes éculées et démodées.
  • 15

    Impossible

    Sortie : . Roman.

    Livre de Erri de Luca

    Dispositif classique au possible et taillé à la serpe assurant un maximum d’objectivité à la forme, histoire de pouvoir traiter sans états d’âmes des problématiques complexes et éminemment subjectives (la lutte politique, la traitrise, la mémoire, le pardon), voilà un peu le canevas de ce rapide roman qui finit par toucher à force de froideur et de distanciation. Car la dichotomie voulue par De Lucca lui permet de se concentrer plus sur le plan émotif qu’intellectuel, et qu’il s’agisse de l’interrogatoire ou des lettres à la bien aimée (facilité romanesque un peu décevante), le dessein de l’auteur est certainement plus l’évocation d’un ressenti impalpable que la spéculation sur des motivations. Comme pour montrer que la chute d’un caillou dans l’eau n’est intéressante que pour les rides concentriques qu’il a provoquées.
  • 16

    Nous, opéraïstes

    Sortie : . Essai.

    Livre de Mario Tronti

    Précisons, pour éviter tout malentendu, notamment auprès de ceux qui ne seraient pas très familiers avec les mouvement contestataires de l’extrême-gauche italienne, que l’opéraisme ne rassemble pas les amoureux de la Traviata ou de la Flute enchantée, mais désigne un mouvement de pensée développée pendant les années 60 autour des revues « Quaderni rossi », puis « Classe operaia » pour tenter de réfléchir loin des partis et des syndicats aux voies possibles de l’émancipation de la classe ouvrière. Réflexion semblant porter ses fruits avec les grèves de 1969 (notamment Fiat à Turin) mais qui eu du mal à prendre le virage de la décennie suivante, celle qui verra l’installation des années de plomb et de la politique de la tension. C’est cette aventure en dent de scie, à la fois bruissante d’idées, de joie d’être ensemble, et de violence extrême qu’évoque dans ce livre émouvant un des principaux piliers du mouvement, Mario Tronti. Pas mal de références sont parfois compliquées à cerner pour un lecteur français de 2020, mais le texte est une belle illustration de la difficile conciliation entre théories (politiques) et pratiques (révolutionnaires), sorte de voyage critique sur les terres, brulées, du passé dans l’espoir ténu que de ces cendres pourra renaitre un jour un surgeon.
  • 17

    Nous voulons tout (1971)

    Vogliamo Tutto

    Sortie : 1971. Roman.

    Livre de Nanni Balestrini

    L’automne chaud de 1969, qui a vu se multiplier les grèves ouvrières en Italie, se trouve à une place pivot entre les débuts de l’opéraïsme (1961) et le mouvement autonome (1977). Une sorte de déflagration - plus ou moins contrôlée - qui venait conforter les thèses du premier, mais aussi les dépasser en une Aufhebung festive et spontanée pour déboucher sur les méandres du second. Carrefour donc, brillant de l’éclat froid d’un soleil de minuit, que la prose si poétique de Ballestrini se plait à quadriller, à scruter, à retourner, à peine quelques mois après les évènements. Il fabrique pour cela (artisan très éloigné soudain du geste mécanique des ouvriers à la chaine qu’il met en scène) une langue inédite, merveilleuse, à la fois compacte et ductile, subtile et triviale, qui sert avec la malice d’Arlequin deux maîtres à la fois : le roman et le documentaire. Jamais l’un sans l’autre, fusion moirée qui avance avec l’inquiète insouciance des compagnons de lutte, « la foule immense où l’homme est un ami ».
  • 18

    Les Métamorphoses du calcul

    Sortie : mars 2007. Essai et sciences.

    Livre de Gilles Dowek

    Le sous-titre ne ment pas, l’histoire des maths telle qu’abordée par Dowek est étonnante, car il use d’un point de vue assez peu connu du néophyte (que je suis), à savoir le conflit qui a toujours existé dans le domaine entre calcul (Mésopotamie) et raisonnement (Grèce antique) - entre algorithme et axiomatique. Même si le calcul n’a jamais disparu des démonstrations, il est resté pendant près de vingt siècles le parent pauvre de la discipline, la cousine un peu attardée qu’on préférait garder dans les étages pour qu’elle continue ses travaux de couture loin du regard des invités. Et pourtant, pendant ce temps là, elle abattait du boulot. Jusqu’au jour où on découvrit que l’un ne pouvait pas aller sans l’autre (théorème de Church) et qu’après tout, les algorithmes pouvait être plus utiles que prévu (merci Turing ) !
    Bon dit comme ça la problématique est simple à se figurer, mais pour être honnête, est arrivé un moment dans le livre où j’ai un peu perdu pied : logique des prédicats et jugements synthétiques à priori, introduction du quantificateur existentiel, algorithme d’élimination des coupures, interprétation algorithmique des démonstrations constructives, théorie intuitionnisme des types : Dowek est très pédagogue et avance avec méthode, mais je crois que dans la deuxième partie, le livre arrive à un niveau d’abstraction un peu trop poussée pour moi. Ce qui ne m’a pas empêché de suivre cette guerre picrocholine avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.
  • 19

