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Dans les supermarchés de Sibérie

Avis sur Dans les forêts de Sibérie

Avatar Presidentus
Critique publiée par le

On me prête le livre, on me dit qu'il s'agit de l'aventure d'un mec qui part vivre six mois en Sibérie, loin de la civilisation, loin de la société de consommation afin de trouver la solitude et de réfléchir un peu sur une société qui part en capilotade.

Ce que j'ai lu est toutefois différent.

On commence fort "Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j'ai eu envie de quitter ce monde" dixit la personne qui vient de prendre dix-huit bouteilles de "super hot tapas" de la gamme Heinz. Dès le début, l'engagement et sincérité de Sylvain Tesson sonnent faux.
Sylvain Tesson serait-il malhonnête avec le lecteur, avec les consommateurs que nous sommes voire même envers lui-même ?

Mais comment quelqu'un capable de formuler de telles réflexions sur la décroissance, sur le mythe du Progrès ("La vie de cabane est peut-être une régression. Mais s'il y avait progrès dans cette régression ?") et sur la société de consommation, de manière générale, peut-il, en même temps, agir dans un sens complètement inverse ?

L'homme qui veut se débarrasser d'un peu de matérialité s'encombre ainsi, inexplicablement, d'un ordinateur dernière technologie, d'un appareil photo et d'autres gadgets. L'Homme qui vante les valeurs de la solitude en lisant du Rousseau ne peut, en réalité, se passer du contact humain au cours de son séjour de six mois. Messieurs si vous croyez lire une aventure en solitaire passez votre chemin. Notre journaliste fait sans doute plus de connaissances dans sa cabane de Sibérie que je n'aurais pu en faire à Saint-Pétersbourg. Pour quelqu'un qui dresse un bilan aussi négatif de la vie en société et des groupes humains, pour quelqu'un qu'énerve toute personne qui vient rompre sa petite existence tranquille dans sa cabane mais qui, à côté, s'empresse de quitter sa solitude dès qu'il le peut on est en droit de s'interroger sur son véritable caractère. Un énième individualiste égoïste.

Une mauvaise lecture du livre pourrait nous amener à croire que la vie en solitaire c'est bien mais sur une durée très courte, cette mauvaise interprétation nous conduirait à nous dire : "certes les étendues glaciales de Sibérie c'est cool pour de petites vacances mais on ne pourrait se passer de notre vie de petit occidental lambda". D'ailleurs n'est-il pas étonnant qu'une personne qui s'efforce de démontrer la supériorité de la vie en cabane sur plus de deux cents pages ne retourne, comme si de rien n'était, au bout de six mois à la civilisation, c'est-à-dire à ses petits salons parisiens pour bobos ?

Le speech de départ est ridicule, "je me fis alors le serment de vivre plusieurs mois en cabane, seul, avant mes quarante ans." Cela nous rappellerait presque une mauvaise déclaration de Jacques Séguéla. Pourquoi quantifier toujours plus l'existence ou le bonheur, pourquoi se fixer des bornes ridicules, pourquoi l'Homme moderne craint-il autant le fait de vieillir (qui l'amène indiciblement vers la mort) ? Ce journaliste qui prétend lui-même être différent et valoir mieux que les autres con-sommateurs ne tombe-t-il pas dans les mêmes travers ?

Tant de contradictions donnent un goût amer à cette lecture. Une personne qui est censé promouvoir la sobriété dans sa vie de cabane se permet d'apporter une cinquantaine de volumes de la pléiade afin, d'une part de les savourer et d'autre part de se masturber dessus par temps de tempête. C'est déjà plus dur de s'ennuyer avec une bibliothèques bien remplie mais le but profond de ce genre d'aventures ne réside-t-il pas, justement, dans l'ennui, dans la recherche d'autre chose que les livres ne suffisent pas à fournir ?

Quand on s'attend à découvrir la Vie, la Vraie. Quand on s'attend à la prendre par les deux bras n'est-ce pas aussi étrange d'amener un tel volume de vodka. Le propre de l'alcool c'est d'oublier la réalité pour s'échapper vers un monde plus doux mais c'est ce que Sylvain Tesson vient de faire en quittant sa petite vie de parisien pour gagner la Sibérie. Boire (à outrance) vient du désir d'échapper à sa condition, à sa situation, alors si l'auteur boit c'est qu'il n'est pas à l'aise dans de telles conditions et que son petit chez soi lui manque plus qu'il ne voudrait nous le faire paraître. On a l'impression de lire le récit d'un alcoolique misanthrope perdu dans la grande Russie.

Si on fait fi de la malhonnêteté intellectuelle de l'auteur on se retrouve avec un récit sympathique, agréable à lire ensemencé de réflexions intéressantes (sans éviter, toutefois, platitudes et lieux communs).

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