La couronne des songes

Avis sur Hamlet

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Du haut des remparts d’Elsinore, par une nuit d’encre spectrale, trois sentinelles, Bernardo, Marcellus et Horatio effectuent leur ronde, combattant l’air gelé en soufflant sur la paume de leurs mains. La brume envahit bientôt la demeure royale, faisant de ce royaume une couronne de songes illuminée par l’apparition soudaine d’un vieux roi déchu, déchirant le ciel et l’illuminant de sa brusque apparition. C’est la nuit des révélations, celle de tous les possibles, qui fera comprendre au fils Hamlet l’abysse politique dans lequel le royaume est tombé, et l’illégitimité du règne du nouveau Roi Claudius.

Le Roi du Danemark, Hamlet, est assassiné par Claudius, son frère, qui monte ainsi sur le trône. Hamlet, son fils, « simule » la folie afin de se venger du meurtre de son père. Ainsi pourrait-on résumer en quelques lignes le Hamlet de Shakespeare. Mais la tâche est bien plus ardue que cela. Ulysse de James Joyce, Les Grandes Espérances de Charles Dickens, Dune de Franck Herbert, nombreux sont les écrivains, de tous genres et en tout temps, à s’être inspiré d’Hamlet, jusqu’à la réécriture de la pièce dans le film d’animation Disney Le Roi Lion en 1994. Hamlet, si on en croit les mots de Victor Hugo, est Prométhée : de l’un « coule le sang, de l’autre le doute. » La plupart des commentateurs érigent l’œuvre comme faisant partie des plus grands textes écrits de mémoire d’homme, et consciemment ou inconsciemment, elle semble s’être immiscée dans les psychés endormies, si bien qu’il est difficile de ne pas trouver un texte qui renvoie de près ou de loin à Hamlet, quand bien même la pièce n’a jamais été lue et n’est pas une référence directe. Victor Hugo, dans sa biographie sur William Shakespeare, décrit Hamlet comme une « œuvre capitale. »

« D’autres œuvres de l’esprit humain égalent Hamlet, aucun ne le surpasse. Toute la majesté du lugubre est dans Hamlet. Une ouverture de tombe d’où sort un drame, ceci est colossal. Hamlet est, à notre sens, l’œuvre capitale de Shakespeare. »

Hamlet est le personnage le plus énigmatique et charismatique de l’œuvre du dramaturge anglais. A-t-il simulé sa folie ou était-il véritablement fou ? Nous ne le saurons jamais : « La critique se trouve confrontée à des difficultés de nature différentes, qui se mêlent en un réseau embrouillé : l’établissement du texte ; les traces laissées par les sources – c’est un domaine que l’érudition littéraire connait bien, mais qui dans le cas de Hamlet est mise en échec – la matérialité des évènements, liée à la question infiniment débattue des motivations du personnage principal ; enfin la signification globale de la pièce, à supposer qu’elle en ait une. » (Henri Suhamy, Shakespeare). Les interprétations de la pièce sont si nombreuses qu’il est malaisé d’essayer de dresser un constat définitif. Nous pouvons donner des clés à son exégèse, hypothétiser sur l’œuvre en l’observant sous plusieurs angles à la manière du savant observant depuis une camera obscura un musée de curiosités, mais, une fois de plus, Hamlet n’est pas un concept.

Dans Hamlet, l’amour est un collatéral. Pour restaurer la légitimité du royaume, Hamlet devra sacrifier son amour pour Ophélia comme Hernani avec Dona Sol dans la tragédie éponyme. Car la folie, dans Hamlet, est multiple : celle d’Hamlet, simulée ou réelle, et celle d’Ophélia, subissant les affres d’un amour empêché par les évènements. De cette détresse amoureuse surgissent des mouvements métaphoriques et picturaux ayant marqué l’imagination populaire à jamais : c’est cette image bucolique et fatale d’Ophélia, immortalisée par John Everett Millais, dérivant sur l’eau le corps orné d’une efflorescence fleurie, faisant corps avec cette nature qui est son dernier refuge. Allongée ainsi et dans une telle posture, on dirait qu’elle rêve encore : de ce fait Hamlet s’installe comme le chef d’œuvre de la tragédie rêve, celui où les songes nous poursuivent jusque dans l’après. Rêve qui prend aussi la forme de l’illusion : Shakespeare, par la mise en abyme du théâtre dans le théâtre, Hamlet reproduisant ce qu’il vit dans une pièce dans laquelle il joue, déploie son propre destin comme une sorte de farce dans laquelle tout n’est que mise en scène. Ainsi Hamlet rejoint cette réflexion de Comme il vous plaira : « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. » Hamlet joue effectivement son propre rôle, sans que cela soit nécessaire à la résolution de l’enquête, mais comme s’il savait déjà ce qu’il en résulterait.

