On the row 2015

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161 livres

par Senscritchaiev

Cette année là, sur ma table de chevet...

(Pour les autres années c'est ici :
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2012 = https://lc.cx/4Shs
2013 = https://frama.link/OTR13
2014 = https://frama.link/OTR14
2016 = https://frama.link/OTR16
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  • 1

    Debout-payé

    Sortie : . Roman.

    Livre de Gauz

    Quel dommage ! On dirait que confronté à la page blanche, Gauz, pourtant toujours très drôle, intelligent et caustique, voit son talent quelque peu se noyer, comme si ses idées s’évaporaient avant de se fixer. J’ai plus eu l’impression de lire un carnet de notes avant mise en forme qu’un roman : pas de choix, pas de tri, beaucoup de possibilités mais sans que rien ne soit creusé, c’est un peu du gâchis, car il y avait vraiment un sujet passionnant, et une voix originale et forte pour le raconter…
  • 2

    Amants et Fils (1913)

    Sons and Lovers

    Roman.

    Livre de D. H. Lawrence

    Le livre, plutôt volumineux, m’a fait l’impression de ces pâtes sablées qu’on essaye de faire avec de bons ingrédients mais qui au fur et à mesure du mélange rate complètement. Elles se délitent, rien ne tient ensemble, on essaye de remettre du beurre, ça empire, on finit le pot de farine, ça devient tout sec, on essaye de l’eau, un oeuf, c’est pire, ça colle aux doigts, ça ne cuira jamais, et la tarte est foutue. Peut-être parce que le sujet est trop autobiographique, et trop frais dans sa mémoire, peut-être parce qu’il est encore trop jeune dans le métier, en tout cas j’ai trouvé que Lawrence pour une fois avait du mal à remonter le courant. Si le début en forme de fresque minière m’a presque convaincu, ensuite les atermoiements sexuels du héros m’ont paru quand même très lassants, et l’ensemble à la fois trop long, trop répétitif, et curieusement pas assez fouillé.
  • 3

    Op Oloop (1934)

    Sortie : 1934. Roman.

    Livre de Juan Filloy

    Comme les 26 autres romans de Juan Filloy, le titre du seul livre traduit en français de cet infatigable faiseur de palindromes (plus de 8000) comporte 7 lettres, étranges et graphiques, en réalité le nom du héros au bord de la crise de nerfs dont on suivra le dernier dimanche heure après heure. Une folle journée pour cet homme d’habitude si rationnel et si sage - un statisticien finlandais réfugié à Buenos Aires, qui ne jure que par les chiffres et dont l’amour va bouleverser, en un éclair, la vie trop bien rangée. Texte foisonnant à l’humour dévastateur, gigantesque coup de pied dans la fourmilière humaine, mélange impressionnant de voix, de théories, de débâcles, de luttes, miroir déformant grâce auquel on suit, amusé et angoissé, la course d’une âme en train de sombrer. Etonnant qu’il ait fallu attendre près de 80 ans pour découvrir ici celui qui fut un grand ami de Borgès et dont les livres marqueront profondément Cortazar.
  • 4

    Daimler s'en va (1988)

    Sortie : 1988. Nouvelle.

    Livre de Frédéric Berthet

    Autre météore, dans le ciel des lettres cette fois, avec Berthet, dandy eighty mort avant 50 ans, plus attaché à multiplier les promesses que les oeuvres. Son mini-roman commence diablement bien, 60 pages de grâce entre Chevillard et Echenoz, et puis s’essouffle un peu avant de s’interrompre faute de carburant. Jolie écriture poliment désespérée, jongleries réussies avec le vide et la mélancolie, Berthet fait le pari de l’allusif et du sous-entendu, mais parfois retenue rime un peu avec déconvenue.
  • 5

    Netchaïev (1961)

    Sortie : 1961. Biographie et histoire.

