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Et bim, prends-toi ça dans ta gueule, bâtard.

Il y a des bouquins vous mettent une claque. Ce sont des choses qui arrivent, on s’y fait, on s’y habitue, et puis, à la longue, si on a un peu de chance et des bons conseillers, les claques deviennent si nombreuses qu’elles n’en sont plus vraiment ; on développe une sorte d’accoutumance, et tous nos orgasmes littéraires, aussi bons et puissants soient-ils, ne font jamais qu’atteindre le même plafond de saturation, qui leur est commun.

Seulement voilà, La vie et demie ne m’a pas foutu une claque. Il m’a foutu son poing dans la gueule, direct, en me cassant quelques dents au passage. Je me suis retrouvé à terre, puis là, il m’a savaté les côtes, m’a écrasé les couilles du talon de ses rangers, m’a pété les jambes à coup de barre à mine, puis il m’a coupé des doigts au sécateur et m’a forcé à les bouffer. On ne ressort pas simplement de la vie et demie avec une vague rougeur sur la joue, on en ressort avec des cicatrices et un syndrome de stress post-traumatique. Ce bouquin est violent, dans ses thèmes comme dans son style.

Sony Labou Tansi, grand manitou guerrier du verbe, découpe sa prose à la machette, taillant des phrases sèches, brutales, assaisonnées d’une imagerie qui donne un corps de chair et une pesanteur de plomb à tout ce qui est censé être abstrait ou évanescent. Lui-même employait souvent, me semble-t-il, le verbe « dégueuler » pour décrire de manière imagée sa conception de l’acte d’écriture, et c’est là un parallèle qui rend assez bien justice au caractère viscéral (et littéralement tripier) du matériel qu’il nous débite à longueur de pages, comme autant de petits cailloux pointus jetés à une victime de lapidation.

Même dans son rythme, La vie et demie suscite presqu’inévitablement la métaphore corporelle, puisqu’il déploie une frénésie sans cesse croissante qui rappellerait l’acte sexuel, dans lequel on passe irrémédiablement du statut d’animal civilisé à celui d’animal tout court, guidé par les seuls instinct et pulsion. Le roman débute sur une cadence lente, où les unités de mesure du temps en vigueur sont l’heure ou la journée, et il s’attarde sur les détails, développe ses personnages… puis, à mi-chemin, tout s’ébranle, et c’est une nouvelle génération de protagonistes qui prend la place de ses ancêtres, puis une autre, et encore une autre, jusqu’à ce qu’on finisse par perdre le compte du nombre de décennies écoulées entre le début et la fin du récit.

Parce qu’au final, l’important n’est pas là, il n’est pas dans le nom du héros ou dans le nom du méchant, pas plus qu’il ne se situe dans le nom du pays où se déroule l’action. Ce qui compte, on le réalise à travers cette abstraction progressive du concept même de personnage principal, c’est simplement que les tyrans sont éternels, et que les résistants le sont aussi, peu importe la taille de la montagne de cadavres qui s’accumule dans un camp comme dans l’autre. Ce genre de déclarations, définitives et péremptoires, est le mode de dialogue qui définit le mieux le ton de La vie et demie, un ton qui va chercher son inspiration du côté de la fable et du conte de fées, mais qui retourne une à une les logiques positives du merveilleux pour créer sur-mesure un lieu anti-utopique où tous les excès fantaisistes sont possibles, à la seule condition qu’ils permettent de déchaîner le malheur, la souffrance, et, finalement, l’apocalypse et la destruction globale.

La vie et demie est un chef d’œuvre monstrueux, belliqueux et barbare, qui pratique une littérature de la terre brûlée et donne un goût fade à tous les malheureux qui auront la poisse de se trouver dans son sillage.
juliendg
10
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La Vie et demie
Charybde2
8

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Désormais sur mon blog : http://charybde2.wordpress.com/2014/03/20/note-de-lecture-la-vie-et-demie-sony-labou-tansi/

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