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Révolte sur la Lune

Avatar Nébal
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Un compte rendu qui arrive avec un petit peu de retard, pour une fois. Ah oui, mais c'est que je voulais d'abord, juste au cas où, lire Solutions non satisfaisantes d'Ugo Bellagamba et Eric Picholle ; ce qui pouvait se révéler salutaire ! Bon, en gros, ça a confirmé la lecture que j'avais faite du roman, ouf...

Allons-y, donc. Robert Heinlein : voir plus haut. Révolte sur la Lune (The Moon Is A Harsh Mistress, en VO : les auteurs de Solutions non satisfaisantes font d'ailleurs la remarque que ce titre français, moins subtil que l'original, est en outre très critiquable, dans la mesure où il ne s'agit pas d'une révolte, mais, « non, sire, c'est une Révolution »... Cela dit, on y reviendra, ce n'était pas la pire erreur de traduction dont ce roman a été la victime !) : un des grands, très grands romans d'Heinlein, un de ses Prix Hugo (celui de 1967, en l'occurrence ; l'auteur de « l'Histoire du futur » avait déjà obtenu ce prestigieux prix pour le meilleur roman avec Starship Troopers et En terre étrangère – faut vraiment que je le lise, celui-ci...), et probablement le plus intéressant pour ce qui est de la pensée politique de Robert Heinlein (sur les bêtes amalgames dont il a longtemps été la cible en France, voyez une fois de plus mes notes sur Starship Troopers et Solutions non satisfaisantes).

Un roman qui avait souffert d'une trèèèèèèèèèès mauvaise traduction française, heureusement révisée pour cette nouvelle édition dans la zoulie collection Poussière d'étoiles chez Terre de brume, dirigée par le décidément très recommandable Sébastien Guillot (vu auparavant chez Folio-SF, et qui nous régale aujourd'hui avec l'excellentissime collection Interstices chez Calmann-Lévy). Félicitons-nous donc de cette nouvelle édition d'un classique de la SF ; mais on nous autorisera tout de même un tonitruant « GROUMF » : par pitié, M'sieur Guillot, une relecture, des fois, ça fait du bien ! Parce que ce beau roman est franchement saturé de coquilles agaçantes, et, pire encore, de mots oubliés, ou redoublés... Et c'est pénible ; et c'est dommage... Donc :

GROUMF !

Voilà.

Passons maintenant au roman à proprement parler. Le futur, la Lune. Notre satellite – où la présence russe et chinoise est très marquée (rappelons que le roman date de 1967, soit deux ans avant la petite ballade d'Armstrong et Aldrin ; manière pour Heinlein d'enfoncer le clou de la propagande en faveur de la conquête de l'espace par les Américains, entreprise déjà bien amorcée avec L'homme qui vendit la Lune, puis Destination Moon...) – est devenue une communauté pénitentiaire, un Botany Bay spatial. Mais ses habitants, pour la plupart descendants de déportés, donc (dont bon nombre pour délits politiques, semble-t-il, ce qui justifie bien l'emploi du terme « déportés »), mais pas tous – certains colons sont venus volontairement –, sont en théorie libre. En théorie : si la Terre ne s'immisce pas dans les affaires lunatiques, elle n'en a pas moins mis en place une Autorité, représentée sur le satellite par un Gardien, destinée à assurrer la poursuite de l'exploitation des ressources lunaires au seul bénéfice d'une Terre surpeuplée qui en a bien besoin. Et, sur la Lune, la vie est rude : les Lunatiques – qui ne peuvent réellement espérer revenir sur Terre, la faible gravitation ayant eu des conséquences physiologiques – sont bien des pionniers dans la grande tradition américaine, contraints à une vie difficile et dangereuse sur la « frontière ». La moindre inattention peut être fatale, et tout se paye, jusqu'à l'air que l'on respire : « TANSTAAFL ! » C'est-à-dire : « There Ain't No Such Thing As A Free Lunch » En français : « URGCNEP : Un Repas Gratuit, Ca N'Existe Pas » (là voilà, la grosse erreur de traduction : dans l'ancienne version, Jacques de Tersac avait traduit par « URGESAT : Un Repas Gratuit Est Supérieur A Tout » ; comme l'écrivent les auteurs de Solutions non satisfaisantes (p. 299), « il ne pouvait y avoir pire contresens » : on y reviendra...). La situation des Lunatiques, toutes choses égales par ailleurs, rappelle donc énormément celle des colons américains des XVIIe et XVIIIe siècles : les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Révolution semble inéluctable...

