Sous les cendres, la braise.

Avis sur Le Décalogue

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Krzysztof Kieslowski. Un nom qui mérite de naître sur toutes les bouches, d’en solliciter tous les muscles et de les faire souffrir de cet excès de consonnes. Ce nom mérite d’être écrit en gros sur tous les murs du monde, sans la moindre faute.

Nous sommes à Varsovie, en Pologne. Le vent a gelé ce quartier cubique, les arbres, le lac, piqué les esprits des habitants de tant de considérations. Le communisme n’a rien apporté de bon. Il a laissé exsangue cette terre désolée, a affadi les couleurs des bâtiments. Tout est trop gris, trop triste, trop réel. La République Populaire finit de se consumer alors que volettent encore quelques papillons de feu, seulement bon à rappeler l’ardente morsure de ce monstre gargantuesque étendu de tout son long sur le désert glacé de Sibérie.

Quelques personnes s’aventurent d’un pas vif au coin de la rue, dans la lueur morne d’un début de journée sans couleur. Le front baissé, le cœur lourd, sachant que demain tout recommence. Le fiston est au chaud à la maison, la grand-mère a attrapé la maladie du froid, la maladie du désespoir. Personne ne parle très longtemps, le moindre rire qui déchire le silence compact de ce quartier sonne faux, et s’éteint toujours très vite. Les habitants du quartier essaient de se remplir comme ils peuvent. La faim les a quittés depuis longtemps, ils ne se nourrissent plus. Boire, ça réchauffe un peu, ça donne un peu de couleur sur les joues, un éclat de vie, volé à cet implacable destin qui les broie fermement. Ce destin, ils l’ont accepté depuis longtemps. Des décennies durant, on leur a asséné institutionnellement ce destin. Comment lutter contre un Etat. Pourquoi lutter contre cet Etat, qui nous abrite, nous promet l’épanouissement intellectuel, la marche vers l’histoire. Rien de tout ça n’a vraiment de sens dans cette région si peu hospitalière. Alors les habitants ne cherchent plus à comprendre, à chercher du sens, à tenter d’être heureux. Au fil d’une journée comme les autres, une faible lueur sourd du cœur de ce quartier, que chacun aperçoit du coin de l’œil. Une chaleur nouvelle, accueillante, pleine de promesses.

Derrière le voile de fumée de leurs cigarettes cachant un peu le triste paysage, des hommes, des femmes, vivent, travaillent, étudient, font les courses, l’amour, dans cet ordre, désirent, expirent et s’excitent sans parvenir à vivre pleinement. Ce bouillonnement qu’ils cherchent si ardemment, ils le sentent enfin dans leurs tripes, quelque chose qui sublime toute chose et leur donne du sens. Un sens que jamais ils n’ont trouvé dans la justice des hommes, dans cette injustice qui a façonné leur vie et condamné leur existence. La justice, ils la cherchent alors ailleurs, plus haut, plus loin. Quelques-uns, les plus sensibles, les plus attentifs, perçoivent les fils qui guident leur existence. Ils n’ont pas de prise sur eux mais ils leur permettent de ne pas trop s’égarer en réflexions inutiles, tout semblant désormais prémédité. Rien ne souffre du hasard alors que s’évaporent lentement les secondes de liberté que leur donnait encore leur libre-arbitre.

Dieu, omniscient, source de vie, guide d’un geste vif ses marionnettes dans les méandres de la vie et ses intrications. Les habitants existent dans un univers qu’ils pressentent désormais régi par cette force inaliénable, implacable, incompréhensible.

Les fantasmes. Les désirs. Les exigences et les passions. La réalité, la fiction. Dieu est Kieslowski. L’architecte du Décalogue est omnipotent. Il passe au crible ses personnages, les malmène, les écorche pour en sucer la sève. Kieslowski, démiurge superbe, construisant, pierre après pierre, récit après récit, le monde supra-diégétique du Décalogue. Tout se confond, tous les personnages, les pulsions et pulsations, tout s’expose au jour dans la lumière divine. Le monde du décalogue est le nôtre, les questionnements sont les nôtres. Kieslowski transcende le caractère fictionnel de ce quartier pauvre et triste. Le rapport de Kieslowski, créateur, au Décalogue, créature, n’est pas différent de notre monde. Les mêmes interconnections entre les hommes, les mêmes incompréhensions, les mêmes maux. Si le Décalogue nous propose d’aller si loin dans la réflexion de notre condition (et c’est bien de cela qu’il s’agit derrière la façade de la religion), c’est parce que chacun des dix films qui le compose nous expose tour à tour une partie de notre psyché profonde, autant personnelle que collective. On s’attache souvent aux personnages d’une fiction lorsqu’on s’identifie à eux. Dans le Décalogue nous sommes les personnages. Chaque film est un miroir avec un angle différent qui nous jette dans notre propre inconscient, sans aucune concession ni compassion.

Dix films. Dix fois la même histoire. L’histoire des relations humaines dans leur complexité. L’histoire de nos vies.

...

J’enregistre cette bouillie de pixels qui servira à exposer mon avis. Je ferme le fichier, l’ordinateur, me demandant une fois de plus pourquoi mon attrait pour la spiritualité et les textes religieux renforce à chaque fois un peu plus mon athéisme forcené. Je pourrais essayer de me persuader que la religion est un bon prisme au travers duquel on peut observer l’humanité, ses comportements et pourquoi pas son nature… Mais ça n’explique pas pourquoi je trouve le discours et les travaux de certains philosophes et religieux si profondément pertinent, si incroyablement lucide, presque mystique tant rien dans mes propres réflexions ne me conduit vers ces territoires de la pensée. Je suis bien trop terre-à-terre, bien trop borné, cédant aisément à tous les biais cognitifs possibles quand il est si facile d’être condescendant envers la religion. La religion semble être pour certains et lorsqu’elle est maniée avec bon sens, un refuge, une carapace qui préserve l’esprit critique et aiguise la vision qu’on peut poser sur le monde qui nous entoure. Entendons-nous bien, je méprise et abhorre au plus haut point et sans aucune nuance la religion institutionnelle, la religion d’Etat, qui s’accapare sans vergogne la réflexion religieuse pour la broyer dans ses rituels et ses idoles sacrées… Je respecte d’autant plus ceux qui s’aident de la religion pour s’élever, pour s’atteindre en quelque sorte, s’accomplir en tant qu’individu.

On n’a jamais les yeux aussi grand ouvert que lorsqu’on avance à tâtons, dans le noir.

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