    Livre de René Cannac

    Alors en exil à Dresde, Dostoïevski suivit avec beaucoup d’intérêt le procès du groupe nihiliste « La Vindicte du peuple » qui avait lieu à St Petersbourg. Les jeunes terroristes étaient poursuivis pour le meurtre d’un de leur compagnons de lutte sur le point de trahir le groupe, meurtre commis sous l’impulsion de leur chef charismatique et ténébreux, Netchaïev, 22 ans, depuis lors en fuite. De ce fait divers naîtra Les Démons, et Netchaiev servira de modèle direct à Verkhovensky : chance et malédiction à la fois, car si il doit en grande partie au roman son souvenir posthume, il se trouve que le personnage imaginaire a peu à peu remplacé celui qui l’inspira. Non pas que Netchaiev fut un parangon de gentillesse et de douceur (il n’est que de lire son magnifique et brulant « Catéchisme d’un Révolutionnaire » pour s’en convaincre), mais sa très courte et mouvementée existence comporte quelques nuances intéressantes, et quelques zones d’ombres étonnantes, brossées assez agréablement dans l’ouvrage de Cannac. Si l’ensemble court un peu vite sur la période, les divers partis en présence, les motivations et influences des uns et des autres, reste que l’auteur connaît assez bien son sujet, et parvient à faire revivre sans lourdeur et sans manichéisme, le temps de quelques pages, cet étonnant météore.
  • 6

    La Promo 49 (1985)

    The Class of '49

    Sortie : 1985. Roman.

    Livre de Don Carpenter

    Ce court roman en forme de chronique/mosaïque (chronimosaïque ?) est un petit peu un envers du décor de la beat generation, une ballade mélancolico-joyeuse en Oregon, off the road, au pays d’une jeunesse tranquille qui ne rêve ni de Californie ni de liberté débridée. Carpenter tient tous ses fils ( = ficelles, mais un peu fistons aussi, tiens) d’une main très sûre, très douce. Il enfile les perles de son collier en chantonnant, un peu en retrait, mais toujours à l’affut d’un geste, d’un silence, d’un sourire, d’une hésitation qui pourraient raconter mieux que des grandes actions le quotidien de ces adolescents ordinaires, sur le point de rentrer dans l’âge adulte. On dirait un bon vieux college movie, avec toutes les figures habituelles : les parias, les timides, les reines de beauté, les forts en thème, les virées nocturnes, les premiers émois. La vie passée si subrepticement qu’il n’en reste plus que ces souvenirs aux bords émoussés, petites boules tièdes qu’on garde au chaud dans les poches de sa mémoire.
  • 7

    Tentative d'épuisement d'un lieu parisien

    Sortie : 1975. Roman.

    Livre de Georges Perec

    Sous ses dehors très pragmatiques - un recensement de ce que voit Perec devant lui pendant trois jours, place St Sulpice - TELP est en réalité un livre terriblement mental. Et pour celui qui l’écrit (comment choisir, comment ne pas choisir, que décrire, que dire, à quelle fin ?) et pour celui qui le lit ( et qui essaye de visualiser la longue litanie de passants et de véhicules qui se bousculent au fil des pages). C’est à force d’être sans intérêt que le texte finit, à posteriori, par marquer, petit morceau de temps anodin arraché au long cours des journées citadines. Loin de la photo, du romanesque, du journalisme, plutôt du côté d’un théâtre d’ombre sans histoire et sans enjeu, quasi haïku sauce béarnaise. Comble du bon goût, soudain l’ami Georges commande une gentiane de Salers (soeur jumelle de la Suze ! chapeau bas). Et puis cette phrase qui m’a fait mourir de rire, après une liste de dizaines et de dizaines de bus, vides ou pleins : « peut-être ai-je seulement aujourd’hui découvert ma vocation : contrôleur de lignes à la R.A.T.P. »
  • 8

    Pereira prétend (1994)

    Sostiene Pereira

    Sortie : 1994. Roman.

