Le bateau ivre.

Avis sur Miroir de nos peines

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Je considérais le roman contemporain comme un agrégat de trucs inutilement compliqués, outrageusement simplistes ou lourdement démonstratifs et sulpiciens, aussi n'en lisais-je jamais.

Et Pierre Lemaitre vint, qui me réconcilia, et pas que moi, avec l'art du roman.

Un type bien, ce Pierre Lemaitre, ouvert, d'une immense culture, plein d'humour et de talent. Autodidacte de surcroît. L'homme idéal quoi, et, depuis mon adhésion récente (avant-hier) au mouvement LGBT, je serais même capable de lui dire "épouse-moi mon pote !" (pas sûr qu'y réponde "oui", j'ai peur de pas être son genre).

Remarquez, il n'est pas toujours mon genre non plus. Même que, s'il écrivait des essais, je ne les lirais sans doute pas.

Seulement, il écrit des romans, et des bons, des très bons.

C'est quoi un bon roman ?

Un beau mensonge, du mentir-vrai comme disait Aragon, expert ès-mensonge, le Louis.

Une fiction qui finit par nous ramener, non à une vérité, mais à du réel.

Lemaitre ne croit pas à l'imagination : le réel la dépasse constamment, en fantaisie, en laideur comme en beauté, suffit d'avoir des yeux pour voir et un cerveau pour comprendre.

Une bonne documentation, aussi. Lemaitre travaille avec une charmante doctorante d'Histoire, il déchiffre lui-même des centaines de pages de journaux numérisés sur Gallica, et pourtant ses romans ne ressemble en rien à des documentaires.

Il aime ses personnages, les gentils comme les méchants, il s'amuse avec eux, et le lecteur avec lui. Rien d'un donneur de leçons : il a ses idées, plutôt très à gauche, mais il te fout la paix et te laisse libre de choisir. C'est le lecteur qui finit le boulot de l'écrivain, normal.

Son dernier rejeton, Miroir de nos peines-un titre superbe comme d'habitude, est le dernier volet de sa trilogie du désastre. On peut parfaitement le lire sans avoir lu les précédents, pratique.

La petite Louise a grandi, elle va vivre la drôle de guerre et la débâcle, débâcle qui ne sera pas seulement celle de l'armée du général Gamelin mais aussi celle de sa vie personnelle.

Je ne peux pas supporter Jean Giraudoux, un personnage pour moi vaniteux et abscons, un écrivain nullissime. Lemaitre l'a caricaturé sous les traits de Désiré, grand chef de la propagande comme le fut Giraudoux. Une propagande absurde, que son absurdité même condamnera à l'inefficacité et à l'oubli. Je vous laisse découvrir les thèmes développés par ce Désiré, mi-réels mi-imaginaires. On croirait lire un numéro des Inrocks faisant l'apologie de la théorie du genre.

Rien ne change.

Lemaitre a une vision shakespearienne de l'Histoire : un bateau ivre gouverné par des fous. Ça me va bien.

Le roman, dans la crudité et la puissance évocatrice de ses scènes, est déjà découpé pour le cinéma, même si Pierre prétend ne pas vouloir l'adapter.

Lemaitre est fasciné par les périodes de crise, qui révèlent les bassesses, les ridicules mais aussi la grandeur des êtres humains.

Son prochain roman se situera durant la période 1945-1952 : une période ignorée ou presque des historiens officiels, et qui pourtant fournit son lot de turpitudes, de grotesque et de beauté : on ferait mieux de parler des 23 glorieuses que des 30.

Un style simple et percutant d'un immense écrivain venu du polar.

Merci, cher Pierre Lemaitre, merci d'être ce que vous êtes.

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