Un concept prometteur mais un résultat bancal

Attention, les lignes qui suivent sont susceptibles de révéler des éléments importants de l'intrigue.

Il semble communément admis sur SensCritique que Stephen King est un écrivain maître de l'horreur et que son Ça fait partie de ses plus grands chefs-d'œuvre. Pourtant, ce dernier est rempli de défauts que nous développerons très bientôt.

Quelques mots sur l'histoire d'abord : Ça est un roman croisant deux époques mais suivant les mêmes personnages, avec comme principal théâtre des événements la ville fictive de Derry, qui souffre tous les 27 ans d'une vague de disparitions et de meurtres. On alterne donc régulièrement entre les années 50 et 80, qui voient nos héros combattre la source mystérieuse du mal qui frappe Derry.

Alors, peut-être que la traduction ne fait pas honneur au roman. Cela expliquerait certains passages confus, notamment quelques dialogues où la personne qui répond à un personnage n'est autre que... lui-même. Admettons. Mais même au-delà de ça.

UN RYTHME EN DENTS DE SCIE. Prenons les choses dans l'ordre. Le prologue de Ça est une grande réussite : la narration est rapide et efficace, la présentation des personnages est soignée et l'introduction de la créature - Bob Gray ou Grippe-Sou le clown cabriolant - est un moment fort du récit. Malheureusement, ce rythme n'est pas assuré de bout en bout : plus de 1000 pages, c'est long, et Stephen King trébuche en de nombreuses occasions.

Problème n°1 : l'effet de contraste. Ça commence véritablement avec la présentation de ses personnages, un à un, dans les années 80. Chacun possède une personnalité et une vie sociale bien à lui, ce qui permet d'éviter la répétitivité ; mais là où Stan Uris nous marque avec son suicide (1er personnage présenté), Bill Denbrough s'enlise dans un dialogue à dormir debout avec sa femme, sous la forme d'un exercice de style du genre "Pour vous présenter, faites-vous décrire par votre voisin" - on se croirait en cours d'anglais (dernier personnage présenté).

Problème n°2 : la ficelle de l'intuition. Elle consiste en un personnage qui dit quelque chose en avouant ne pas en comprendre le sens ou l'origine, ou fait subitement quelque chose comme si une voix le lui avait soufflé, dans le but de débloquer une situation. Il semble que ce soit un procédé cher à King ; en tout cas une bonne partie de la Tour Sombre en est pétrie. En tout cas, c'est poussif et récurrent. Un autre tic narratif mais davantage propre à Ça réside dans le nombre incalculable de fois où les héros "hurlent de rire" pour des blagues au caractère drôlatique discutable pour signaler un état de tension nerveuse.

UN SCENARIO BURLESQUE. L'idée de départ de Ça est très bonne : il s'agit véritablement de nous confronter à nos peurs d'enfant, et le fait que la plupart des adultes ne voient pas ou ne veulent pas voir les manifestations de Bob Gray n'y est sûrement pas étranger. Mais j'ai tendance à reprocher à King d'être beaucoup plus un romancier de l'action et du gore que de la suggestion et de la peur. D'autre part, Ça part complètement en vrille dans sa dernière partie. Passent encore les incohérences du voyage dans le souterrain - encore que j'ai du mal à croire que 1) des adultes puissent passer par un endroit où étant enfants ils ont dû ramper pour pouvoir passer et 2) que l'inondation et a fortiori l'éboulement du centre-ville ne les aient pas tué. Néanmoins :

Problème n°1 : Ça est matériel. On pouvait supposer que Ça représentait nos peurs d'enfants et que nos héros l'élimineraient symboliquement, mais King ruine cette interprétation en fournissant une explication bancale sur ses origines et sa pérénité. Ça vient donc de l'espace et se prétend immortel alors qu'il pond des œufs pour assurer sa descendance - ce qui est pour le moins contradictoire.

Problème n°2 : la Tortue géante de l'espace. Je sais bien que le concept de tortue créatrice du monde a une place prépondérante dans la cosmogonie que King a inventé pour plus ou moins régir son œuvre, mais quand Bill Denbrough est projeté mentalement dans l'univers et qu'il croise cette tortue géante qui lui dit mot pour mot "Bien joué fiston", c'est grotesque.

Problème n°3 : l'artifice de la magie. Beaucoup d'éléments n'ont pas d'explication parce que "T'occupe, c'est magique". Dans cet ordre, mentionnons Stan Uris qui fait fuir Ça en récitant les noms des oiseaux de son livre d'ornithologie, et ce moment d'anthologie où les héros repoussent un ennemi menaçant leur camarade situé à l'hôpital en prononçant simplement la phrase "Envoyons-lui notre pouvoir!".

Problème n°4 : la tournante entre enfants. Alors que les thématiques sexuelles sont relativement bien abordées dans le reste du roman, cette scène de sexe gratuite entre enfants à la fin est vraiment déplacée. Je ne suis pas foncièrement contre l'idée, mais Beverly qui couche sans raison avec 6 garçons de 11 ans à la suite, ça fait clairement fille de mauvaise vie.

LES BONS POINTS. Cessons un peu les plaintes pour nous concentrer sur les forces du roman. Stephen King décrit la plupart du temps admirablement bien les relations entre enfants, leur vie à l'école, leurs préoccupations. C'est véritablement un roman de l'enfance. Ensuite King est très fort pour présenter un personnage et sa psychologie (exit l'introduction de Bill Denbrough adulte donc) et il a de bonnes idées concernant l'oubli des traumatismes, certaines thématiques sexuelles et l'expression de l'inconscient dans la psychopathologie de la vie quotidienne. De plus, il ne faut pas oublier qu'on ne peut pas inventer de toute pièce une ville, son architecture, ses habitants et son système d'évacuation des eaux sans un minimum de talent. Et puis, il y a tout de même ce pincement au cœur quand on referme le livre pour la dernière fois, en songeant qu'on abandonne ces personnages qu'on a appris à connaître. C'est aussi triste de les voir s'oublier aussi vite après tout ce qu'ils ont traversé ensemble.

Cependant, sans être foncièrement mauvais, Ça est bien loin du chef-d'œuvre auquel beaucoup vouent un culte. Sa narration décousue et sa résolution bancale le minent et contribuent à en faire un roman assez décevant. C'est en tout cas avec lui que j'ai commencé à me dire que Stephen King n'est pas un auteur aussi talentueux qu'on le prétend.
RaoulDeCambrai
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le 10 févr. 2014

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le 17 févr. 2014

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