    Livre de Antonio Tabucchi

    Parfois la puissance naît d’une très grande simplicité, c’est plus une question de concentration que de force, les Japonais le savent, et Tabucchi l’a bien compris. Son récit se déroule avec une immense minutie, on dirait l’oeuvre d’un myope, penché à en tomber, grande proximité d’âme couplée à une gigantesque distance dans le ton adopté - avec cette étonnante idée de se retrancher derrière une succession de « Pereira prétend que » pour faire de ce récit une quasi déposition de police. Quelques jours dans la vie d’un homme ordinaire, donc, en pleine période extraordinaire, le temps de voir sous nos yeux une lente maturation, un trajet, une transformation, comme d’une fleur en train d’éclore. C’est le contraire d’une effraction, on entre tout en douceur dans l’intimité d’un être en pleine ébullition inconsciente, et c’est un vertige des plus calmes, et des plus profonds, qui finit par l’emporter, le vertige de celui qui sans l’avoir vraiment prémédité vient d’apprendre, sous nos yeux, à dire non.
  • 9

    Si je t'oublie Jérusalem (1939)

    If I Forget Thee, Jerusalem

    Roman.

    Livre de William Faulkner

    L’écriture de Faulkner est toujours une fascinante rencontre entre un récit et une forme, rencontre amoureuse où chacun des deux éléments éclaire l’autre, le magnifie, l’interroge, le met à mal, tout en se fondant en un couple unique armé de pied en cap pour lutter contre le monde extérieur (la réalité), à la fois ennemi et condition d’existence. Pour raconter ce combat, le romancier cette fois imagine un diptyque enchevêtré, deux histoires qui ne se rencontreront pas mais qui s’appuient l’une sur l’autre, formant un pont pour permettre au lecteur essoufflé de passer au dessus de l’abîme. D’un côté Harry et Charlotte, couple illégitime ayant décidé de vivre une passion qui ne peut se contenter du quotidien, de l’autre un forçat et une femme sur le point d’accoucher, perdu dans une crue exceptionnelle du Mississippi. Les deux lignes parallèles sont comme deux flèches tirées par un Démiurge décidé : sureté du geste, force du muscle, ampleur de la concentration, l’écriture est d’une puissance exceptionnelle, brassant dans un shaker implacable toute la violence d’une Société corsetée et d’une Nature sauvage et déchaînée. On a l’impression à chaque ligne que Faulkner - un peu à la façon du Hardy de Jude l’obscur - invente une langue à la fois inouïe et évidente, un souffle sans faille qui gonfle et gonfle et gonfle le ballon jusqu’à l’explosion finale.
  • 10

    Du mal / Du négatif (2004)

    Sortie : 2004. Essai.

    Livre de François Jullien

    Nouvelle variation du génial Jullien pour essayer d’éclairer « de biais » la façon dont s’est structurée au fil des siècles la pensée occidentale, via les Grecs, le Judaïsme, le Catholicisme puis les différentes Philosophies européennes. Ici, il s’attaque au problème du Mal, et commence par se pencher sur les différentes théodicées (ou justifications de l’oeuvre Divine, en gros comment comprendre que le mal existe dans une Création voulue par un être parfait). Remarquant à quel point l’Occident renâclait à préciser l’infra-philosophique sur lequel il s’appuie (pourquoi le Bien et la Vie ont donc aussi bonne presse, et le Mal toujours compris par rapport à eux, comme une ombre au tableau ?), il va alors faire un tour, comme à son habitude, du coté de la Chine antique, où le Mal n’est pas un concept, mais laisse plutôt la place au négatif, situation de blocage qui empêche le flux vital de couler. Fort de cette notion, qu’il retrouve un peu chez Hegel, le voilà qui revient de notre coté pour intérroger l’époque contemporaine, et son rapport notamment à la psychanalyse, avant de proposer pour conclure une voie d’attaque pour vivre plus sagement. Encore une fois Jullien impressionne, charme, bouleverse, et son écriture d’ailleurs y est pour beaucoup, qui coule dans une forme ductile une pensée aux mille nuances. Voir sur SC à quel point ce type a peu de lecteurs (celui là n’a aucune note ? ) me plonge dans des abimes de perplexité, voire de pessimisme des plus noirs.
  • 11

    Mahu ou le materiau

    Sortie : novembre 1952.

    Livre de Robert Pinget

    Pour son deuxième roman, Pinget s’attache aux basques de Mahu l’hurluberlu, étrange personnage qui traverse la vie en ovni, voyant ce que personne ne semble remarquer, cherchant sa voie dans un monde qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas. Ami d’un romancier en mal d’inspiration, il est pris entre fiction et réalité, et Pinget on le sait se débrouille à merveille dans cet entre-deux là. Poétique, ironique, tendre et violent à tour de rôle, son texte est un hommage à la marge, actuel et atemporel à la fois.
  • 12
  • 13

    Le Village (1909)

    Sortie : 1909. Roman.

