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Middlemarch est à la fois intimidant par son volume, et étonnamment simple malgré lui. Son millier de pages n’est pas prétexte à la multiplication des personnages — bien que le dramatis personae de l’œuvre soit fourni, un petit nombre de protagonistes s’y détache de la tête et des épaules —, pas plus qu’à la confection de « morceaux de bravoure » isolés. Au contraire, c’est avec une remarquable constance que George Eliot (de son vrai nom Mary Ann Evans, l'autre George, comme disait Mona Ozouf) déploie ses intrigues croisées. Les deux principales sont celles de personnages construits en miroir : Dorothea Brooke et Tertius Lydgate, idéalistes dans un monde qui l’est moins.

Le récit du roman est largement celui de leurs mariages manqués respectifs : celui de Dorothea avec le sinistre Mr Casaubon, érudit prétentieux, et celle de Tertius Lydgate avec Rosamond, une jeune femme raffinée qui ne mesurait pas la dévotion de son futur époux à son travail. Tous sont entraînés dans leur malheur conjugal par leur incapacité à connaître vraiment l’autre, par leur passivité face au désir d’autrui — Tertius se marie comme par inertie, alors qu’il était d’abord résolu à ne pas le faire — et par une forme de narcissisme. A contrario, les couples heureux du roman, et d’abord celui de Mary Garth et Fred Vincy, sont liés par des attentes claires et par une lucidité partagée sur l’autre, ses travers et ses grandeurs. Et l’autrice suggère avec subtilité que Lydgate et Dorothea, qui partagent une passion commune pour l’intellect et une pareille simplicité matérielle, auraient été parfaitement assortis — mais, ironiquement, la première pensée de Lydgate en voyant Dorothea au début du roman est qu’elle ferait une mauvaise épouse… Autant d’observations fines qui n’ont pas vieilli depuis le début du roman et font de Middlemarch un étonnant compendium de sagesse conjugale, et une critique très argumentée et articulée de l’amour passionné.

Mais Middlemarch, bien sûr, n’est pas qu’un recueil de notations sur le mariage : c’est aussi un observatoire des caractères humains, dans lequel George Eliot déploie une palette contrastée et originale, dont l’approche n’est pas sans rappeler, avec beaucoup de distance, celle de Flaubert. Ses deux protagonistes sont des idéalistes, avec lesquels l’autrice et ses lecteurs sympathisent évidemment : ils sont des exemples d’engagement et de modernité dans une société plus terne. Pour autant, Eliot ne les épargne pas dans le récit de leurs travers et de leurs petites médiocrités ; elle prête au contraire une grande attention à leurs frustrations, à leur orgueil (infiniment plus présent chez Lydgate que chez Dorothea). Les scènes de ménage entre Lydgate et Rosamond sont des petits joyaux de description du ressentiment et de la longue cristallisation des incompréhensions mutuelles. Eliot, toutefois, ne se complait pas à un portrait pessimiste. Au contraire, elle n’hésite pas à prendre son propre contrepoint lorsqu’elle accable un personnage, s’interrompant en pleine narration pour inviter son lecteur à plus d’indulgence (« The faults will not, I hope, be a reason for the withdrawal of your interest in him. Among our valued friends is there not some one or other who is a little too self-confident and disdainful; whose distinguished mind is a little spotted with commonness […] »). La médiocrité n’empêche pas la tendresse, mais au contraire la suscite, ce qui différencie nettement Eliot de Flaubert.

C’est un des exemples, parmi d’autres, de l’habileté narrative de George Eliot, qui n’hésite pas non plus à manier un humour pincé mais infiniment rafraîchissant ou qui s’illustre comme moraliste (parfois les deux en même temps : « When the animals entered the Ark in pairs, one may imagine that allied species made much private remark on each other, and were tempted to think that so many forms feeding on the same store of fodder were eminently superfluous, as tending to diminish the rations »). Son écriture est, à l'occasion, haletante : les pages dédiées à la lecture du testament de Peter Featherstone rivettent le lecteur à son fauteuil. Ses épigraphes de début de chapitre, qui mêlent citations de Milton ou Shakespeare à des citations de l’invention de l’autrice (mais prêtés à des auteurs anonymes), sont aussi des chefs-d’œuvre de subtilité. L’intelligence n’empêche pas une profonde sensibilité : le jeu d’écho entre l’étonnant chapitre d’ouverture relatif à sainte Thérèse et la touchante conclusion sur l’humble bonheur de Dorothea est profondément émouvant (« But the effect of her being on those around her was incalculably diffusive: for the growing good of the world is partly dependent on unhistoric acts; and that things are not so ill with you and me as they might have been, is half owing to the number who lived faithfully a hidden life, and rest in unvisited tombs. »).

Venantius
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