Democracy (overrated) in America

Avis sur House of Cards

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Alors que l’attente générée par l’arrivée imminente de la troisième saison devient de plus en plus insupportable (grandement aidée par les faux teasings de Netflix, laissant malencontreusement traîner les nouveaux épisodes), une relecture de la série-phare du diffuseur s’imposait donc, spoils à la clé pour la suite (mais qui ne l'a pas encore vue pour frimer en soirée ?).

Tout a quasiment été dit et redit sur House of Cards. Inspirée d’une série de la BBC old school, brisant le quatrième mur, mettant en scène les rouages de la politique politicienne de Washington, elle a le mérite de se présenter comme immorale dès ses débuts. Frank Underwood, porté par un Kevin Spacey de compétition, et sa femme Claire (Robin Wright, pour un rôle féminin ni stéréotypée ni répétitif, tellement rare dans le paysage des séries TV) vont tout faire pour se venger d’un coup politique retors, quitte à détruire pièce après pièce le gouvernement et le président des Etats-Unis.

Ce qui attire immédiatement l’attention chez House of Cards, outre le casting grandiloquent et les procédés utilisés, c’est la présence de David Fincher parmi la production, au moins pour la première saison. Le réalisateur de The Social Network, puis plus tard de Gone Girl, n’a pas sans pareil pour distiller une critique habile et « neutre » de la société de communication propre à la fin des années 2000, et que les années 2010 avec leur cortège de réseaux sociaux et de sources multiples du pouvoir ne feront que confirmer. On a donc droit à une série assez aseptisée dans son rapport avec le monde politique. Le fait de privilégier la violence symbolique pour la grande majorité de la série, délaissant le blood dropping pour de rares occasions, abonde évidemment dans ce sens.
Le parallèle, l’opposition avec The West Wing, LA grande série politique, est évident. D’un côté, la politique pour le bien public, remplie de bénis oui-oui ; de l’autre, un congressman prêt à toutes les manœuvres possibles, légales ou non, pour triompher finalement. La fascination exercée par le personnage d’Underwood est extraordinaire – la prestation colossale de Spacey aidant bien – : ses monologues tonitruants et son habilité à évoluer dans un univers de guerre de tous contre tous forcent l’admiration. Tout autant que la mise en scène épurée qui anime la série dans son ensemble : on assiste à des actes fondamentalement immoraux sous couvert du prestige et de l’honneur de la fonction politique. Si Fincher délaisse la série au fur et à mesure de son avancement, sa patte reste profondément ancrée, dépeignant un environnement cynique, sans remise en cause aucune.

Comme le dit gallu dans sa critique de la série, House of Cards est post-post septembre, faisant miroiter l’envers du décor du symbolisme états-unien. De nombreux thèmes critiquant la vision démocratique de la politique sont abordés : le lobby politique, la sécurité prenant le pas sur la liberté (surtout dans la saison 2), le pragmatisme au détriment de l’idéalisme (les nombreux accords bipartisans conclus par Underwood et ses sbires, entre autres), etc. L’utilisation des médias est aussi en adéquation avec son temps : là où The West Wing sacralise le communiqué de presse comme quasi seule source d’information (ce qui est normal vu l’évolution des techniques de communication de l’époque), House of Cards crée une arène médiatique multi-supports. De l’accumulation des news reports classiques de CBS, CNN ou Fox News à l’utilisation des réseaux sociaux comme communication politique, en passant par le journalisme people et le « vrai » journalisme d’investigation (symbolisé dans la saison 2 par Ayla Sayyad), House of Cards place les médias comme fondamentalement dépendant de la politique. Les journalistes ne font que réagir aux injonctions plus ou moins subtiles des politiciens. Même pour Zoé Barnes et Ayla Sayyad, les principales news breakers de la série, leurs révélations ne sont le fruit que d’une manipulation en amont par la politique.

La question du rapport avec le secteur économique est aussi posée, évidemment par la relation entre le président Walker et Raymond Tusk, multimilliardaire trop influent au gout de certains. La série ne répond pas au débat ressassé maintes et maintes fois de qui est le plus fort entre le politique et l’économique. Si le Congrès et le Sénat sont certes achetés en bonne et due forme par les lobbies et les agents de Tusk ou autres, Underwood se pose paradoxalement comme le plus incorruptible de tous, refusant les avances des uns et matant les autres. « Add up all your billions together and you get the GDP of Slovakia. I have the federal government of the United States of America » déclame Underwood dans l’épisode 18. Le débat et l’interprétation sont possibles, même si je penche pour une prise de position pro-politique, notamment à travers tous les rouages constitutionnels qu’elle met en place à la toute fin de la saison 2 (grands jurys, procureur spécial…), qui prennent le pas sur la posture complotiste parfois utilisée dans la série.

La seule chose à regretter est l’absence de cohérence et de raisonnement cliniques qu’on était en droit d’attendre, notamment dans la saison 2. La symbolique de la série veut que Frank Underwood terrasse par K.O. tous ses adversaires, par sa rhétorique, son charisme et sa malice. Pourtant, cette jouissance à voir Kevin Spacey atomiser tout le monde met en relief l’évidente faiblesse calculée de ses adversaires. S’il est assez amusant de voir Michael Kern, Bob Birch, Peter Russo ou Donald Blythe se faire mater, il est en revanche plus dérangeant de voir Gareth Walker, président des Etats-Unis, se faire avoir dans tous les sens, en bonne victime crédule et impuissante devant la maestria underwoodienne. C’est hélas le paradoxe de la série, qui se présente à la fois comme innovante avec la toute-puissance du personnage d’Underwood, mais qui se veut réaliste, avec tout le travail fait sur la thrillerisation de l’intrigue, la dénonciation des vides juridiques et moraux de la politique américaine (« Democracy is so overrated »). L’objectif de House of Cards est encore de fournir un porte-étendard à Netflix pour se hisser au niveau des superproductions des autres chaines, le niveau atteint par HBO étant probablement l’objectif ultime. George Pelecanos, scénariste pour plusieurs épisodes de The Wire, déclare dans le SoFilm n°22 de juillet/août 2014 que House Of Cards ne peut se prétendre légitime dans sa quête du réalisme à tout prix si elle continue à faire la part belle au fan-service gratuit (il fait notamment référence aux actes perpétrés par Underwood sur Peter Russo et Zoé Barnes).

Néanmoins, même si la série fait la part belle aux incohérences scénaristiques et politiciennes, elle n’en reste pas moins étonnamment divertissante. On appréciera ses multiples twists et le charisme de ses personnages, on savourera le fait de suivre une sorte de hype depuis ses débuts en faisant croire que l’on y connait quelque chose (comme pour Game of Thrones et True Detective en quelque sorte), on sera emballé par la facilité avec laquelle les épisodes sont engloutis (le format Netflix étant évidemment parfait pour cela) et on attendra surtout avec une impatience et une presque-jouissance non feinte quels seront les futurs coups et blessures de F.U.

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