« Ô Fortune, inconséquente catin ! »

Avis sur La Conjuration des imbéciles

Avatar Lucie L.
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Ignatius Reilly, trente ans passés, habitant chez sa mère, se targue d’être un philosophe incompris. Comme Boèce, il compose son œuvre dans son antre, à savoir sa chambre poisseuse encombrée de cahiers à spirale Big Chief. Son corps énorme, à la tête toujours enserrée dans une casquette verte à oreille, y trouve des difficultés à se mouvoir. En ajoutant à ce physique de Pokémon Tadmorv son verbe châtié et son égocentrisme arrogant, on obtient un personnage encore plus atypique. Mais lorsque sa mère le pousse à trouver du travail, il est contraint d’abandonner à regret ses divers essais et de se confronter à la faune de la Nouvelle Orléans. Le roman est écrit du point de vue de cet énergumène improbable.
Une galerie de personnages plus tragiquement absurdes les uns que les autres s’y succèdent. Il y a Myrna Minkoff, l’activiste défenseuse des communistes et des minorités, prônant la libération sexuelle ; à tel point « qu’elle manqua de se faire violer par un appariteur du bâtiment des Sciences sociales » de l’Université. Mais aussi Burma Jones, le Noir accusé de vagabondage et forcé de travailler pour le bar louche des Folles Nuits pour ne pas être jeté en prison (dont le romancier dresse un portrait exempt de la moindre trace de racisme, fait rare pour l’époque). Miss Trixie, la vieille employée sénile, et Gus Levy, son patron désabusé, écrasé par l’ombre de son père et le courroux quotidien de sa harpie de femme. Et encore Dorian Greene, la grande folle du Quartier Français, l’agent de police Manusco, toujours martyrisé par ses supérieurs, Darlene, la blonde au perroquet…

Petit bijoux d’humour noir et transgressif, aussi absurde que délicieux, La Conjuration des Imbéciles est aussi le portrait de la communauté éclectique de la Nouvelle Orléans dans les années 60. Derrière la drôlerie du texte, on trouve des afro-américains contraints de vivre dans des conditions misérables faute d’emploi, un Quartier Français certes festif et bariolé, mais issu d’une mise à l’écart des homosexuels, et des usines tournant au ralenti symboles vivants de l’échec du capitalisme, dans ce village dominé par la grande New York, attractive et fourmillant d’activistes.

Malheureusement, l’histoire du premier roman de John Kennedy Toole elle-même est encore plus tragique et ironique que ce qu’il raconte. Son auteur ne fut en effet jamais publié et se suicida en 1969 en pensant qu’il était un écrivain raté. Or la préface est écrite par Walker Percy, qui reçut un beau jour de 1976 le manuscrit de La Conjuration des Imbéciles envoyé par la mère du défunt et aida à sa publication.
Ce roman connu un succès posthume gigantesque, gagnant même le prix Pulitzer en 1981, et le deuxième et dernier livre de Toole, La Bible de Néon, fut lui adapté en film.

Une phrase enfin m’a définitivement faite tomber amoureuse d’Ignatius l’incompris :
« Si la Roue de la Fortune vous emporte dans une phase descendante, allez au cinéma et profitez de la vie. »

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