Avis sur

Orient et Occident

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Ma relation à Guénon a toujours été de nature duale. Je n’ai jamais su quoi faire de ses livres : les balancer au feu, ou bien m’en servir de cibles pour des séances de tir sportif. Lire Orient et Occident requiert un peu de discernement et de méthode, ce que l’auteur du livre aurait rejeté par ailleurs. Toute démarche un tant soit peu systématique lui apparaît en effet comme une grossière manifestation du « scientisme » qu’il dénonce au fil de son oeuvre. La rhétorique de notre super-magicien est d’ailleurs conçue comme une mécanique de désamorçage cherchant à discréditer toute velléité de critique, avant même qu’une seule ne germe dans la caboche d’un lecteur un poil sensé - donc moderne, donc tout le monde.

Et oui, Guénon n’est pas tout le monde. Guénon le répète à longueur de pages, caché derrière un nous des plus neutres qui semble être son unique marque de respect envers les conventions universitaires (horresco referens pour le sieur Guénon). Guénon sait. Que sait-il au juste ? Pêle-mêle : « certaines choses », « d’autres choses », « l’essentiel », « les principes d’ordre supérieur », « foule de choses qui ne sauraient être atteintes », « les principes ». On aurait sans doute préféré que le verbe « savoir » reste intransitif, cela nous aurait évité de franchir un banc de brouillard pour terminer dans une purée de poix conceptuelle encore plus opaque. Mais ne vous en faites pas, je garde toujours une lanterne à portée de main pour éclaircir les tenants et les aboutissants de cette chienlit intellectuelle – idéologique, plutôt.

Il s’agit effectivement ici d’idéologie, d’un discours éminemment politique planqué derrière des conceptions en apparence strictement religieuses. Le phrasé hautain de René Guénon, une de ses nombreuses forces puisqu’il facilite son pouvoir de sujétion sur les lecteurs trop inattentifs et respectueux des autorités savantes, ce phrasé distille une vision tellement aristocratique de l’existence que même Nietzsche en aurait eu le vertige. Guénon emploie à la pelle des formules soulignant la différence fondamentale qui réside entre les sectateurs gravitant autour de lui et « les gens », les « ceux qui », les « ignorants », pas fichus de s’ouvrir à la seule vérité-vraie-véritable située dans l’empyrée ouvert à la conscience des seuls initiés. Que l’auteur d’Orient et Occident soit un antidémocrate ne relève pas du secret, mais qu’il ose déclarer que le combat que se livrent rationalisme et vitalisme relève de « préoccupations assurément plus politiques qu’intellectuelles » est d’un orgueil démentiel quand le même auteur fourbit lui aussi des armes pour mener une âpre bataille politique contre tout ce qui est apparu après la Renaissance, en occultant le tout grâce à un décorum prétendument supérieur aux « choses sensibles ». Guénon a beau dire « nous n’avons point de parti pris », il est réellement difficile de le croire. Quant à ses sources, disons que Guénon souffre d’une amnésie des guillemets.

