"People bend and stuff their bodies into their own boxes."

Avis sur Mawaru Penguindrum

Avatar Phaedren
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Mawaru Penguindrum est un accomplissement tout aussi unique qu’audacieux, pouvant parfois se révéler difficile d’accès. Outre sa trame principale parfois complexe, la série comporte un deuxième niveau de lecture narré par de nombreuses métaphores et un symbolisme omniprésent, faisant d’elle un véritable joyau de créativité légèrement élitiste. S’emboîtant parfaitement les uns aux autres, et entremêlés à une bande son éclectique très réussie, il n’en résulte qu’un succès artistique glorieux. Si le Destin constitue la pierre angulaire de son scénario, autour de laquelle gravitent l’exploration des relations fraternelles ainsi que des thèmes tels que l’amour et le nihilisme, il n’est guère pour autant exempt de légèreté, offrant une place de choix à la comédie. Son arc final multiplie enfin les révélations, tout finissant par se recouper jusqu’à un dénouement épique en apothéose.

=> Dans les lignes suivantes, j'ai procédé à une analyse de certains éléments du final de la série, reflétant selon moi sa richesse symbolique. Elle contient du spoil, mais si vous avez déjà vu Mawaru, je ne peux que vous inviter à la lire en tant que prolongement direct de cette critique :)

Mawaru Penguindrum est une œuvre relativement cryptique, qui recèle une densité symbolique impressionnante. Ainsi, de nombreux plans possèdent des angles très précis, et les éléments qui les constituent ne sont que rarement aléatoires. Pour une introduction qui me semble réussie, j’invite à lire cet article qui illustre très bien la chose :

http://behind-the.nihonreview.com/20111204/interpreting-the-concept-of-fate-through-mawaru-penguindrums-visual-landscape/

Il en résulte qu’une grande part de la substance de la série, est exprimée métaphoriquement. Tout analyser représenterait une tâche colossale, surtout lorsque comme pour moi, le visionnage commence à remonter ! Cependant, j’avais relevé un certain nombre d’éléments concernant le final, que je souhaite à présent faire partager, avant de conclure avec mon interprétation personnelle qui s’appuie sur ce que j’aurai présenté.

Le premier d’entre eux réside dans la nudité d’Himari. Couplée à la symbolique de la pomme, a fortiori croquée, une première observation possible n’est autre que l’analogie avec Eve. Le parallèle est d’autant plus marqué que plus tôt dans la série, Shôma évoque cette figure religieuse. C’est le retour aux origines qui se voit ainsi illustré, le Destin va changer, et un reset va s’opérer, celui-là même visible à la toute fin, après la réécriture du monde, lorsque nous retrouvons les petits garçons présents au tout début de la série, sous les traits de Kanba et Shôma.

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Il est également possible de noter la présence d’eau dans le background, ce qui s’avère de nouveau un choix délibéré de la part d’Ikuhara. Elle se retrouvait d’ores-et-déjà dans l’épisode précédent, dans le rêve de Shôma, de même que cette nudité, qui apparaîtrait presque de manière anodine, le montage provoquant une transition brutale, une rupture nette entre Himari portant sa robe, puis nue :

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Cette présence aquatique renvoie à la Naissance de Vénus, thème ayant inspiré de nombreux peintres. Il est d’ailleurs intéressant de souligner qu’avant celui-ci, les seules représentations du corps féminin nu dans la peinture, étaient justement celles d’Eve à la pomme. Ikuhara s’est donc approprié ces principales figures féminines pour servir son œuvre, ce qui est d’autant plus probable qu’il se sert déjà de Monet par exemple :

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Ces traits de Venus revêtent une importance considérable, en ce que l’amour incarne l’une des thématiques centrales de la série, comme il le sera montré ultérieurement, et car elle est l’étape déterminante de son émancipation au regard de Shôma, marquant l’éclosion de l’amour salvateur d’Himari pour Kanba. Ce processus commence à l’épisode 21, lorsqu’elle décide de quitter la maison afin de le retrouver. De nombreux détails viennent marquer cette coupure, comme cette scène explicite ou "Sayonara mon âme sœur" :

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Mais une symbolique plus fine témoigne de ce glissement d’Himari, basculant de Shôma vers Kanba :

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Ce zoom sur l’aimant en forme de papillon vise bien entendu à appuyer cet envol d’Himari, chenille passive tout le long de la série, sauvée par Shôma, et aujourd’hui résolue à prendre les choses en main. Le plan sur cette photo, est pour sa part un habile usage du foreshadowing, reflétant le lien entre Kanba et Himari. En effet, il est possible de la voir souriante, tenant une pomme, regardant en direction de Kanba, et posant sa main sur la blessure de ce dernier, matérialisée par le pansement.