    Livre de Ivan Bounine

    Le village est le premier roman d’Ivan Bounine, paru entre les deux révolutions russes, en 1909. Il fit grand bruit, choquant les lecteurs par sa peinture sans concession de la campagne autour de Voronej (à 500 km de Moscou, près du Don) en ce début de XXe siècle. Arriérée, abrutie par la faim, le froid, l’inculture et la bêtise : le jeune romancier ne montre aucune pitié, et ne semble pas non plus espérer des lendemains qui chantent. A travers le quotidien morne et sans histoire de deux frères assez peu proches (l’un est un ambitieux sans relief, l’autre un homme sensible qui s’essaye à la littérature avant de tout abandonner pour vivre en gardien de domaine), Bounine ne cherche pas tant à raconter quelque chose qu’ancrer son écriture dans une matérialité lourde, boueuse, immobile, où seule la nature peut apporter un semblant de vie à une situation désespérément bouchée, noyée dans l’alcool et la rapine. On n’est pas loin, n’était la grande sincérité du récit, de l’exercice de style, ennuyeux souvent, bouleversant parfois, première esquisse pour les chef d’oeuvres à venir.
  • 14

    Valjoie (1852)

    The Blithedale Romance

    Sortie : 1852. Roman.

    Livre de Nathaniel Hawthorne

    Hawthorne jouit dans son pays de l’autorité d’un Classique et il y a peu de romanciers étasuniens du XIXe et du XXe qui ne lui rendent pas hommage, mais j’ai l’impression que curieusement cela joue plutôt en sa défaveur de notre côté de l’Atlantique : « ah, oui, la lettre écarlate » et hop on passe à autre chose. C’est dommage, car sa réputation n’est pas usurpée, et Valjoie en offre un parfait exemple. S’inspirant de sa propre expérience (il a été un des premier, en 1840, à rejoindre Brooke Farm, une communauté utopiste mêlant fouriérisme et transcendantalisme émersonien) il trousse un roman psychologique très enlevé, à la fois amusant et nostalgique, autour d’un narrateur tout en demi-teinte, qui aimerait pouvoir vibrer aux émotions d’autrui sans y parvenir tout à fait. Engagé dans une aventure qu’il pressent sans lendemain, Miles essaye de donner du sens aux agissements erratiques de ses camarades, mais se rend compte que plus il cherche à comprendre et plus il se perd dans le labyrinthe des caractères qui s’agitent devant ses yeux. Le plus étonnant dans tout ça est la grande subtilité dont fait preuve Hawthorne, assez proche de celle de Melville, son cher ami : usant avec brio d’une précision analytique quasi obsessionnelle qui ne débouche sur aucune possibilité d’éclaircissement, son texte est rempli d’un second degré permanent mais sans hauteur, d’une ironie douce évitant toujours l’écueil du mépris. Une leçon que retiendra Henry James, et à laquelle il payera un tribu en consacrant à Hawthorne un livre entier en 1879.
  • 15

    Mémoires du comté d'Hécate (1946)

    Memoirs of Hecate County

    Sortie : 1946. Roman.

    Livre de Edmund Wilson

    Edmund Wilson est surtout connu (outre atlantique) pour ses travaux de critique littéraire. Homme de gauche et ami de Fitzgerald, il fit beaucoup pour la notoriété de Dos Passos, Faulkner, Nabokov, Hemingway… Dans ce recueil de nouvelles (vaguement liées autour d’un même narrateur, critique d’art vivant entre Hécate et New York) il passe donc de l’autre côté du miroir en s’essayant à la fiction, voire à l’auto-fiction. Le panel de techniques narratives est assez étendu, mais toujours centré sur la confrontation entre réel et ressenti. Le narrateur passe de fêtes en fêtes, de femmes en femmes, de milieux en milieux (il côtoie avec un peu d’ennui les riches bourgeois de la côte est aussi bien que les prolétaires de Brooklyn), notant avec désespoir et humour la vanité de toute relation humaine. Mais cet entre-deux permanent, qu’il subit plus qu’il ne le choisit, finit par engluer le récit, et le lecteur, dans des considérations un peu bavardes et un peu répétitives. Témoin passif et velléitaire d’un monde (et d’un moi) fragmenté, Wilson peine à nous convaincre du véritable enjeu de ses fictions essoufflées.
  • 16

    Le prisonnier de Cintra

    Sortie : 1958.