Et la Révolution aura bien lieu, emmené par un étrange quatuor de conspirateurs du dimanche... ou pas. Le roman, écrit à la première personne, nous amènera essentiellement à suivre le technicien informatique Manuel Garcia O'Kelly, qui nous livre ici, en quelque sorte, ses « mémoires » : un type simple, sans grand relief, sans véritables motivations, que l'on aurait pu croire sans grand avenir... Mais voilà, Mannie a un ami bien particulier : Mycroft Holmes, comme le frère de Sherlock ; Mike, pour les intimes « non stupides » (ou Michelle, ça dépend...). Mike est un puissant ordinateur, d'une complexité telle qu'elle a autorisé l'émergence de la conscience : Mike, à bien des égards, est un être vivant. Les humains, si stupides dans l'ensemble, l'ennuient ; pas Man (bien sûr...), qui est son « seul ami », ou plus exactement, bientôt, son « premier ami ». Mannie, après tout, est chargé de l'entretien de Mike : c'est ainsi qu'il est le seul à avoir découvert la conscience du cerveau électronique ; il lui faut régulièrement s'entretenir avec l'ordinateur, d'autant que celui-ci, intrigué et fasciné par ce concept si étrange et si profondément humain qu'est l'humour, est pris de temps à autre de l'envie de faire des blagues ; Mike étant au centre de la vie lunatique (il gère les expéditions, la circulation de l'air, etc.), le problème est que ses plaisanteries peuvent s'avérer fatales... Et c'est alors qu'interviennent la belle (nécessairement...) Wyoming Knott (ou Wyoh ; mais pas « Why Not », c'est « une plaisanterie qui ne fait rire qu'une fois »...), révolutionnaire enthousiaste, et le Prof de la Paz, théoricien vaguement hautain et largement autodidacte, qui se présente comme un « anarchiste rationnel ». Après un meeting qui tourne à l'émeute, les trois Lunatiques se retrouvent embringués dans la Révolution, quand bien même leurs motivations sont très variables (à vrai dire, en ce qui concerne Mannie, les beaux yeux de Wyoh y sont pour beaucoup...). Et ils trouvent un allié de poids en la personne (si si) du facétieux Mike, qui y voit une occasion de bien s'amuser, et leur permet de mettre en place une organisation révolutionnaire diablement efficace et résistant sans trop de danger aux infiltrations tentées par l'Autorité. Mike devient aux yeux de tous le charismatique Adam Selene, le leader de la Révolution ; et personne, bien entendu, ne sait qu'il s'agit en fait d'un ordinateur blagueur, à l'exception de ses trois « amis non stupides »...

Bientôt, c'est la Révolution... et la lutte inévitable contre la Terre aux abois, et sa puissance militaire incomparable : mais David, avec sa fronde, a bien triomphé du brutal Goliath, après tout ! Et la Lune aussi a sa fronde : Mike développe un système permettant de bombarder la Terre avec des « gros cailloux », à partir de la catapulte servant en principe aux expéditions... Goliath, lui, a des vaisseaux spatiaux et des armes nucléaires, ceci dit, et peut facilement éradiquer les Lunatiques... d'autant que ceux-ci ont toujours leurs soucis habituels, déjà conséquents, et doivent en plus organiser leur nouvelle société. Mais, après tout : « TANSTAAFL ! »