    Le Ciel les yeux fermés (2019)

    The Organs of Sense

    Sortie : 2019. Roman.

    Livre de Adam Ehrlich Sachs

    Bien sûr, il est assez inattendu qu’un romancier étasunien de 35 ans écrive tout un roman sur un putatif épisode de la vie du jeune Leibniz, parti en goguette dans les forêts de Boheme pour rencontrer un vieil astronome aveugle le jour où l’éclipse qu’il a annoncée doit avoir lieu. En plus, c’est très plaisemment écrit, avec humour, style et finesse. Un petit côté sud-américain peut-être, dans la décontraction à jouer avec les époques et les conventions du conte, et à prendre plaisir au pur récit pour sa dimension rocambolesque. Mais il manque néanmoins un petit quelque chose (supplément d’âme ? d’enjeu ? d’implication ?) pour faire du texte plus qu’un divertissement réussi mais un peu vain.
  • 20

    La Réalité de la réalité

    Sortie : . Essai.

    Livre de Paul Watzlawick

    Paul Watzlawick fut un des piliers de l’école de Palo Alto, qui axa ses travaux sur l’étude de la communication et sur ses répercutions concrètes notamment en thérapie de groupe. Les études menées par le groupe de chercheurs à partir des années 50 ont énormément apporté dans l’analyse des comportements sociaux, ainsi que dans le domaine cybernétique et systémique, faisant beaucoup pour qu’on commence à prendre au sérieux l’importance de l’interaction dans toute situation concrète de relations interpersonnelles. Ainsi, dans « La Réalité de la réalité », Watzlawick s’attache à documenter sa thèse phare, désormais devenue un peu passe partout : la réalité n’est pas le Réel, elle est aussi diverse que les points de vue qui s’expriment au sein de toute communication. En bref : mieux comprendre ce qui se dit dans tout message, aussi bien à un niveau superficiel qu’inconscient (par les paroles, les intentions, les gestes) permet de décrypter les sous-entendus et de rendre du relief à ce qui se cache sous la surface du langage. Pour ce faire, Watzlawick choisit de multiplier les exemples et les anecdotes qu’il a pu glaner tout au long de ses recherche et de sa pratique psychothérapeute. Erreurs de traductions, confusion, double bind, dilemme des prisonniers, espionnage de guerre, dialogue avec des chimpanzés, des dauphins ou d'éventuels extraterrestres : il en résulte un livre très amusant à lire, mais qui laisse un peu sur sa faim théoriquement parlant.
  • 21

    Contre tout espoir - Souvenirs I (1970)

    Воспоминания

    Sortie : 1970. Récit et autobiographie & mémoires.

    Livre de Nadejda Mandelstam

    Il est assez difficile d’enfermer le livre de Nadejda Mandelstam dans un genre précis, tant il adopte un cheminement original. Bien sûr, au départ il s’agit de souvenirs, centrés autour des deux arrestations (1934 et 1938) de son mari, poète aussi illustre aujourd’hui qu’honnit à l’époque stalinienne. Mais dans la forme, ces souvenirs ne suivent absolument aucune ligne chronologique, puisque les scènes que relate l’autrice peuvent aussi bien appartenir aux premières années de la Révolution, qu’à la période succédant à la mort d’Ossip : tout est raconté au fil de la mémoire, par ricochet, et cela vient renforcer avec énormément d’efficacité l’impression de cauchemar permanent que vivaient les citoyens soviétiques. A tel point d’ailleurs, que le livre pourrait aussi bien passer pour un roman, tant la réalité décrite parait inconcevable en dehors d’une fiction de Kafka. Je pensais être déjà bien informé sur les méandres de la cruauté de la bureaucratie inventée par Staline pour briser le peuple, mais les détails que fait remonter Nadejda du fond de ces années noires sont proprement hallucinants. La musique qui s’en dégage pourtant est éminemment personnelle et originale : réflexions sur le pouvoir, sur la lâcheté, sur la poésie, sur l’amitié, sur la peur, sur le courage, sur l’espoir, ces éclats de vie (la sienne mais aussi celle de tous les gens qu’elle et son mari rencontrent durant leur errance de réprouvés), éparpillés comme une vitre fracassée, font briller les reflets incertains d’un étrange sentiment difficile à nommer mais pas à ressentir, entre tristesse, effroi et paradoxale confiance.