    Livre de Paul Morand

    Cinq nouvelles d’après-guerre, aux sujets très différents, et pas toujours très abouties (c’est dans ces cas là qu’on aimerait que Morand soit un peu moins un homme pressé), mais toutes écrites d’une plume amusée et sûre d’elle qui réserve de très jolis bonheurs de lecture.
    « Mlle de Briséchalas avait lu tous les livres, s’y était peu à peu ruinée, et sa chair pourtant était gaie ; elle n’avait d’ailleurs point de chair, comme il apparaissait lorsqu’elle levait son visage osseux, stigmatisé par le martyre de la lecture ; visage dont on avait envie de parler en termes techniques, tant cette femme s’était identifiée à sa passion : les traits réguliers semblaient bien mis en page, avec « quelques rousseurs », encadrés par des cheveux dorés sur tranche, et sur le front pur fil, deux petits frisons dessinés comme des lettres capitales ; le nez était parcouru d’une couperose qui ressemblait à un filigrane et les prunelles pointues brillaient comme des caractères de plomb sur une peau plus mate qu’une page de papier vergé. »
  • 17

    Métaphysique du bonheur réel

    Sortie : . Essai et philosophie.

    Livre de Alain Badiou

    Court opuscule qui est à mi chemin entre la préface et la postface, et qu’on pourrait par conséquent appeler interface. Il s’agit pour l'auteur, dirait-on, de préciser en cours de route comment se combineront les trois épisodes de son Grand'Oeuvre - L’immanence des vérités - une fois terminée (puisque seuls deux tomes sont pour l’instant écrits, et le dernier en chantier). Moment aussi de revenir sur une théorie globale, pour la déplier et en montrer la cohérence. Pas tant dans le fond (pour ça il faudra lire les trois tomes évoqués) que dans sa méthode et sa structure.

    Badiou commence par exposer les trois types de philosophies du XXe siècle et les raisons pour lesquelles il y voit une impasse (herméneutique, analytique et postmoderne, toutes trop liées aux lois du monde car lui voudrait de la philosophie qu’elle soit le lieu révolutionnaire où se fondent les nouvelles lois) puis il développe rapidement son idée force : faire de la philosophie le lieu de la Vérité (concept absolutiste, et classicisant, qui chez d’autre peut s’appeler Bien, Sens, Esprit, Noumène), et parvenir grâce à l’incorporation de cette Vérité (= immanence), via l’événement (= hasard), à atteindre le Bonheur (= un bonheur réel car lié à la vie telle qu'on veut la vivre).

    Une bande annonce plutôt bien foutue, en fin de compte, car les explications sont claires et convaincantes. Niveau charme et séduction, par contre, c’est pas ça, le ton étant (volontairement ?) froid, voire pédant. Cela dit, personne ne nous demande de faire de Badiou notre meilleur ami (et c’est tant mieux ! )
  • 18

    Petits contes de printemps (1909)

    Eijitsu shōhin

    Sortie : 1909. Recueil de nouvelles.

    Livre de Natsume Sōseki

    De ces 25 esquisses que Soseki publia en feuilleton dans un journal sur environ deux mois, de natures très diverses (des souvenirs, notamment de son séjour à Londres, des impressions, des petits contes, des sensations), se dégage une mélodie plus nostalgique que d’habitude. Mais la règle du jeu est la même : une lecture (car une écriture) entre les lignes, pour deviner plus que pour comprendre : nous avons depuis Baudelaire les poèmes en prose, là on tient l’équivalent, comme des haïkus développés dans une forme plus quotidienne et plus longue, mais selon une logique identique. Et comme à travers un fusuma se dessine la figure si douce et si flottante de l’auteur, qui se dit dans les silences, et se montre en s’effaçant.
  • 19

    Juste ciel

    Sortie : . Roman.

