Tableau de la vie provinciale britannique : Austen vs Eliot

Avis sur Middlemarch

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La vie provinciale britannique... sujet éculé pour la janéite que je suis. Et pourtant George Eliot est une merveilleuse trouvaille qui relance mon intérêt pour la littérature anglaise dont je jugeais avoir atteint et arpenté les sommets avec Austen et qui me désintéressais du côté Brontë. Me revoici donc face à un sommet inexploré : George Eliot !

Je vais filer la comparaison avec Jane Austen qui est mon dieu, enfin ma déesse, et qui a de nombreux points communs avec Eliot.

Les personnages

Plus nombreux chez Eliot, plus de diversité socio-culturelles, plus de mixité... On a des hommes comme des femmes... et de tous âges, de la noblesse de province aux petites figures locales (prêtres, parvenus ou commères...)... De petits aperçus des paysans et autres plébéiens mais un peu anecdotiques il faut avouer.
La psychologie des personnages est aussi plus mouvementée que chez Austen. Plusieurs facteurs à cela :

  • Eliot a sans doute un caractère plus romanesque que son aînée
  • Elle est sans nul doute marquée par l'influence du Romantisme tandis qu'Austen, pourtant lectrice de roman sentimentaux type Richardson en vogue à son époque, s'en servait majoritairement dans une visée satirique
  • Eliot est plus éduquée, elle parle plusieurs langues, a été journaliste, a vécu à Londres, à l'étranger. Elle peut donc détailler les pensées et motivations de professions diverses (cléricales, politiques, médicales...)
  • Elle a plus d'expérience du monde, elle écrit ses premiers romans à l'âge où Jane Austen disparaît.
  • Elle vient d'un milieu moins privilégié, protégé et s'est confronté à une plus grande variété de milieu sociaux, à la présence des hommes hors de sa propre famille.
  • Elle écrit à une époque où les mœurs ont évolué et les classes sociales sont plus poreuses.

Comme ça on a l'impression que je considère qu'Eliot gagne mais je ne considère pas que ce sont des critères d'évaluation. Juste une manière se souligner leurs différences puisqu'elles se ressemblent beaucoup, et se retrouvent sur de nombreux points soulevés par leurs œuvres !

L'intrigue

Loin de raconter une histoire, Middlemarch raconte DES histoires, toutes s'entrecroisent, chacune a ses incidences sur sa voisine, parfois décisives, parfois expliquant seulement l'humeur du personnage dans une situation donnée. La richesse des caractères et des vies intérieures nous donne la possibilité, que seule la littérature nous offre, de décoder et de comprendre les altérités qui nous entourent. Cette impénétrabilité de l'autre est d'ailleurs soulignée à de nombreuses reprises par l'auteure et constitue un des sujets centraux du roman.

Même si le tableau de la vie provinciale et de ses jeunes gens rejoint Austen autour des problématiques liées au mariage. Eliot aborde le problème sous un angle différent en traitant le mariage non comme une fin mais comme un commencement pour une, voire deux, de ses histoires.

Différentes aventures professionnelles servent de péripéties et de cadre aux histoires (la carrière médicale de Lydgate, la remontée professionnelle de Garth, etc.), montrant l'aisance d'Eliot pour aborder une très grande variété de sujets avec une assurance et une maîtrise égales.

Les dialogues

Deux techniques différentes s'affrontent et je me range aux côtés de Virginia Woolf (elle a écrit une préface reprise par Gallimard) je préfère Austen.
Le Romantisme a rendu nécessaire de grandes déclarations un tantinet longuettes. On pardonnera ce trait à Eliot pour les passages où les mots échangés laissent deviner l'incommunicable.

Eliot fait également preuve de peu d'intention humoristique. Quand elle dénonce c'est en présentant une situation et en laissant le lecteur être juge. Quand elle sent qu'elle a trop chargé un personnage, elle nous donne accès à son intériorité pour nous permettre de nous interroger de notre propre irreprochabilité et affirmer l'universalité des défauts de ses personnages... loin de l'ironie délectable de Jane Austen.

En somme, elle se confronte plus directement aux problèmes qu'elle soulève, sans ironie, mais également en faisant mine de ne pas influencer les lectures et interprétations de ses spectateurs. Comme Austen, on ne peut qu'admirer l'élégance et le bon goût de la romancière pour traiter de sujets délicats.

Je conclus avec une grande facilité (ou lâcheté...) en disant que malgré toutes leurs similarités, Eliot et Austen ne se battent pas dans la même catégorie.
Austen dessine des miniatures tandis qu'Eliot dresse une fresque avec une multitude de personnages du plus modeste ou plus élevé se croisant à peine parfois. Une société avec, pour forces transversales et liens entre les personnages, le clergé, la médecine et la politique (autant de sujets non traités par Austen.)

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