"To be accused is to lose"

Avis sur Making a Murderer

Avatar SmileShaw
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Si Making a Murderer était une fiction, je n'aurais pas mis plus de 5.
J'aime les révélations choc, les rebondissements, les coups de théâtre, mais comme tout le monde, j'ai mes limites. Il faut dans une certaine mesure, que ça reste un peu crédible quand on tape dans le genre policier / judiciaire.

Mais Making a Murderer n'est malheureusement pas une fiction et à bien y réfléchir, elle n'aurait jamais pu en être une. Je m'imagine en effet assez mal un scénariste proposer cette histoire à un producteur ou une chaîne de télé, tant elle est ahurissante et tirée par les cheveux.

Le premier épisode de ce documentaire qui en compte dix aurait pu se suffire à lui-même, puisqu'il expose de manière passionnante et effarante à la fois, l'incroyable erreur judiciaire dont a été victime Steven Avery, jeune homme qui paie la mauvaise réputation de sa famille au sein de la communauté, un petit casier judiciaire pour cambriolages et des histoires de famille qui vont appuyer la thèse de sa culpabilité.
Les forces de police ayant œuvré pour faire de cet homme le coupable idéal, Avery est condamné en 1985 à 32 ans de prison pour viol et libéré en septembre 2003, à la faveur de tests ADN prouvant son innocence.

Cette histoire effroyable aurait du s'arrêter là.
Mais en Novembre 2005, deux ans après être sorti des Enfers tout sourire et plein d'espoir, Avery est à nouveau arrêté et accusé, avec son neveu cette fois, de viol, meurtre et mutilation du corps d'une jeune femme.
Et c'est là que débute la foire au grand n'importe quoi.
Falsification de preuves, interrogatoire sans assistance juridique ni présence d'un parent, d'un jeune garçon de 16 ans, psychologiquement instable et intellectuellement limité, menace sur la famille des accusés, avocat oeuvrant pour la partie adverse, mensonges sous serment des policiers et des procureurs, présomption d'innocence bafouée ... Je ne vous dresse pas la liste complète des malversations qui ont émaillé cette affaire, ça me prendrait la journée.

Sur près de 10 années, les deux réalisatrices ont effectué un travail titanesque, rassemblant nombre de documents officiels, d'enregistrements vocaux ou filmés, de témoignages des principaux protagonistes, qui illustrent ce documentaire et contribuent à le rendre totalement passionnant et addictif.
Partant de l'histoire personnelle de Steven Avery, c'est tout le système judiciaire américain qui est ici pointé du doigt et remis en cause.
Que peut-on espérer d'une justice qui apporte plus de crédit à un témoignage bancal, modifié à plusieurs reprises, plutôt qu'à la totale absence de preuves pouvant corroborer ledit témoignage ?
Que doit-on attendre d'une justice qui ignore ce qu'est le secret de l'instruction et qui, à coups de conférence de presse, dès le début d'une enquête, se répand sur le "coupable", au point que les personnes pressenties pour faire partie du jury réfutent la convocation, arguant qu'elles ont déjà leur idée sur le verdict à prononcer, avant même que le procès ne débute ?
Ce sont ces questions et une centaine d'autres au bas mot que soulève Making a murderer.

Documentaire le plus passionnant qu'il m'ait été donné de voir, hallucinant et glaçant à la fois, Making a Murderer nous place devant les évidents responsables de ce marasme mais nous laisse en bouche le goût amer de l'impuissance à pouvoir lutter contre ce monstre qu'est le Système.
Comme le dit l'un des deux brillants avocats de Steven Avery :

We can all say we'll never commit a crime but we can't guarantee that someone will never accuse us of a crime. And if that happens ... well ... good luck in this criminal justice system.

Si The Jinx avait placé la barre haut dans le monde du documentaire juridico-policier, Making a murderer est assurément au sommet de l'Olympe.

MàJ Saison 2 : Et maintenant ...

Au final du dernier épisode de la première saison, nous restait en bouche un goût amer. La certitude absolue que le système judiciaire américain est un tombeau pour celui qui se retrouve pris dans ses filets. Et en parallèle l’incertitude quant à l’innocence de Steven Avery. S’il était admis que la police pouvait falsifier des preuves pour incriminer un suspect, ce suspect n’en était pas une oie blanche pour autant.
Le générique de l’ultime épisode de cette deuxième saison me laisse pantoise, l’amertume de la suspicion en moins. Cet homme ne peut être coupable.

Évidemment, en admettant l’innocence de Steven Avery, on vire inévitablement vers le complot. Mais lorsque la thèse est émise par Kathleen Zellner, la nouvelle avocate du condamné, défenseuse des causes perdues (17 innocents libérés grâce à ses bons soins), elle prend une tout autre dimension.
Super Kathleen. Un pit-bull qui ne lâchera pas l’os qu’on lui a donné à ronger.
Kathleen et son équipe refont l’enquête, pointue, minutieuse, à grand renfort de spécialistes divers (analyse ADN, projection de sang) parmi les plus réputés du pays, permettant à de nouvelles pistes, de nouveaux suspects, plus que crédibles, de voir le jour. Mais l’enquête se fait également sur les enquêteurs et l’équipe d’accusation de l’époque. Ken Kratz, procureur lors du premier procès, est toujours aussi méprisable, Brad Schimel, qui lui succède, n’est pas en reste.
Dépense incroyable de temps, de d’énergie, d’argent et d’équipes dédiés à innocenter deux hommes injustement condamnés.

Car on revient bien sûr également sur le cas de Brendan Dassey, le neveu de Steven Avery, qui aurait commis le meurtre avec son oncle, et qui a été condamné sur ses simples aveux. On se prendra en pleine face la complexité hallucinante des multiples appels, la condamnation étant plusieurs fois annulée puis confirmée.

Au milieu, les familles. Celle de la victime ayant refusé de participer à ce documentaire (ce qu’on peut aisément comprendre), ce sont celles de Steven et Brendan qui nous plongent dans le désarroi avec eux. Des familles qui oscillent continuellement entre espoir, colère et lassitude.

Making a murderer, sur sa saison 2, reste totalement palpitant et addictif.
Révoltant et écœurant.
Il est à saluer la démarche des réalisatrices de poursuivre le travail et de ne pas lâcher l’affaire.
Trop de mensonges, de manquements, de manipulations.
Au final, on est estomaqué tant l’injustice se fait criante ici. Coupable il fallait, coupable on a désigné. Le coupable idéal, qui, après avoir été victime d’une précédente erreur judiciaire, devait toucher, en réparation, la modique somme de 36 Millions de dollars … s’il n’avait pas été condamné une deuxième fois derrière.
Un coup monté pour que l’état ne le dédommage pas ? C’est tellement gros qu’on n’ose y penser. Mais dans un pays capable d’assassiner son propre Président, tout n’est-il pas permis ...

J’essaie de rester fort. Je ne veux pas être amer ou quoi que ce soit. Malgré ce que l’Etat m’a fait, je n’accepte pas d’être un détenu ou un criminel. C’est pas ce que je suis. Je suis un être humain qui a été pris au piège.
Steven Avery. Juin 2018

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