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Mémoires d'outre-tombe

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Je suis finalement arrivé au bout des Mémoires d'outre-tombe. Cela aura été un plaisir quasi-permanent malgré l'importance de l'œuvre et sa densité. Des milliers de pages réparties en 42 livres, eux-mêmes concentrés en 4 tomes.
Écrire ses mémoires est un exercice périlleux. Il faut intéresser le lecteur (même lorsque l'on parle de choses a priori futiles), il faut garder un certain rythme et il faut avant tout des choses à raconter. Fort heureusement Chateaubriand avait la matière brute et en quantité ! J'entends par là que sa vie a été formidablement remplie et qu'à défaut de l'avoir complètement satisfait lui-même, le lecteur y trouvera, lui, de réels plaisirs. Des voyages (Amérique du Nord, Angleterre, Allemagne, Égypte, Jérusalem, Rome, Prague...), des rencontres (notamment Louis XVI, Napoléon, Charles X ou encore Washington), des carrières différentes (littéraire, militaire et politique)... Ce découpage par carrière régit d'ailleurs la structure de ces Mémoires. Chaque tome correspond plus ou moins à une de ces carrières. Voilà pour le fond.

En ce qui concerne la forme là encore on trouve beaucoup de variété. De la poésie, des anecdotes, des démonstrations, des correspondances... Le fleuve de sa vie nous entraîne et chaque rivage entr'aperçu charme les sens. Par le biais d'un langage tantôt poétique donc, tantôt mixte (archaïsmes et néologismes) l'auteur ne cesse de ravir l'amoureux des belles lettres
Sa poésie atteint un niveau d'enchantement élevé et diffus tout au long des tomes ; en effet rares sont les descriptions un peu « pompeuses ».
Mais ce qui m'a le plus surpris (et ce de manière agréable) ce sont les argumentations, les pensées couchées sur le papier de l'auteur. On a dit de Chateaubriand qu'il était royaliste, certes, mais c'était oublier qu'il était favorable à une monarchie constitutionnelle, favorable à la liberté de la presse, à la fin de l'esclavage (bien que ce point ne soit que rapidement abordé vers la fin), à la charité. A travers cet exercice périlleux des Mémoires (je le répète), où il faut être vrai et ne pas déformer sa vie et ses idées, Chateaubriand parait authentique dans ses récits, et expose clairement chacune de ses idées. On peut ou non être convaincu mais l'on ne peut qu'admirer le sens de l'argumentation et de la construction de cet homme pas aussi décalé avec son temps que l'on voudrait le croire.
L'on se prend plusieurs fois dans le déroulement de sa vie à se demander ce qu'il penserait de notre situation politique, sociale et religieuse d'aujourd'hui. Un jeu amusant mais stérile au vu des (presque) deux siècles qui nous séparent de lui. Il faut dire que lorsqu'il se livre à quelques « prédictions » quant à l'évolution de la société, le vieil homme fait souvent mouche ! D'abord sur le plan social et religieux : « ...on doit s'attendre à voir se multiplier [...] des espèces de solitaires qui renonceront à tout devoir divin et humain et se plongeront dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort ». Mais aussi politiquement lorsqu'il comprend bien que la démocratie se substitue au système monarchique, que la révolution industrielle va servir la circulation des idées et des personnes tendant à l'uniformisation partielle du monde. De la même façon ressent-il le déclin du christianisme, précipité tant par les changements de conscience que par les schismes (importance du protestantisme) et les naissances de diverses « sectes » ou courants de pensée minoritaires mais de plus en plus nombreux.

Alors au final vous me direz que retient-il de sa vie ! Bizarrement (et ce sera l'un de mes rares reproches) l'auteur ne résume pas sa vie à la fin des Mémoires (où il parle plutôt des autres, de la société et de son évolution) mais au début ! Il commence notamment dans le livre premier à notifier son sentiment vis-à-vis de son existence : « J'écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux. Je n'ai jamais atteint le bonheur que j'ai poursuivi avec la persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur... ».

Pour conclure sur la qualité du travail de Chateaubriand, je dirai que ces Mémoires m'ont d'abord appris beaucoup de choses sur l'Histoire de France à cette époque (instruction complétée par deux téléfilms très réussis sur la Révolution et par la consultation d'une encyclopédie), qu'elles m'ont procuré, comme tout chef d'œuvre, une émotion particulière et intense, et que ce mélange de poésie, d'histoire, de pensées et de littérature vaut que l'on y consacre le temps qui est nécessaire pour le lire. Une période relativement longue, mais enrichissante et passionnante.
Quant à la note attribuée, car il en faut une, j'ai bien entendu hésité à mettre 10 étoiles. Les raisons de cette hésitation sont les rares moments poussifs et difficiles à surmonter pour le lecteur que je suis (dans le tome 2 notamment) et la fin, brillante néanmoins, de ces Mémoires où j'aurai aimé trouver une introspection, des explications de ce mal-être trop rarement abordé.
Mais comme le dit l'auteur dans son œuvre, il n'était pas ici question de pénétrer dans son intimité ou dans celle des êtres chers à son âme. Objectif réussi avec ces Mémoires emplies d'une pudeur franchement bienvenue de nos jours.

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