Pas à dire, le fond est brillant : Heinlein décortique intelligemment le processus révolutionnaire et ses conséquences, dans une optique originale – et très américaine – que l'on pourrait aujourd'hui qualifier de « libertarienne » (on notera d'ailleurs quelques références ici ou là à Ayn Rand). Les pionniers lunatiques, qui s'inspirent des modèles révolutionnaires terriens, mais plus particulièrement, sans surprise, de l'expérience américaine (par exemple avec la datation faussée de la déclaration d'indépendance au 4 juillet : Prof est bien conscient du pouvoir des symboles... mais, plus généralement, le contexte, on l'a vu, est très comparable ; cela n'empêche pas, bien au contraire, l'auteur de se montrer très critique envers les Etats-Unis : le représentant américain au sein de l'Autorité est le plus méprisable de tous, arrogant, raciste, réactionnaire, hypocrite, oublieux des origines de la démocratie américaine que les Lunatiques ne font que reprendre tandis que lui se retrouve dans la posture de l'Empire britannique campé sur ses intérêts et sur la tradition), entament une lutte contre l'Autorité étatique, incarnée par le Gardien (qui, sans mourir, se voit prohiber toute action ; ici, comme dans le plaidoyer de Prof lors de l'élaboration de la Constitution pour limiter au maximum l'intervention de l'Etat, l'optique libertarienne ressort particulièrement), lutte qui n'hésite pas à passer, très cyniquement, par la violence, la propagande, la manipulation, le chantage et la corruption. Il est intéressant ici de noter que ce modus operandi est parfaitement conscient, assumé et même, dans un sens, revendiqué par « l'anarchiste rationnel » qu'est De la Paz, au risque de choquer parfois les bonnes âmes que sont Wyoh, qui n'a pour elle que ses slogans stériles, et Mannie... qui à vrai dire s'en fout un peu. Ici, Révolte sur la Lune est incomparablement plus riche et plus pertinent, me semble-t-il, que, par exemple, La Zone du Dehors d'Alain Damasio, et ses agaçants faux libertaires intransigeants et hypocrites...

Cet aspect se vérifie encore pour ce qui est des conséquences de la Révolution : à la fois un succès et un échec, comme de bien entendu... La société libertarienne de Prof reste un vain projet, à l'évidence. Il n'y aura pas d'utopie lunatique ; mais il y aura tout de même une Lune libre, sans doute totalement inconsciente des actions qui l'ont conduite à l'indépendance, et aveugle quant au fond idéologique des insurgés.

Où l'on retrouve le « TANSTAAFL ! » qui devient le slogan de la Révolution. L'acronyme, loin de prôner l'assistance et la solidarité organisée par l'Etat, ou, pire encore (horreur glauque !), le don, est bien, dans la lignée de l'analyse économique néo-classique des monétaristes, Milton Friedman en tête (qui a semble-t-il employé à son compte ce slogan), un virulent trait anti-étatique en général, et contre l'Etat-providence en particulier. La société lunatique prône à l'évidence l'initiative individuelle, notamment en matière économique. « Un repas gratuit, ça n'existe pas » : de même pour toute forme d'assistance, qui se paye d'une manière ou d'une autre : si l'homme a qui l'on a sauvé la vie en lui donnant de l'oxygène quand il en avait besoin ne nous paye pas, personne ne trouvera quoi que ce soit à redire si on le balance dans un sas... On peut y voir aussi, à un niveau plus global, un éloge du volontarisme, éventuellement jusqu'au sacrifice : tout se paye ; la liberté de la Lune va devoir se mériter. Et la dimension économique sera fondamentale dans l'affrontement entre la Terre et la Lune : il s'agit bien d'établir un véritable libre-échange entre les deux astres ; ce qui implique de favoriser l'initiative et l'innovation, pour surmonter le problème du puits gravitationnel, qui, jusqu'alors, semblait « justifier » les échanges inégaux.

Sur la Lune même, en tout cas, le rôle central accordé à l'individu ou au groupe qu'il s'est choisi est flagrant. On constate ici de manière évidente la séparation entre la société civile et l'Etat, entre la sphère publique et la sphère privée, qui est au cœur de la pensée libérale classique (essentiellement celle de Thomas Paine, probablement, pour Heinlein ; en France, on se référerait sans doute davantage à Benjamin Constant), et qui se retrouvera encore accentuée, toujours dans le sens d'une exacerbation de la sphère privée et d'une diminution de plus en plus drastique des prérogatives de la sphère publique, éventuellement jusqu'à sa disparition pure et simple, dans les idéologies libertaires et libertariennes. De ce point de vue, deux traits de la société lunatique sont particulièrement intéressants : tout d'abord, sa justice, largement arbitrale, coutumière et reposant sur une procédure accusatoire – ce qui n'enlève rien à sa sévérité, bien au contraire ! On peut même la dire à bien des égards arbitraire ; ensuite et surtout, son droit de la famille, d'une très grande souplesse, et autorisant de multiples formes d'alliances, dont des mariages collectifs (comme celui de Mannie) assez enthousiasmants.