    Livre de Éric Chevillard

    On connaît la méthode Chevillard : prendre un thème précis et se laisser porter par les mots et leur polysémie pour enchaîner les variations comme en musique, afin de faire rendre gorge au sens qui se cache dans toute langue, et au non-sens dont sont tissées nos vies. Petite entorse au principe cette fois-ci, peut-être à cause du sujet particulier de l’ouvrage - la vie post-mortem, il livre un texte qui se permet plus de narrativité, où le message prime parfois plus que le médium (sans jeu de mots ! ). C’est un peu surprenant de sa part, mais il s’en sort très bien, avec l’humour et la distance qui le caractérisent.
  • 20

    Soixante-neuf tiroirs (2000)

    Sitničarnica “Kod sredžne ryke”

    Sortie : 2000. Roman.

    Livre de Goran Petrović

    Ben mon Fredo, j’espère que tu ne m’en veux pas, je t’ai fait subir mon plus beau four, pourtant tu sais que je te porte dans mon coeur. Bah, allez, remisons le mauvais humour en priant pour que tu n’en pâtisses pas trop, et continuons. Avec cette étonnante expérience un peu contrastée, qui cherche à exploiter quelques idées formidables sur la lecture dans un style qui malheureusement ne m’a pas du tout paru à la hauteur du projet. Sans trop dévoiler, il est ici question d’un pouvoir qu’auraient certains lecteurs de rencontrer dans le livre qu’ils sont en train de lire d’autres lecteurs le lisant simultanément. Un pouvoir que va mettre à profit un amoureux transi pour tailler à coup de phrases un domaine merveilleux où il pourra vivre avec sa bien-aimée, qu’il ne connait que dans le monde parallèle des livres lus ensemble. Un livre uniquement descriptif résulte de cette décision, qui va connaitre à travers les années un destin mouvementé. Chouette point de départ, mais je suis resté sur ma faim, peu convaincu par le ton gnangnan de Petrovic. Si la poésie qu’il dégage est joliment tournée, son roman néanmoins manque cruellement de violence, de folie, il est trop rose bonbon là où on aurait attendu des angles tranchants et de l’ironie plus marquée. On se noie dans des histoires pas passionnantes, qui finissent par affadir le propos de l’ouvrage : le beau danger envoutant des univers parallèles.
  • 21
  • 22

    Nocturne du Chili

    Nocturno de Chile

    Sortie : 2000. Roman.

    Livre de Roberto Bolaño

    Hmm, pas très convaincu par l’exercice je crois. Si le projet de se mettre dans la tête d’un lâche - prêtre membre de l’Opus Dei, poète, critique littéraire - traversant tous les soubresauts du Chili d’après 1950 sans rien vouloir voir ni rien vouloir faire, me paraît passionnant, le résultat ressemble presque à un soufflé sorti trop tôt du four. Le style de Bolano est toujours parfait, et les histoires contées frappantes, mais à force de les regarder à travers une vitre dépolie, sans excès, sans folie, le livre paraît très en retrait par rapport à la violence des événements. Bien sûr, c’est le thème central du livre, : comment peut on traverser trente ans de barbarie sans s’apercevoir de rien et sans même une once de culpabilité ? Mais la banalité du Mal devient un peu faiblarde quand elle est vue de l’intérieur, et il ne me parait pas vraiment judicieux de choisir la forme du monologue intérieur pour traiter de ces tragédies-là (j’en profite pour re-chanter les louanges de L’incinérateur de cadavres, de Fuks, qui pour le coup est glaçant par son point de vue extérieur et son humour absurde)
  • 23

    L'Équipée malaise

    Sortie : 1986. Roman.

    Livre de Jean Echenoz

    Un peu le même dilemme qu’avec « Les grandes blondes » (cf plus bas). Un doigté de maitre pour une partition un peu creuse. D’après le joli article de Pierre Lepape joint à la fin du roman, c’est fait exprès, comme pour subvertir le genre d’une façon élégante et discrète. Ok, peut-être, l’argument se tient. Mais la frustration n’en est pas diminuée, et je dois avouer qu'un vague ennui flottait.
  • 24

    Les Belles Endormies

    Nemureru Bijo

    Sortie : 1961. Roman.

