L'inévitable perversion de l'être

Avis sur Le Silmarillion

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Il me semble délicat de recommander ce livre pour toute personne qui n'aurait pas d'abord été introduite à l'univers de Tolkien par Le Seigneur des Anneaux ou encore Le Hobbit et qui n'y serait donc pas préalablement attachée. Autrement, je crois qu'il est difficile d'y trouver grand intérêt tellement l'ouvrage regorge de citations de noms propres -souvent plusieurs noms propres pour désigner une même personne ou un même lieu- et d'interactions relativement répétitives entre des foules de personnages, descendants les uns des autres sur lesquels on ne s'arrête jamais beaucoup et auxquels on ne peut jamais beaucoup s'attacher. C'est donc quasi-exclusivement de l'exposition, cependant l'exposition d'un univers exceptionnellement bien et joliment construit, vaste et profond, avec une qualité lyrique rare pour nous le conter.

Mais ce qui m'a paru le plus marquant dans ma lecture de cet ouvrage, c'est un schéma terrible qui se reproduit chez chaque entité, chaque nouvelle espèce et nouveau peuple qui nous est présenté : la perversion, implacable et irrémédiable de tous les êtres vivants. Que ce soit d'abord les plus grandes divinités, puis leur plus haute création que sont les elfes, puis les nains ou bien ensuite les hommes ; systématiquement il y a rancœur, trahison, mensonge, jalousie et cupidité qui viennent noircir les destins et salir le raffinement de tout ce monde. Tolkien l'apparente parfois très explicitement à une malédiction, une fatalité même, qui ne quittera pas les personnages ou les peuples auxquels ils appartiennent, et alors indéfectiblement on les voit re-sombrer. Ainsi, l'univers du Hobbit et du Seigneur des Anneaux s'épaissit un peu plus encore avec le Silmarillion ; les tragédies héroïques auxquelles on y assistaient prennent un tout autre sens et ne semblent plus être que des péripéties supplémentaires, d'inévitables malheurs qui jalonnent l'existence de tous les êtres crées par Tolkien. Il y a une couche de merveilles qui nous enchantent, mais en soubassement les choses se font bien funestes.

On pourra, avec tout ce matériel qui nous est donné, s'interroger une fois de plus sur ce dont a vraiment parlé Tolkien tout au long de son œuvre.

Par pur plaisir enfin j'aimerais relever une idée particulièrement brillante -parmi tant d'autres- que nous donne à lire cet ouvrage, celle de la création qui se fait dans et par la musique et le chant, chant et musique à travers laquelle toute l'histoire et tout le destin de la création peut-être lu. Musique que la mer et ses vagues portent, dont le vent aussi se fait l'écho et que les êtres crées peuvent alors lire à leur tour. Et chaque divinité qui participe de cette création, n'y prend part qu'en se mettant en harmonie avec les autres chanteurs-démiurges. La beauté se passe de plus de commentaires.

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