Le "it" parade

Avis sur Sur la route

Avatar Mayeul TheLink
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On s'étonnerai presque d'apprendre, à la lecture de Sur la Route, qu'il s'agit d'un roman autobiographique.

La structure réfléchie du récit et son avancée progressive dans sa visée, donc finalement le fait qu'il s'agit d'une oeuvre à part entière, est probablement à la base de l'envie de l'auteur de modifier les noms des personnages pour qu'ils ne soient plus ceux des protagonistes de la vie de Kerouac, mais bien celui d'une oeuvre cherchant à développer sa propre pensée. Le genre autobiographique peut pousser le lecteur à voir l'oeuvre comme un documentaire plus que comme une véritable réflexion, idée qu'il faudra repousser à la lecture du livre. [1]

Si d'aucuns voient donc dans cette oeuvre un testament d'une époque aujourd'hui révolue, et d'une façon de penser à la base de beaucoup d'autres, force est de constater que l'oeuvre est évidemment cela, mais également bien plus. Sa propre pensée, sa propre idée, et finalement sa propre oeuvre. De la même façon que l'histoire contée n'est pas seulement une copie de la réalité de l'époque, la vision des choses présentées est bien plus qu'une simple reproduction de ce qui se pensait alors.

Le premier élément qui permet d'affirmer cela est bien l'universalité des enjeux de Sal Paradise. Après tout, qui ne s'est jamais pris à rêver de vivre sur la route, de laisser derrière soi le quotidien si pauvre en possibilité ? Comme il le dit lui même : "Quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare".

Cette perle rare, Dean Moriarty semble toujours l'avoir eu avec lui. Du moins, selon le narrateur. On a là l'archétype du personnage dont la compréhension des choses semble avoir atteint un stade supérieur, malgré un ton souvent superficiel. Une superficialité assumée et embrassée de tout son être, et paradoxalement salvatrice. C'est ainsi que Sal cherchera par tous les moyens à le rejoindre dans sa folie le remettant en phase avec l'existence et ce qu'elle a de mieux à proposer.

Le chapitrage du livre est d'ailleurs révélateur. Chaque partie apportera un enseignement supplémentaire dans cette quête.

On peut d'ailleurs deviner le cheminement de la pensée de Sal dans son envie de faire passer sa mentalité sédentaire dans une extase de nomade, par les cinq parties composant le livre.
-Si Dean représente cette extase existentielle, alors il suffira de le rejoindre à Denver, là où se trouvent ce groupe d'humains en ébullition, prêt à prendre la vie par les cornes pour la faire succomber à un esprit aventureux. Malheureusement, la destination s'avérera bien moins enchanteresse que le voyage.
-Donc si le voyage importe plus que la destination, alors il faudrait emmener Dean sur la route. Dans une voiture, pour profiter à la fois de cette connaissance de l'existence dont il jouit, et de l'ambiance extraordinaire d'un voyage à l'autre bout du continent, facilitant l'acquisition de cette connaissance. Et tant qu'il y aura de la terre à parcourir, le monde se portera bien. C'était sans compter sur l'océan, qui n'hésitera pas à couper court à cette envie. "Pas question d'aller plus loin, car il n'y a plus de terre !", dira Dean.
-Si la traversée du continent s'arrête fatalement, alors il faudra partir autre part, un endroit qui n'a pas de fin. L'Italie par exemple. Et l'Europe. On partira pour ne jamais revenir, et ainsi vivre jusqu'à la fin cette vie de nomade qui permettra à nos esprits de se libérer de la contrainte de l'existence. Mais si cette contrainte s'efface pendant un voyage, les contraintes du quotidien, elles, nous attendent toujours à la maison, pour nous empêcher de repartir.
-S'il est impossible, même pour Dean et ses femmes et enfants, d'échapper à la vie et son quotidien en s'enfuyant sans cesse, Sal s'échappera seul. Après tout, il s'agit peut être simplement d'abandonner cette ambition de vivre libre, cette connaissance supérieure, et seulement partir. On partira au Mexique pour une vie nouvelle, sans se préoccuper de ce qu'on y fera, ni de ce que cela nous apportera. Juste la vie et moi, sur la route, et peut être qu'enfin j'arriverai à connaitre ce qu'elle cherche à nous apprendre, plutôt que de la soumettre à mes envies existentielles. Mais cette envie est tenace, tout comme Dean, qui reviendra nous hanter. "Soudain, comme dans une vision, je vis Dean, Ange de Feu, frissonnant, effroyable, venir à moi tout palpitant sur la route, s'approcher comme un nuage, à une vitesse énorme, me poursuivre dans la plaine". Nous sommes condamnés à chercher ce que l'on veut trouver, et ce voyage au paradis infernal du Mexique ne nous apportera rien de plus qu'une nouvelle expérience prouvant une nouvelle fois ce que des précédentes m'auront déjà apprises.
-S'il est impossible de trouver ce que l'on cherchait, alors... Alors quoi ?
Alors on abandonne Dean, on abandonne la route, on abandonne le it que maniaient si bien ces joueurs de bop... Et on reste à New-York.

Car le sens, comme la destination, importe peu. Ce qui en vaut la peine sera la recherche, ce sera la route à parcourir, quitte à ne jamais arriver. Et si cela parait fataliste, ça promet tout de même un sacré voyage.

[1] L'ampleur du mouvement que créera ce livre (et d'autres parmi ceux des amis de l'auteur) poussera sans doute Jack à revoir son idée de rendre fiction ce qu'il a vécu, en redonnant à ses personnages leur nom véritable, pour définitivement s'imposer comme une légende vivante. Du moins c'est ce que je me laisserais penser, si le fait que je ne sois pas dans la tête du monsieur ne me refrénait pas.

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