    « Par la suite, je me suis souvent demandé s’il fallait hurler lorsqu’on était battu et piétiné à coups de bottes. Ne valait-il pas mieux se figer dans un orgueil diabolique et répondre à ses bourreaux par un silence méprisant ? Et je décidai qu’il fallait hurler. Dans ce misérable hurlement, que l’on entend parfois jusque dans les cellules presque insonorisées, venu on ne sait d’où, sont concentrés les derniers restes de la dignité humaine et de la foi en la vie. Par ce hurlement, l’homme laisse sa trace sur terre, et fait savoir aux autres hommes comment il est mort. Il envoie un message à l’extérieur; il réclame aide et résistance. Quand il ne reste rien d’autre, il faut hurler. Le silence est un véritable crime contre l’espèce humaine. »
  • 22

    L'Éventail du vivant

    Full House: The Spread of Excellence From Plato to Darwin

    Sortie : 1996. Essai.

    Livre de Stephen Jay Gould

    Paléontologue à la curiosité gargantuesque, Gould adore réfléchir sur tous les domaines de la vie, pour essayer de cerner de plus près tout ce que la théorie de Darwin a de révolutionnaire, même pour son inventeur ! Il faut dire qu’en découvrant la sélection naturelle, le vénérable naturaliste a mis un pavé dans la mare, un pavé tellement dérangeant que beaucoup après lui ont voulu soit l’atténuer soit le détourner de son sens premier : depuis l’Origine des Espèces, il n’est plus possible de considérer que l’homme est au sommet d ‘une hypothétique hiérarchie du monde vivant, où ne règne en réalité que le hasard et la contingence. C’est autour de ce point précis que tourne la réflexion pointue et revigorante de l’ouvrage : montrer que notre vision du monde est remplie d’a priori anthropocentrique, et qu’à bien y regarder, la notion de progrès n’est absolument pas adéquate lorsqu’il s’agit d’évolution. On peut certes être lamarkien dans le domaine culturel, mais en ce qui concerne la biologie, tout idée d’amélioration (ou de déclin) programmé est une illusion, voire une réécriture des faits, que Gould détricote avec sa bonne humeur et son sérieux habituels.
  • 23

    Le Grand Roman des maths

    Sortie : .

    Livre de Mickaël Launay

    Mickaël Launey affiche dès la préface sa seule ambition : fournir un ouvrage de vulgarisation aussi simple que détaillé pour donner au grand public le gout d’explorer les mathématiques. Surtout historique, son périple est effectivement des plus élémentaires, depuis les premières tablettes mésopotamiennes jusqu’aux fractales, en passant par les pythagoriciens, Descartes et Turing, mais cela n’empêche pas le livre d’être plaisant à lire et rempli de nombreuses anecdotes et données essentielles à bien assimiler avant d’aller plus loin.
  • 24

    La Fête au bouc

    La Fiesta del chivo

    Sortie : 2000. Roman.

    Livre de Mario Vargas Llosa

    Stylistiquement, le texte de Vargas Llosa est un peu plat et pendant 30 pages j’ai cru que ça m’empêcherait d’aller au bout du pavé. Mais peu à peu l’auteur met en place sa toile d’araignée, avec une telle dextérité qu’on en oublie vite les premières restrictions. Portrait croisé d’un pays (la république Dominicaine) et de son dictateur (Trujillo) pendant les derniers mois d’un règne qui aura duré 31 ans (de 1930 à 1961) le roman trouve sa force dans sa construction d’une part - un jeu finement ciselé de temporalités intriquées - et dans l’analyse politique et psychologique de ses divers protagonistes de l’autre : à l’incroyable complexité des rouages de la dictature correspond une machinerie romanesque tout aussi précise et variée, pour rendre dans toute son ambiguïté l’étrange relation qui relie un peuple et un tyran (« Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ; La fête qu’assaisonne et parfume le sang ; Le poison du pouvoir énervant le despote, Et le peuple amoureux du fouet abrutissant »). Au fil des pages se produit une alchimie étrange et envoutante : ce n’est pas tant que les frontières entre fiction et réalité historique sont brouillées, c’est qu’elles sont soudain rendues caduques : la réalité est devenue le plus fou des romans, par la grâce du roman traitant de la réalité.
  • 25

    Le Cri du peuple

    Sortie : . Essai et histoire.