    Livre de Yasunari Kawabata

    Projet hors-norme, comme si souvent chez Kawabata, et pas étonnant qu’à l’arrivée le texte soit bien en-dessous de tout ce qu’il renferme. On sent que c’est assumé, c’est un texte d’évocation, pas de réalisation, autant par la technique choisie, que par son sujet, et par ses thèmes : le corps comme fantôme présent, objet essentiel de tout souvenir, de toute angoisse et de toute littérature. Il serait peut-être temps de suivre la volonté première de Kawabata, qui avait inclus cette longue nouvelle (d’abord parue en feuilleton, ce qui devait lui donner une épaisseur temporelle intéressante) dans un recueil qui comprenait (et on le comprend nous aussi, tant les trois sont liées) « La beauté tôt vouée à se défaire » et « le bras ». Un triptyque qui perd beaucoup à être ainsi démembré.
  • 25

    Évariste

    Sortie : .

    Livre de François-Henri Désérable

    Ne soyons pas ingrats, dans une production hexagonale tellement sinistre et compassée, ça fait du bien de tomber sur une plume alerte et ludique. Même si j’ai peur que Désérable à force d’entendre trop de compliments ne passe à côté de son talent (fragile, forcément, surtout quand on se souvient en tremblant de son premier opus nullissime), et ne se laisse déborder par un orgueil qu’on devine démesuré, force est de constater qu’il a troussé là un joli petit texte sur la figure romantique en diable du jeune prodige Galois, beau comme une étoile filante dans un ciel d’été. Même si l’on est loin de Michon, modèle proclamé (mais heureusement pas formellement copié), FHD fait beaucoup le malin, mais se laisse gagner par la fougue de son héros, qu’il réinvente et manipule avec une verve qui finit (si l’on est de bonne humeur) par l’emporter. On est sur le fil du rasoir, tant le ton volontairement potache risque à chaque pas de déraper, mais à l’arrivée le texte fait mouche, à défaut de faire date. C’est déjà ça.
  • 26

    Au château d'Argol (1938)

    Sortie : 1938. Roman.

    Livre de Julien Gracq

    Oh la la mais quelle bouillie ! Bon, je veux bien considérer que c’est là l’oeuvre d’un débutant qui selon son propre aveu « une heure avant de le commencer n'y songeait pas » (quel dommage !), ça reste à mes yeux passablement ridicule. J’adore les effets de style et l’écriture travaillée, mais là c’est au burin, on dirait un texte imaginé par un professeur sadique et saoul pour des élèves à qui il doit apprendre la version française : « allez mes petits, coltinez vous ces phrases où après 3 lignes, 5 subordonnées, et 14 adjectifs enfilés on ne comprend plus rien ». Symbolistes et décadents sont enfoncés, dans cette invraisemblable et banale histoire de château perdu dans la foret bretonne. Les bois craquent, le vent souffle, la pluie pleut, les lèvres tremblent : Gracq a 50 ans de retard, et l’on a du mal à comprendre ce qui le meut. A moins que tout ça ne soit qu’une vaste plaisanterie, sous forme de pastiche un peu long, pour confondre la critique (cela dit, 130 exemplaires vendus, personne à l’époque n’a eu l’air de mordre à l’hameçon, si ce n’est André Breton, comme par hasard). Mais bon, connaissant le bonhomme, aussi dénué d’humour que Margareth Thatcher, j’avoue que ça m’étonnerait.
  • 27

    Un Artiste Engagé (1966)

    America and Americans and Selected Nonfiction

    Sortie : 1966. Biographie et essai.