La rupture du lien devient totale dans la suite de la scène précédemment évoquée, celle du rêve de Shôma, où il est déjà possible de retrouver l’ingérence de la figure du Cercle qui se complète, à l’instar des petits garçons. Concrètement, observez comment ces deux derniers plans, respectivement issus du tout début et de la fin, se confondent parfaitement, le premier étant pour resituer le second :

http://img4.hostingpics.net/pics/6372976610.jpg et http://img4.hostingpics.net/pics/704178478.jpg (Episode 1 = Himari ressuscite du Feu de Kanba)
http://img4.hostingpics.net/pics/837798899.jpg (Episode 23 = Himari se meure métaphoriquement dans les bras de Shôma)

La nudité d’Himari en tant que Vénus semble donc réservée à Kanba. Il est d’ailleurs intéressant de noter que cela fait écho à certaines confrontations entre Kanba et la "Princesse de Cristal", se servant du corps d’Himari comme avatar, et apparaissant nue devant lui plus tôt dans la série.

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Lors du final, Himari partage ainsi le fruit avec Kanba en lui apparaissant entièrement à nue, reflétant l’authenticité de ses sentiments et de ses intentions. Au cours de sa conversation avec Sanetoshi, celui-ci lui disait que si elle restait dans le "camp des fuyards", son amour ne se concrétiserait pas, tandis qu’elle répondait peu après qu’elle finirait totalement vide, si elle continuait d’embrasser sans le fruit. Or, comme mentionné plus haut, Himari s’est finalement résolue à poursuivre Kanba, le dénouement offrant une scène où elle l’embrasse, tandis que son Feu se change justement en fruits.

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Ce lien unissant Himari et Kanba trouve ainsi sa consécration dans le final, mais sa construction se révèle par ailleurs progressive tout le long de la série. Si ça préexistence est avérée dès l’épisode 1, comme peuvent l’indiquer les images ci-dessus et ci-dessous. Il n’avait cessé de prendre forme métaphoriquement, à travers une symbolique comme celle de la pelote de laine et du fil du Destin.

http://img15.hostingpics.net/pics/566251491.jpg (Himari tricote pour Kanba dès l’épisode 1)
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L’écharpe ou le pull qu’elle lui tricote cristallise la gratitude et l’amour latent que revêt Himari pour Kanba, qu’elle voulait lui offrir en cadeau afin de les exprimer. Le fil représentant bien entendu leur lien, et revenant à plusieurs reprises, notamment lorsqu’elle tente alors de se suicider, ne souhaitant plus qu’il continue à se sacrifier pour elle.

http://img15.hostingpics.net/pics/396461383.jpg (Le fil remonte vers Kanba)
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Ces notions de sacrifice et de dévotion mutuelle sont récurrentes, ce qui sera abordé peu après, mais il est ici possible de remarquer le fil qui remonte en direction de Kanba, juste avant qu’il ne vienne la sauver et que la corde ne s’arrête, tandis que le pingouin continue de tricoter jusque dans les derniers instants, revêtant une portée symbolique forte au regard de ce lien.

A l’issue de l’ensemble de ce processus, Himari a finalement trouvé sa lumière en Kanba, qui, toute allusion sexuelle à part, s’est vidé ainsi pour elle. Cette scène sublime est à mon sens la plus belle de toute la série, émotionnelle et illustrant toute la grandeur de ce personnage, en le plaçant en position de Kénose, concept théologique issu du grec signifiant "se vider", "se dépouiller soi-même". Ce concept théologique fait généralement référence à Dieu se dépouillant par amour de sa propre substance.