Malgré cet amour impossible et contraint, il n’en résulte pas moins des passages comptant parmi les plus beaux de la langue anglaise. En effet, bien que cette romance soit moins solaire et moins connue que celle de Roméo et Juliette, elle est tout aussi belle et essentielle dans l’appréhension et la compréhension de l’œuvre du dramaturge.

« To be or not to be, that is the question. »

Qui n’a jamais entendu le célèbre soliloque de Hamlet à la scène I de l’acte III ? Celui que Laurence Olivier, le plus grand comédien shakespearien de son temps, connaissait, parait-il, par cœur, jusqu’à être capable de le réciter dans son sommeil. Hamlet est l’héritier des « tragédies de vengeance », la vengeance d’Hamlet exprimant le rachat de légitimité du trône. Certaines interprétations d’Hamlet sont plus psychologisantes, et font ressortir le complexe œdipien du personnage, d’ailleurs mis en lumière par certains commentateurs, Hamlet étant hanté par la perte du père, « les conjectures naturalistes, fondées sur la psychologie, la pathologie, voire la psychanalyse. » (Henri Suhamy, Shakespeare)

A vrai dire, le symbolisme est si fort dans Hamlet que Shakespeare pourrait faire passer Nicolas Winding Refn pour un amateur. Hamlet, plus que n’importe quelle peinture, est une œuvre picturale fourmillant de symboles forts, à commencer par le fameux « Crâne de Yorick », symbole de l’ineffabilité du destin des hommes, conduisant Hamlet à une réflexion intemporelle sur notre état d’être. Hamlet est une allégorie mortuaire, à la plastique gothique et surannée innervée de fantômes, de cimetières et de spectres, mêlée à une rhétorique funéraire et solennelle, qui pourrait paraitre presque pesante si elle n’était aussi justement contrebalancée par l’humour du personnage principal, qui semble d’ailleurs, de par sa « folie », avoir un pied dans l’autre monde : et puisque sa réalité n’est pas la même que la nôtre, il confirme le fait qu’une partie de la pièce vient d’un au-delà, les environs étant piégés entre deux mondes et enrobés de brume, les fantômes cohabitant avec les êtres humains.

Véritable pivot de la littérature mondiale, Hamlet est une œuvre mouvante qui n’en finira pas d’agiter les nerfs solides des commentateurs, de la recherche et de tout lecteur s’étant perdu avec délices dans les méandres des drames shakespeariens offrant entre quelques pages blanches la saveur du rêve.

« Ce drame est sévère. Le vrai y doute. Le sincère y ment. Rien de plus vaste, rien de plus subtil. L’homme y est monde, le monde y est zéro. Hamlet, même en pleine vie, n’est pas sûr d’être. Dans cette tragédie, qui est en même temps une philosophie, tout flotte, hésite, atermoie, chancelle, se décompose, se disperse et se dissipe, la pensée est nuage, la volonté est vapeur, la résolution est crépuscule, l’action souffle à chaque instant en sens inverse, la rose des vents gouverne l’homme. Œuvre troublante et vertigineuse où de toute chose on voit le fond, où il n’existe pour la pensée d’autre va-et-vient que du roi tué à Yorick enterré, et où ce qu’il y a de plus réel, c’est la royauté représentée par un fantôme, et la gaîté représentée par une tête de mort. Hamlet est le chef-d’œuvre de la tragédie rêve. »
Victor Hugo.

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