Un portrait universel des problèmes adolescents, une défense encore d'actualité pour les romans

Avis sur Northanger Abbey

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Je crois qu'il faut garder à l'esprit, en lisant Northanger Abbey, que ce livre est l'un des tous premiers écrits de jeunesse de Jane Austen. Ce livre a été écrit dans la même veine que "Orgueil et Préjugés", même si dans celui-ci, je trouve l'ironie bien plus mordante que dans les aventures d'Elizabeth Bennet.

Mais je l'adore, je le préfère peut-être même à Orgueil et Préjugés, en particulier pour le personnage masculin : Henry Tilney est beaucoup plus vivant, plus raffiné, plus astucieux et plus spirituel que le sombre Mr. Darcy. En cela, il se rapproche de Mr. Bennet, même si Henry respecte plus les règles de la bienséance et n'a pas commis l'erreur irréparable (attention, ce n'est pas une critique négative !) d'avoir épousé Mrs. Bennet puisqu'il aura la chance, lui, de pouvoir respecter et aimer la compagne de ses jours, Catherine Morland. Car il ne faut pas oublier que si tous les romans de Jane Austen parlent de mariage, c'est parce que, à son sens, le bonheur se trouve dans la félicité conjugale, dans le respect de son compagnon et dans le respect de soi ("parce que je me respecte, je suis capable de trouver quelqu'un de lui aussi respectable"). Trouver la bonne personnage avec qui rester pour le restant de ses jours : une preuve ultime de bonheur et de sagesse pour Jane Austen.

Catherine Morland fait donc partie de ces héroïnes pauvres à marier. Mais voilà une héroïne bien atypique, et je trouve qu'elle est un excellent portrait des jeunes filles de son âge, de l'âge adolescent en général, que ce soit au XIXème siècle ou même aujourd'hui : elle aspire à être jolie, désirable (non pas au sens sexuel, mais au sens d'attirance, vouloir attirer les regards masculins, se sentir jolie et valorisée dans leur regard), elle est disposée à tomber amoureuse, elle est "ignorante" comme toute jeune fille de son âge (pas forcément incultivée, mais ignorante des usages du monde, de la vie en générale, mais prête à apprendre), amicale, prête à aimer quiconque amicalement, car dotée d'un bon cœur aimant qui n'aspire qu'à cela : à AIMER tout et n'importe quoi. Et ce penchant à l'amour, Catherine va certes le trouver dans le personnage d'Henry, mais aussi dans les romans gothiques qui fertilisent son imagination. Au XXIème siècle, cette attitude obsessionnelle, cette "passion" pour quelque chose autre qu'un homme pourrait se traduire par ce fort penchant pour les réseaux sociaux (par exemple...), par une passion, un état d'esprit imaginatif et libre qui commande notre esprit et nos pensées (car les filles ont en général une "imagination très vive" pour tout).

En cela, Northanger Abbey touche aux problèmes essentiels des adolescent(e)s et voilà pourquoi le roman est charmant : rencontre avec autrui et avec soi, entrée dans le monde social, la peur de mal faire, d'être ridicule ou de dire quelque chose de mal, la peur d'être mal jugée, les premiers émois amoureux (peur du rejet de l'autre, éprouve-t-il les mêmes sentiments que moi ? etc.), se sentir bien, se sentir présentable pour être en société, l'amitié, la déception en amitié, la "honte" d'être ignorant(e) sur un sujet.

C'est un roman universel.

Mais bien sûr, il y a les lectures de l'époque : la critique acerbe de Bath, satire sociale des comportements absurdes et hypocrites, des romans gothiques et un puissant plaidoyer des romans en général, que Jane Austen défend ouvertement dans une scène entre Henry, Eleanor et Catherine lorsqu'ils discutent littérature : non, les romans ne sont pas écrits que par des femmes pour des femmes ignorantes, ce ne sont pas des objets d'inculture. Le roman est un véritable genre littéraire, un instrument de savoir, de sentiments, de divertissement... Jane Austen reprochait à son héroïne sa trop grande passion pour les romans gothiques qui ont un peu trop fertilisé son imagination et qui l'ont conduite à une posture délicieusement comique dans le roman. Pourtant, que dirait-elle aujourd'hui face aux jeunes qui ont un rapport aux romans de moins en moins existant (généralisation qui tend à se confirmer hélas...), et qui, de ce fait, cultivent leur imagination d'une autre façon, d'une façon peut-être un moins "inconvenante", à cause d'une société où l'on est abreuvée d'informations télévisées, de réseaux sociaux, de virtuel ? Jane Austen se montrerait probablement plus douce envers Catherine, qui se divertie de façon plus raisonnable... puisqu'elle lit des romans, plein de romans, mais gothiques le plus souvent !

Les romans fertilisent l'imagination et la pensée, cultivent et élèvent l'esprit : Northanger Abbey aspire à ce but. Northanger Abbey est un plaidoyer pour le roman à deux niveaux : Au XIXème siècle, réhabiliter le roman comme un véritable genre littéraire, de la "grande littérature". Au XXIème siècle, réhabiliter le roman pour tous : en faire un accès à la culture, à l'imagination, à la libre pensée (pouvoir penser par soi-même), à un divertissement plus spirituel, terre-à-terre, pas virtuel. Un roman intemporel, en somme.

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