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Kanba a su sortir de sa cage, trouver sa lumière de par son amour inconditionnel pour Himari et son don de lui-même (l'épisode s'appellant d'ailleurs "Aishiteru"), de même que Shôma vis-à-vis de Ringo, avec lequel il avait partagé le fruit. Il n’a guère emprunté le chemin de son grand-père, et s’est lui-même émancipé, comme le symbolise la rupture du Cercle dans lequel il était préalablement pris aux côtés de Sanetoshi, brisé lorsqu’il porte Himari. C’est pourquoi il n’est affecté par les paroles de ce dernier, car il est déjà sorti de sa boîte, ce que Sanetoshi n’a pas compris. Comme le disaient les enfants dès le premier épisode, il s'agit bel et bien d'un début et non d'une fin.

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Le Cercle, auquel je mets une majuscule, demeure donc une représentation géométrique se révélant extrêmement présente, tant dans les visuels que la construction du récit. Lors du dernier épisode, l’un des points les plus notables réside aussi dans la complétion du Cercle ayant structuré les dynamiques des personnages. Kanba a sauvé Shôma en partageant le fruit avec lui, Shôma a sauvé Himari en partageant le fruit avec elle, et Himari a sauvé Kanba en lui offrant à son tour le fruit du Destin, permettant de boucler la boucle, Ringo pouvant alors amorcer le changement.

Il s’agit d’une référence au Samsara, qui dans le Bouddhisme se voit représenté par la Roue de la Vie. Celle-ci s’avère en lien direct avec le kanji "輪" contenu dans "Mawaru", désignant justement la roue, la boucle, ce qui se répète. En sanskrit, le concept peut se traduire par "Ensemble de ce qui circule", ce qui renvoie naturellement à la symbolique de la ligne du métro, à travers laquelle s’incarne le cours du Destin dans Mawaru. En tibétain, le Samsara peut être interprété comme le courant des renaissances successives, le cycle des existences conditionnées par le Karma, faisant écho à la "réincarnation" finale de Kanba et Shôma durant l’épilogue.

Cette analogie est d’autant plus marquée par la récurrence du concept de punition ou de malédiction dans la série, amorcée dès la fin du premier épisode lorsque Kanba parle du Destin, et retrouvée tout le long de la série jusqu’à son terme, Sanetoshi disant par exemple "Aucun de vous n’échappera jamais à la malédiction" et Shôma "C’est notre punition", ou encore Momoka lors de l'épisode centré sur Yuri.

Il serait possible de relever bien d’autres d’éléments encore, tant sur le final que le reste de la série, comme des concepts tels que la Rôtissoire ou la Bibliothèque renvoyant aux Annales Akashiques. Mais cela deviendrait sûrement trop exhaustif, et il me faudrait revoir la série de manière à pouvoir les retrouver, ou les restituer de la même manière que j’ai pu le faire jusqu’à présent. A partir de ce décryptage, j’en viens donc à mon interprétation de ce qui a pu nous être présenté.

Selon moi, le principal propos de Mawaru Penguindrum porte sur l’amour et les liens lui étant inhérents, comme vecteurs d’émancipation, permettant de sortir de sa boîte ou de sa cage, pour reprendre la terminologie de la série, et de changer le cours des choses, du Destin.

Il est tout d’abord possible de se référer à une simple analyse sémantique des titres. Le "Penguindrum" a comme unique désignation explicite celle d'Himari, lorsqu'elle partage le fruit avec Kanba, et lui offre son Feu, son amour. Il s’agissait notamment de la complétion du Tout et de ce partage. Ceci se retrouve tout autant dans le nom des musiques intervenant lors des moments clés.

http://www.youtube.com/watch?v=5BTjZ9U5XF8 ("I love you, sons of Destiny")
http://www.youtube.com/watch?v=qcCF3dfxtT0 ("Never let me go-bonds")
http://www.youtube.com/watch?v=TCqMDdRB_GY ("Fruit wheel-ru bonds")
http://www.youtube.com/watch?v=XmZzcbGl9IA ("Bonds and the dreams and nightmares")

Les OSTs les plus importants renvoient ainsi explicitement à l’amour ("love") ainsi qu’à cette idée de liens ("bonds"). A noter que l’un d’entre eux comporte "wheel" dans son titre, évoquant la roue mentionnée plus haut et le Samsara.

L’amour, sa force émancipatrice et salvatrice est d’ailleurs incarnée à travers le personnage de Momoka, personnifiant pleinement ce concept.