Pataugeant dans le monde sensible sans réellement s’en rendre compte, l’auteur d’Orient et Occident se persuade d’être aux antipodes de toute préoccupation mondaine. Belle illusion pour un penseur qui ancre inconsciemment son propos dans la modernité la plus actuelle et cherche à la dépasser à l’aide d’une « Tradition primordiale », introuvable, fuligineuse, quoique donnant encore quelques maigres appels de phare dans un Orient fantasmé vers lequel Guénon nous invite à tourner nos visages émaciés de modernes. Peu importe, car vous ne pourrez pas le critiquer. Le savoir n’est qu’un des avatars de l’utilitarisme. La science est une superstition. Les universitaires ne sont que des insectes incapables de sentir les réalités supérieures voilées par la diablesse raison. Autant Nietzsche nous perdait par excès d’irrationalité, autant Guénon nous embarque dans un univers « supra-rationnel ». Les deux se rencontrent au même point d’intersection : le rejet de l’histoire, leitmotiv des adversaires des deux véritables axes de la modernité, le catholicisme et l’humanisme. Si l’on se réfère à l’étymologie du mot « hérésie », on tombe sur le terme grec αἵρεσις, qui désigne à la fois le « choix » et l’ « opinion ». C’est exactement la nature de la pensée guénonienne : une opinion, un choix, en dehors de tout dogme, de toute véritable structure religieuse. Il n’y a qu’à voir les pas chassés effectués en direction de telle ou telle croyance : catholicisme, islam, hindouisme. Guénon ne cherche pas ce qu’il y a de traditionnel dans les religions, il les reconfigure pour rendre acceptable son idéologie politique qui ne détonnait alors pas tellement avec une frange de la droite des années 1920. À l’exception de Charles Maurras et du Henri Massis de Défense de l’Occident, livre-réponse destiné à combattre la thèse de Guénon en faisant l’apologie du génie franco-latino-catholique face à toutes les autres sphères culturelles (ce qui n’est pas nécessairement mieux, mais excusons Henri Massis de redoubler de zèle après la condamnation de l’AF par le Saint-Siège).

Confiner la croyance religieuse à une « superbe intériorité » uniquement préoccupée par la réalisation de soi et condamner en même temps les dépositaires de la science (universitaires et théologiens), tout cela va parfaitement de pair avec la grande opération de rabotage économique et moral à laquelle nous soumet le capitalisme. J’annonce des jours très fructueux pour le guénonisme.

Cela signifie-t-il qu’approcher la « tradition » soit chose impossible ? Bien sûr que non ! Encore faut-il préciser ce que l’on entend par « approcher ». S’il s’agit de plonger dans un univers merveilleux tapissé de fresques bariolées et hypnotiques, légèrement voilées par des volutes d’encens, Guénon saura satisfaire les individus en mal d’occulte et d’initiation. Cependant, si ce que vous voulez faire consiste à retracer l’histoire des religions, leurs évolutions successives, et la permanence de certains mythes, de certains thèmes au coeur même des croyances – donc de l’humanité entendue comme universelle – dans ce cas vous préfèrerez sans doute Mircea Eliade.

Car l’on a tendance à rapprocher Guénon et Eliade, les deux hommes ayant eu des vues assez similaires vis-à-vis du monde moderne. Toutefois, force est de constater que Mircea Eliade est allé plus loin que Guénon, sans nécessairement se perdre dans une croyance béate en la pureté de la « Tradition ». La richesse de son œuvre et la qualité de ses écrits sont des viatiques ô combien plus efficaces que la prose incantatoire du crypto-taliban René Guénon. Mais je suis prêt à mettre ma main au feu que ce dernier aurait voué le chercheur roumain aux gémonies car il n’y a pas plus universitaire et rigoureux que l’auteur du Mythe de l’éternel retour. Par l’ampleur de ses travaux et sa tenue personnelle, Eliade compte aujourd’hui aussi bien pour ses livres que pour l’intégrité de sa personne, toujours droite dans la posture de l’orthodoxe qu’il a continué à être, malgré la fréquentation frénétique de trentaine de religions. Comme l’a si parfaitement écrit Cioran dans un hommage: « Il a beau décrire les dieux et les commenter avec talent, il ne peut leur insuffler la vie ; il leur aura soutiré toute leur sève, il les aura comparés les uns aux autres, usés les uns contre les autres, pour leur plus grand dam, et ce qui en reste, ce sont des symboles exsangues dont le croyant n’a que faire, si tant est qu’à ce stade de l’érudition, du désabusement et de l’ironie, il puisse y avoir quelqu’un qui croie véritablement. Nous sommes tous, Eliade en tête, des ci-devant croyants, nous sommes tous des esprits religieux sans religion. »

Soyons des esprits, du mieux que nous pouvons, mais sans René Guénon.

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