On notera d'ailleurs que ce thème de la famille – qui, dans les fermes isolées, pourvoit elle-même à sa subsistance comme à sa sécurité, comme une préfiguration de l'utopie libertarienne, bien concrète, pour le coup – autorise également chez l'auteur un plaidoyer en faveur des droits des femmes, qui sont souvent ici en position de commandement, essentiellement du fait de leur « rareté » : sur la Lune, il y a bien plus d'hommes que de femmes ; aussi celles-ci sont-elles particulièrement protégées : un homme qui bouscule une femme encourt la peine de mort, et un viol est tout simplement inenvisageable... et fournit donc un excellent prétexte au déclenchement de la Révolution. Pourtant, on ne manquera pas de soupirer régulièrement devant la caricature qui en résulte dans le roman... qui est à vrai dire franchement macho. Le personnage de gourde blondasse de Wyoh n'arrange rien à l'affaire, bien au contraire, et certains dialogues voulus piquants sont franchement consternants de beauferie et de paternalisme ; le sexe est encore traité de manière bien puérile, sinon pudibonde...

Oui, il fallait bien arriver aux défauts... Car il y en a. Le fait est que, si Révolte sur la Lune demeure extrêmement riche et passionnant pour ce qui est du fond, il est tristement daté pour ce qui est de la forme. Ici, je ne critique pas tellement le style d'écriture (très simple, tout en dialogues ou presque, peut-être un peu trop didactique à l'occasion), mais plutôt l'atmosphère véhiculée. Révolte sur la Lune n'est plus un ouvrage de SF à la manière de « l'âge d'or » ; il traite de thématiques politiques graves et profondes sous le divertissement science-fictionnel, et les sciences dites dures passent assez clairement au second plan : on est assurément plus proche de Dick ou de Le Guin que d'Asimov, Van Vogt... ou « l'Histoire du futur ». Mais la forme et le ton restent ceux de « l'Histoire du futur », justement, sans en avoir le côté rafraichissant (pour ne pas dire naïf...) ; le décalage entre le fond très moderne et la forme archaïque voire ringarde est ainsi plutôt dommageable, et surtout guère approprié. Il en va de même, d'ailleurs, pour la légèreté assumée de l'ensemble : en soi, ce n'est pas une mauvaise idée, bien au contraire, et le ton ironique qui traverse le roman est très bien vu (là encore, on s'oppose, et pour le mieux, à La Zone du dehors...) ; le problème est que l'humour d'Heinlein n'est pas toujours des plus fins, et qu'il est même parfois franchement désolant... De même pour les personnages : je n'adhère pas forcément à la critique souvent faite à Heinlein concernant ses personnages souvent plats et interchangeables (il y a après tout bien assez d'exceptions : je maintiens, par exemple, que le D.D. Harriman de « l'Histoire du futur » est un superbe personnage), mais, ici, il est clair que les protagonistes ne sont guère attrayants ; pour le simple Mannie qui nous guide dans le récit, le manque d'épaisseur est plutôt une qualité, mais il est davantage gênant pour la femelle de service qu'est finalement Wyoh, où le Prof, bien assez défini par ce seul pseudonyme : bien sûr, le sujet rend le recours à des archétypes acceptable, mais le roman n'y gagne pas...

Reste Mike... et une dernière critique pour la route : sur le plan des aspects purement science-fictionnels, là aussi Révolte sur la Lune accuse le poids des années... Bien entendu, on n'en voudra pas à Heinlein de ne pas avoir été un prophète extralucide, a fortiori en matière d'informatique, ce serait absurde ! Mais le vieillissement à cet égard s'ajoute aux maladresses de ton pour conférer à ce roman un côté, non pas désuet ou surrané, ce qui peut-être très sympathique, mais daté.

Mais ces défauts, à vrai dire surtout sensibles dans la première partie du roman, puis de moins en moins présents, ne sont pas rédhibitoires : Révolte sur la Lune se lit très bien encore aujourd'hui, notamment du fait de son indéniable richesse thématique. Un classique, qui a vieilli, mais n'en garde pas moins beaucoup d'intérêt.

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