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http://img4.hostingpics.net/pics/449170226.jpg (Momoka dans la lumière)
http://img4.hostingpics.net/pics/388878337.jpg (Momoka les bras en croix immédiatement après, telle le Messie)

Bien évidemment, le motif qu’elle arbore au niveau du haut de sa poitrine renvoie explicitement à l’amour, en ce qu’il s’agit d’un cœur. La symbolique ne s’arrête pas là, puisqu’un discret motif vert vient le compléter, la combinaison des deux ensemble rappelant sans le moindre hasard une pomme, soit justement le fruit du Destin. La première image la représente main tendue, ce qui n’est pas anodin, puisqu’elle fait directement écho à l’amour et représente le dévouement.

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Outre la symbolique de la main tendue qu’il est possible de retrouver, il y a donc une mise en scène très explicite de l’émancipation grâce à l’amour. L’oiseau prisonnier dans la cage, représentant la condition de Tabuki qui n’a jamais reçu l’amour de sa mère, se libère et prend son envol après que Momoka le lui en ait témoigné. Son bandage évoquant sa blessure se défait également, et n’est pas sans rappeler le pansement de Kanba, avant que Himari ne vienne à son tour le sauver.

A mon sens, cette scène est l’une de celle illustrant le mieux le propos de la série. La Rôtissoire à enfants qui est l’une de ses composantes les plus importantes, métaphore de la carence affective et de ses conséquences, pourrait mériter un large développement à elle-seule, mais le point fondamental n’est autre que son rapport à l’amour.

Il en est de même pour Yuri, privée de l’amour de son père, elle aussi sauvée par Momoka. C’est pourquoi elle-même et Tabuki se sont trouvés de cette manière, laissés pour compte après que Momoka ne soit partie. Leur conclusion au cours de l’épilogue du tout dernier épisode est ainsi sans appel.

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A ce stade, une remarque des plus notables est qu’il y a d’ailleurs ce type de développement de la relation parents / enfants pour les autres personnages, comme Himari et sa mère, Himari jadis destinée à finir dans la Rôtissoire, si elle n’avait été sauvée par Shôma. Le parallèle avec Tabuki et Momoka s’avère des plus évidents, et reflète encore une fois la main tendue ayant changé le Destin. De même que la série explore la relation de Masako avec son père et son grand-père, ou bien entendu celle des héros et de leurs parents adoptifs. Cette composante de la série pourrait elle aussi bénéficier d’approfondissements spécifiques.

L’amour, ses liens et le dévouement ou le sacrifice, incarnent qui plus est la principale force motrice des personnages. C’est l’amour qui tout le long aura guidé Kanba, son désir de sauver Himari, mais également lors de son sacrifice pour sa sœur Masako. C’est Himari qui souhaite se suicider pour lui épargner la souffrance qu’il subit pour elle, puis le sauve alors à son tour lors du dénouement. Tout comme Masako, qui souhaite elle-même sauver leur petit-frère, puis se sacrifie pour Kanba.

Il s’agit d’une nouvelle preuve de la figure du Cercle sur le plan narratif, prenant ici corps à travers cette boucle ou ce type d’abnégation, l’amour étant de nouveau érigé en Salut (d’où la symbolique de Venus mentionnée précédemment pour Himari, a fortiori lorsqu’elle offre le fameux Penguindrum à Kanba), celui qui aura permis de sortir de sa boîte, ou de briser la boucle et changer le Destin. A fortiori en cas de parallèle avec les actions terroristes de KIGA, ou avec la position de Sanetoshi.

Il convient de préciser que si l’organisation KIGA ainsi que ce dernier considèrent le monde comme étant pourri ou dysfonctionnant, ils n’ont en revanche aucunement les mêmes motivations, ni ne remplissent la même fonction au sein de la série. La première s’avère intimement liée à l’attentat de 1995 au gaz sarin à Tokyo, et la symbolique du nombre 95, souhaitant ici changer un monde corrompu laissant notamment des enfants sur le carreau via la Rôtissoire. Elle pourrait encore une fois faire l’objet de développements indépendants, mais je ne pense pas qu’il s’agisse de l’un des points les plus essentiels.

En effet, Sanetoshi pour sa part, cristallise l’antithèse de Momoka, se révélant beaucoup plus proéminent. Ce dualisme est clairement marqué de par leur position d’êtres transcendants antinomiques, à l’origine d’engeances opposées que sont respectivement les Lapins Noirs et les Chapeaux Pingouins.