    Livre de John Steinbeck

    Le livre est une espèce de waterzoi imaginé pour accompagner le dernier texte de Steinou : L’Amérique et les Américains. Je ne sais pas (mais ça m'étonnerait) si c'est aussi abstrait dans l'original, en tout cas Gallimard n’a aucun scrupule à faire dans le service minimum : date, livre d’origine, inédit ou non, on ne sait rien, pas la moindre notice… non mais faudrait pas non plus s’attendre à ce qu’ils fassent leur boulot d’éditeur, oh ! Bref, c’est aussi contestable qu’un best of en musique classique, je ne vois pas trop l’intérêt de lire trois pages d’un livre quand on pourrait le lire en entier… passons.
    Reste que Steinbeck est un conteur formidable, et que ses souvenirs d’enfance, ses aventures zoologiques, touristiques, guerrières, artistiques, amicales, sont de toutes façons savoureuses une fois la frustration passée. Quant au dernier texte - intégral je pense, mais allez savoir avec eux ! - c’est un essai curieux, pour faire le portrait d’un peuple et d’un continent en 150 pages, un peuple que Steinbeck aime et qui, en même temps, l’énerve prodigieusement. Ce n’est certes pas de la haute sociologie, mais c’est pétri de bon sens et l’on peut voir pour une ultime fois Steinbeck réfléchir sans parti pris, face à ce qui lui pose problème, pour essayer de comprendre et d’avancer, en humaniste désespéré mais optimiste. Un mélange qu’il aura su conserver du début à la fin de sa carrière d’homme.
  • 28

    Nagasaki

    Sortie : . Roman.

    Livre de Eric Faye

    Pas évident de savoir si l’effet laissé par « Nagasaki » tient à la force du sujet ou à l’écriture de Faye, tant elle est elliptique et discrète. Mais peut-être est-ce un peu grâce à cela que cette histoire de « passager clandestin » peut prendre dans notre esprit tout son essor, comme si en s’effaçant - de manière très japonaise - l’auteur nous permettait de nous approprier ce fait divers assez étonnant. Plutôt que de s’y enfoncer, il le survole, mais souligne discrètement toutes ses harmoniques : solitude, influence du refoulé, mémoire, traumatisme tu… Dans une ville qui, comme Hiroshima, doit vivre avec les traces invisibles d’une disparition catastrophique, l’aventure de Shimura est exemplaire, et dérisoire tout à la fois. Et c’est ce double mouvement que Faye parvient à intégrer dans son geste sans ampleur mais aux répercussions infinies.
  • 29

    La Câlineuse (1899)

    Sortie : 1899. Roman.

    Livre de Hugues Rebell

    Paru la même année que La Femme et le Pantin, le roman de Rebell se penche à son tour sur le thème de la liaison hystérique où un homme ne peut parvenir à quitter la femme qui l’humilie et le trompe. Alors que le XIXe siècle, qui n’aura pu concevoir la femme que comme pute ou soumise, vit ses dernières heures, le narrateur se débat sans espoir dans les contradictions d’une société délétère et pourrie. L’écriture de Rebell est précise, ciselée, et d’une jolie ironie, parvenant parfaitement à circonvenir tous les détours de ces âmes malades d’ennui, de désœuvrement, de caprice et de dégout de soi. Une apocalypse pas si heureuse que ça, sur fond de jalousie quasi swanienne (c’est drôle que le roman s’achève sur la côte normande, parmi une ribambelle de filles fleurs plus toutes jeunes), requiem pour un siècle infâme que personne ne regrettera.
  • 30

    La Vie brève (1950)

    La Vida breve

    Sortie : 1950. Roman.

    Livre de Juan Carlos Onetti

    Roman du désenchantement et de la dépression, La vie brève n’aide pas son lecteur. Tout y est âpre et touffu, et on s’y fait péniblement un chemin comme dans une jungle inhospitalière. Onetti ne fait rien pour nous aider, et c’est à la fois sa grande réussite et un écueil qu'il assume jusqu'au bout. Juan, le narrateur, se perd volontairement entre trois vies, la sienne qui ne le satisfait plus, celle qu’il s’invente avec une voisine bruyante et vulgaire, et une troisième, développée dans un scénario en train de s’écrire et qui ne mène à rien. Chaleur, ennui, errance, plus le romancier excelle à décrire la vie qui se délite, et plus on a l’impression d’étouffer et de faire du sur-place. Bel exemple d’écriture négative, qui perd à force de creuser l’absence et l’indifférence, et qui parie plus sur le résultat, le gout en bouche, que sur le plaisir immédiat. On sort épuisé et déprimé de cette aventure sans rime ni raison.