Une fille de Nairobi

Avis sur La Ferme africaine

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Le lecteur contemporain doit prononcer une sentence en finissant La Ferme africaine : faut-il condamner l'ouvrage pour l'état d'esprit évidemment colonial dans lequel il a été écrit ? Disons-le tout de suite, une sensibilité moderne grince devant de nombreux passages, et surtout devant ceux qui font des indigènes “l'Afrique personnifiée”, comme l'avoue naïvement le début du roman. Mais ces descriptions d'ensemble doivent être lues pour ce qu'elles sont : la peinture impressionniste et nostalgique de sa vie africaine par Blixen, une fois rentrée en Europe du Nord. Comme toute réminiscence, La Ferme africaine tend à confondre les personnes et les choses d'une époque perdue dans une même impression chaude et floue.

Mais Blixen s'éloigne souvent de ce cliché colonialiste, quand elle se rappelle les détails de sa vie quotidienne et abandonne les grandes perspectives pour les croquis. Ses plus proches compagnons “indigènes” (Kamante, Farah) ont droit à des portraits qui ne cèdent rien au simplisme. Même dans des scènes de plus grande ampleur, Blixen tourne vers la vie sociale de sa ferme un regard scientifique, qui cherche la compréhension plus qu'il ne cède à la condescendance. Sa description poussée du processus de compensation après un accident, qu'elle oppose au principe punitif de la justice occidentale, n'a rien à envier aux travaux de terrain d'ethnologues contemporains. Blixen parle assez peu de la couleur de peau, sauf pour caractériser les Blancs ; les Noirs sont plutôt rattachés à une ethnie (“indigène” renvoyant souvent aux Kikuyus) qu'à une prétendue race. De même, l'auteur rejette l'affairisme de certains colons, et ne manque pas de rappeler en conclusion de son ouvrage que cette vie lui a été permise par la conquête armée (“Les Blancs se sont emparés de leur pays”). Elle note enfin avec beaucoup de subtilité que le colonisateur surestime facilement son importance à la société sur lequel il s'est greffé en parasite : bien souvent, il ne sert que de médiateur inconscient à la société locale qui lui préexiste, comme une idole biblique, un “serpent d'airain” — idée que l'on traduirait facilement dans le langage des colonial studies modernes, qui soulignent l'autonomie (agency) des colonisés.

Au fond, la conception sociale de Blixen a assez peu à voir avec le colonialisme exploiteur de Heart of Darkness. Il m'a plutôt rappelé une sorte de nostalgie aristocratique. Blixen, dans sa “ferme africaine”, a des airs de dame féodale, qui dispense les bienfaits, soigne par imposition des mains (cela ne marche pas très bien, comme elle le note avec ironie), rend la justice, se démène pour faire vivre son exploitation de café (à laquelle les contreforts du Ngong sont mal adaptés) ; pour se reposer de ce dur labeur, mené dans la solitude, elle reçoit des sommités locales avec lesquelles elle boit du gevrey-chambertin 1906. Elle vit dans la liberté et l'indépendance, qui paraissent d'autant plus précieuses lorsqu'on connaît l'arrière-plan biographique de son séjour, très discret dans le roman. On pourrait voir une forme de défense doucereuse du colonialisme dans l'ethos aristocratique et bienveillant de La Ferme africaine, de la même façon que la littérature de la Lost Cause du Dixieland passe pour une des formes les plus pernicieuses d'apologie esclavagiste. Mais jamais Blixen ne prétend que le modèle dont elle se souvient avec tant de tendresse ait beaucoup dépassé les limites de sa ferme et de celle de quelques happy few.

Une fois Blixen acquittée (pour ce qui me concerne, du moins), que retenir de La Ferme africaine ? (outre que la traduction de son titre est très mauvaise : De l'Afrique aurait eu le mérite de préserver l'allusion à Pline, tout en ajoutant un double sens assez heureux) Une remarquable sensibilité, d'abord : pour les hommes, on l'a vu plus haut, mais aussi pour la nature, sauvage mais aussi domestique. Une très belle description du calvaire des bœufs de trait (“Les bœufs pensent que la vie est ainsi faite, ils n’imaginent pas qu’elle puisse être meilleure.”) réussit à émouvoir jusqu'au lecteur contemporain blasé par les vidéos d'abattage. Blixen est aussi une grande narratrice, comme elle le montre dans tous ses récits enchâssés (et même dans un drôle de petit conte chrétien, “Sur le millennium”). Elle est enfin, on l'a déjà suggéré, une grande poétesse de la nostalgie, transmise par une narration économe en effets mais prodigue en belles impressions.

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