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Dans ma critique précédent cette analyse, j’ai pu faire référence au Destin comme "pierre angulaire", renvoyant bien évidemment aux enjeux de la série, à ces thématiques d’émancipation et cette idée de boucle qui se répète. De même que j’ai pu faire mention de l’amour et du nihilisme, gravitant autour de cette notion. Si Momoka représente incontestablement l’amour et cette perspective d’affranchissement pleine de potentiel, Sanetoshi incarne ainsi ce point de vue plus nihiliste, ou plus exactement gnostique au regard d’individus piégés dans des boîtes, et d’un cycle ne cessant de se répéter, considérant l’émancipation de ces "pensionnaires de boîte" comme impossible.

Sa citation au terme de l’épisode 23 résume dès lors parfaitement son point de vue, "Même s’il y avait quelqu’un près de toi, tu ne pourrais détruire le mur et te lier à lui. Nous sommes tous seuls. Personne ne peut te sauver". C’est pourquoi ses lapins espèrent enfin devenir visibles, tels des victimes de la Rôtissoire n’ayant pas été sauvés, Sanetoshi embrassant cette vision sans amour.

http://img4.hostingpics.net/pics/231682456.jpg (Sanetoshi Nemesis de Momoka)

Comme vous l’aurez sûrement constaté, j’ai jusqu’à présent mené cette analyse sous l’angle de Momoka. C’est car je pense qu’il s’agit du point de vue soutenu par Ikuhara, compte-tenu des éléments déjà exposés, et de ce qui peut se retrouver dans le final.

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Sanetoshi ne cesse de blâmer ces fameuses boîtes et les individus pour ne jamais sortir de leur carcan. La terrible vérité, c’est que sa propre stratégie de survie réside en un fruit emprisonné dans un globe assimilable à une cage, au monde ou à la société, et subséquemment, qu’il ne partage pas. Il est lui-même auteur des murs qu’il condamne, et si Momoka a pu explicitement être assimilée au Christ sauveur, tout comme le titre de l’épisode 15 en atteste (et les "punitions" qu'elle endure lorsqu'elle sauve les victimes d'un destin tragique, à l'instar de Jesus crucifié et endossant le pêché des hommes), Sanetoshi s’inscrit d’autant plus comme son opposé, en tant qu’Antéchrist. Ce dernier apparaît effectivement lorsque la fin du monde approche, et se décrit en tant que figure maléfique menteuse et tentant de se substituer à Jesus. Or c’est exactement ce dont il est question ici, Sanetoshi ayant bel et bien pour desseins la destruction du monde, et ne cessant de se faire passer comme le messie pouvant aider Kanba, sauver Himari ou Masako. Il apparaît donc comme un imposteur.

http://img4.hostingpics.net/pics/831198917.jpg (Avant la révélation)
http://img4.hostingpics.net/pics/335880208.jpg (Après la révélation)

Ces plans de l’épisode 23 pourraient pratiquement se superposer. Les individus apparaissaient grisés, des êtres sans personnalité prisonniers de leur boîte, s’oubliant eux-mêmes. Puis à la fin, ils apparaissent enfin en couleurs, tels un voile qui se lève. De par la stratégie de survie de Sanetoshi, nous pouvons donc constater que c’est en réalité lui-même qui les plaçait dans ces boîtes. En s’appuyant sur ce renvoi au Gnosticisme, son état d’entité cosmique supervisant le monde, gardien de la Bibliothèque et pourvoyeur de malédictions, il pourrait donc s’assimiler au Démiurge, piégeant inconsciemment le divin dans la matérialité. Là où Momoka serait alors Sophia, équivalent du Christ et figure s’éprenant d’amour pour le bas monde, apportant la gnose aux hommes et les aidant à s’émanciper, à atteindre le Fruit.