    Livre de Maxime Jourdan

    Restant toujours très factuel, Maxime Jourdan présente avec cette monographie le journal que Vallès fit paraitre entre février et mai 1871 pour préparer et accompagner la Commune, l’évènement qu’il appelait de ses voeux depuis tant d’année. Présentations des différents collaborateurs et classement des articles par grands thèmes, cette rapide recension des 83 numéros du quotidien (suivi d’une trentaine d’articles in extenso) permet de sentir un peu de l’air du temps au jour le jour, et de compléter par la même occasion le portrait du grand Jules, lui qui mêlait avec un tact merveilleux l’engagement, la fougue de l’écrivain engagé et la probité du citoyen solidaire.
  • 26

    Le Bon Soldat (1915)

    The Good Soldier

    Sortie : 1915. Roman.

    Livre de Ford Madox Ford

    Ford a beau avoir écrit deux romans et une nouvelles avec Conrad (de quinze ans son ainé), c’est plutôt du côté de James – une autre de ses admirations, sur qui il écrivit une monographie – qu’il semble loucher. Confrontation entre esprit britannique et étasuniens, adultères, jalousies, introspection psychologique, tout y est, mais en plus sturm und rang, en nettement moins feutré. Comme si le but du romancier était de retourner le gant toujours si parfaitement courtois et gracieux de son illustre prédécesseur, pour en montrer, peu à peu, les coutures et les imperfections. Bon. Mais la façon de faire reste un peu curieuse, puisque l’auteur choisit à la fois de confier le récit à un des quatre protagonistes (le mari trompé) racontant l’aventure bien après les faits, mais tout en misant sur un dévoilement très progressif des turpitudes du quatuor qu’il met en scène. Conséquence malheureuse : toute l’affaire en devient terriblement artificielle, particulièrement outrée, et finalement assez peu ambiguë. Dommage que Ford n’ait pas plus fait confiance à ce qui était le génie de ses deux mentors : le sens du point de vue.
  • 27

    Le Comité central républicain des vingt arrondissements de Paris (1960)

    Sortie : 1960. Essai et histoire.

    Livre de Jean Dautry et Lucien Scheller

    L’ouvrage de Dautry et Scheller tient plus du dépouillement d’archives que de l’essai historique, mais n’en demeure pas moins un excellent outil pour mieux connaitre le « Comité central des 20 arrondissements », émanations des sections de quartiers largement animées par des membres de la Première Internationale, dont les discussions et les délibérations préparèrent le terrain pour la proclamation de la Commune, le 26 mars. Sept mois d’intense bouillonnement démocratique, qu’on peut suivre ici à chaud, au travers des comptes-rendus des séances qui sont parvenus jusqu’à nous, déchiffrés et remis en contexte par les deux auteurs. Une occasion non seulement d’observer à l’oeuvre tous ceux qui bientôt seront élus au Conseil de la Commune (Varlin, Malon, Vaillant, Vallès, Cluseret, Lefrançais etc…) mais surtout de mieux sentir à quel point l’insurrection fut aussi le point d’orgue d’une période riche en combats idéologiques menés par toutes les factions socialistes et d’extrême gauche encore balbutiantes et en recherche de structurations politiques.
  • 28

    Pompes funèbres (1947)

    Sortie : 1947. Roman.

    Livre de Jean Genet

    Annoncé dans les premières pages comme une tentative de surmonter le deuil de son ami/amant Jean Decarmin - jeune résistant tué pendant la libération de Paris - le texte se déploie et se transforme petit à petit, presque à vue. De tombeau à la mode ancienne, il se métamorphose en pieuvre tentaculaire, aussi violente et opaque que la période qui l’a vu naitre, celle d’une guerre sans pitié entre deux conceptions incompatibles du monde. La dimension polémique est ouvertement revendiquée par Genet, qui par principe se veut toujours du coté des réprouvés, quitte à frôler l’inexcusable voire pour le frôler, le caresser, s’y coltiner. C’est dans ce centre obscur, ténébreux à partir duquel il écrit - et avec quel éclat ! - que réside l’incroyable force de l’auteur, toujours en équilibre entre abject et sublime - mais y aurait-il sublime sans abjection ? L’impact du livre acquiert sa force du jeu permanent entre réel et fiction : malgré tous les effets faussement documentaires, il s’agit d’un roman, non pas sur un plan narratif mais dans le jeu qu’il laisse toujours entre les faits et les fantasmes : ce n’est plus tant Genet qui parle, il se fait médium, et s’offre en hécatombe pour servir de caisse de résonance à tous ses personnages, même les plus dévoyés, les plus condamnables. Le « je » du narrateur devient une instance plurielle, qui passe de bouche en bouche, et Genet orchestre ce maelström infernal où se mêlent la haine, l’amour, le sexe et la mort afin d’impliquer totalement le lecteur, et le sortir de sa zone de confort, gageure que peu d’écrivains parviennent à maitriser avec autant de génie.

