Une livre de chair et d'imaginaire

Avis sur La Tour de Babylone

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Décidément, la nouvelle n'est pas morte. Autant je peine, dans les littératures de l'imaginaire, à trouver des romans qui me conviennent, autant les nouvellistes font merveilles. Je n'avais cela dit rien lu d'aussi plaisant depuis Egan. Le genre est assez différent, la science moins "hard" se laisse aller à des "et si ?" (les anges et l'enfer et le paradis existaient, les mathématiques n'étaient _pas_ cohérentes, le monde était de dimension finie, etc.) dont les ressorts sont parfois bien moins ceux de la SF que de l'allotopie, description d'autres lieux sous d'autres conditions physiques... ou théoriques. La diversité des hypothèses est réjouissante, et court depuis la topologie des mondes en passant par l'exo-linguisitique, les fondements des mathématiques, les cerveaux à haut potentiel, les automates et le vivant, etc.

Mais outre sa capacité à coller ensemble deux ou trois choses n'ayant a priori rien à voir (c'est le principe du "et si ?"), la grande force des récits de Chang tient dans la maîtrise de ses personnages. Ce qui semble l'intéresser, et nous fascine en retour, c'est la façon dont ils sont pris de façon complexe au noeud du récit. Non que leur personnalité soit le ressort héroïque dont se construise le nouage, toujours progressif, des conséquences du "et si ?" liminaire. Au contraire : le plus souvent, il se trouve simplement qu'ils étaient là au moment où cela est advenu. La narration n'en efface pas, comme trop souvent, les aspérités psychologiques : le personnage n'est ni un héros, ni le faire-valoir d'un concept qui, seul intéresserait au fond l'auteur (ansi que les personnages d'OS Card ou F. Herbert finissent par en prendre la valeur, dans leurs derniers livres). Et surtout, T. Chiang manie une subtile palette d'émotions, d'une empathie que je n'ai pas su prendre en défaut, et qui est le véritable fil de la narration : ce qui se passe autour a somme toute moins d'importance que ce qui advient aux personnages. Et c'est de leur rencontre avec le lecteur - enfin, ce fut mon expérience - que la nouvelle trouve ses résonances au-delà de la dernière ligne, et que le "et si ?" prend quelques livres de chair. En l'écrivant, je me rend compte que j'avais oublié une des nouvelles dont est composé ce recueil, précisément celle où le personnage principal a quelque chose d'un héros assez sommairement esquissé - nouvelle au demeurant bien troussée, dans le genre steampunk.

Bref, ce sont de très plaisants petits opus, qui devraient assez facilement trouver leur lectorat - il ne m'est pas étonnant que ces nouvelles aient raflé bon nombre de prix, Hugo, Nebula, etc.

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