    « Encore qu’écrire souvent me gêne. Ecrire et avant que d’écrire entrer dans la possession de cet état de grâce qui est une sorte de légèreté, d’inadhérence au sol, au solide, à ce qu’on nomme habituellement le réel – écrire m’oblige à une espèce de loufoquerie dans l’attitude, dans les gestes et même dans les mots. Voler – et vivre parmi les voleurs – exige une présence de chair, d’os et d’esprit positif, qui se manifeste par des gestes brefs, mesurés, sobres, nécessaires, pratiques. Si parmi les voleurs je montrais cette légèreté, cette attente de l’ange et ces gestes qui l’appellent et veulent l’apprivoiser, on ne m’accorderait palus aucun sérieux. Si je me soumets à leurs gestes, à leur verbe précis, je n’écrirai plus rien, je perdrai cette grâce qui m’a permis la quête des nouvelles du ciel. Il faut choisir ou alterner. Ou se taire. »
  • 29

    La Proclamation de la Commune (1965)

    Sortie : 1965. Essai et histoire.

    Livre de Henri Lefèbvre

    Une des grandes originalités de l’ouvrage, inclus dans la série des « Journées qui ont fait la France » de Gallimard, est de resserrer la réflexion principalement autour de la journée du 18 mars, et de la semaine qui suivit, avant que l’Assemblée élue le 26 mars ne prenne effectivement le pouvoir pour deux mois, avant l’écrasement dans le sang par les troupes de Thiers. Ce faisant, le philosophe et sociologue marxiste (mais violemment anti-stalinien, soulignons-le) peut se focaliser sur deux points essentiels qui l’intéresse depuis toujours : la spontanéité d’une insurrection finalement peu préparée à mettre les mains dans le cambouis de la réalité, et la rupture que cela provoque dans la quotidienneté. Deux points qu’il relie à un motif récurrent tout au long de son analyse : la dimension festive de cet événement imprévu, sorte de feu de joie fulgurant qui se terminera dans les incendies de la semaine sanglante. Ainsi, ce que l’auteur se donne comme programme n’est pas à proprement parler un tableau complet d’une Révolution, mais bien plutôt une série de réflexions concentriques fondées sur le concept marxien de la « praxis » : tenter de comprendre, grâce à des strates différenciées dont aucune synthèse ne serait finalement souhaitable, comment le concret des attitudes, des peurs, des espoirs, des projets, innerve tout évènement historique, et peut révéler même dans un échec aussi tragique que celui-ci des promesses pour les révolutions à venir.
  • 30

    Un de nos conquérants (1891)

    One of our Conquerors

    Sortie : 1891.

    Livre de George Meredith

    Le coté volontairement inefficace que semble revendiquer Meredith dans son roman - un de ses derniers - fait partie du curieux plaisir qu’il y a à suivre les aventures de la famille Radnor. Monsieur est un très riche homme d’affaire, un peu bohème malgré tout, madame une exquise maitresse de maison un peu cantatrice à ses heures, et mademoiselle une forte tête aux idées progressistes. Oui mais voilà, il y a un hic qui rend les interactions sociales de ce trio un peu compliquées : monsieur et madame ne sont pas mariés (car lui a déjà une femme, de vingt ans plus âgée, dont tout le monde attend la mort), ce qui dans le Londres fin de siècle fait désordre. C’est amusant d’imaginer ce que Trollope, Hardy, James ou Eliot auraient pu faire avec un point de départ pareil, et de comparer avec le traitement de Meredith, qui dissout impitoyablement le romanesque de la situation pour parvenir à une satire de la société d’autant plus vitriolée qu’aucun alibi narratif ne vient réellement justifier la poursuite du récit. Il ne s’agit donc nullement d’imaginer des péripéties pour se délecter des replis de l’âme humaine prise individuellement, mais plutôt de multiplier les occasions d’observer, sourire en coin, la machine sociale britannique à l’oeuvre : ses rouages, ses grippements, ses bassesses et ses hypocrisies, mais aussi son inventivité et ses surprises.