Sanetoshi me semble donc présenté dans la série comme l’antagoniste passé à côté du propos, et s’étant mépris. C'est ce qu'il dit à Kanba, à la toute fin, en déclarant qu'il ne sera jamais heureux, et qu’il retournera poussière, tel le Démiurge dans le Gnosticisme. Il est également persuadé que le train repassera, conformément à la logique de la boucle qui se répète, ce dont Momoka n'est justement pas si sûre, "Qui sait ?".

http://img4.hostingpics.net/pics/879734919.jpg (Récurrence des bras en croix, du partage salvateur)
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Le wagon des protagonistes s’est bel et bien détaché, tel des chaînes se brisant immédiatement après la confession de Shôma, tandis que le Cercle qui gravitait jusque-là autour de Kanba, évoqué précédemment, s’est lui aussi brisé. Nous retrouvons de nouveau le triomphe de l’amour et l’émancipation en découlant, de la même manière que cet amour et le partage ont pu libérer Shôma et Kanba de leur boîte.

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La lumière que prétendait pouvoir offrir Sanetoshi apparaît donc comme factice, la Vraie Lumière étant finalement trouvée quelques minutes plus tard par Kanba et Shôma à travers leur amour et leur sacrifice, afin de respectivement sauver Himari et Ringo, tout en mettant un terme à la malédiction.

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Ce dont parlaient les petits garçons au tout début de la série se trouve ainsi consacré lors du final. Cette notion de lumière véritable, lorsque mise en parallèle avec les références d’ores-et-déjà établies comme le Karma, le Samsara ou le châtiment, n’est dès lors guère sans rappeler le Nirvana, signifiant littéralement "extinction", "libération", "passer au-delà de la souffrance". A fortiori en observant la manière dont disparaissent les héros, représentant des plus fidèlement ce que recoupe le Nirvana, tant dans sa traduction que sa substance, c’est-à-dire l’illumination et la rupture du Cercle.

Les convergences sont d’autant plus fortes que la Bible Gnostique décrit la mort du Prophète Mani en ces mots : "It was a day of pain and a time of sorrow, when the messenger of light entered death, when he entered complete Nirvana". En effet, le Gnosticisme fait état du monde matériel inférieur régi par le Démiurge, dont il convient de s’émanciper de manière à atteindre le Salut ou le Plérôme, soit ce "Monde Campanella" dont il est question dans la capture ci-dessus, via l’amour et le don de soi incarné par Momoka.

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Cette dimension matérialiste est sûrement symbolisée par les marques Pingouins revenant de manière récurrente au cours de la série, le pingouin étant d’ailleurs un oiseau perçu comme cloué au sol (techniquement ce sont les manchots qui ne volent pas), renvoyant à la thématique de l’émancipation, ou en l’occurrence de la non-émancipation. Cette transposition de l’idée du monde matériel du Gnosticisme, à une société actuelle de laquelle nous serions prisonniers, recoupe en partie directement les boîtes dont fait mention Sanetoshi, de même que ce globe-prison métaphorique entraperçu, et piégeant notre essence divine ou spiritualité. Or il est possible de constater que les pommes apparaissant lors du final, s’avèrent justement vierges de toutes marques, symbole supplémentaire d’émancipation des protagonistes s’étant libérés.

Les enfants apparaissant sous les traits de Kanba et Shôma durant l’épilogue, ne sauraient donc être les véritables réincarnations de ces derniers, qui, qu’il s’agisse de la perspective de Sanetoshi ou de Momoka, n’appartiennent plus à ce monde, ayant soit "disparu sans laisser de trace", ou s’étant justement libérés. Ce qui constitue l’hypothèse la plus probable, dans la mesure où Himari retrouve l’ours en peluche et le message laissé par ses "frères", de même que leurs pingouins ont subsisté et les suivent. En revanche, la destination des garçons est inconnue, tandis qu’ils longent un ciel étoilé, laissant entrevoir la portée symbolique de ce "retour" des héros.

J’ajouterai en guise de conclusion que la conception de Sanetoshi n’est guère pour autant présentée comme pleinement erronée. Le train reste susceptible de repasser, et son constat d’un amour qui ne peut être solution à tout semble difficilement réfutable dans la réalité. Tout comme les boîtes dans lesquelles peuvent s’enfermer les individus, ou la prison que pourrait être le monde, la société ou un éventuel Destin. Le message fondamental lui ayant échappé et mis en scène par Ikuhara, étant que ce n’est en aucun cas une fatalité. Il est possible de s’en émanciper grâce à la volonté et l’amour, si nous sommes prêts à faire les sacrifices nécessaires ou à donner de soi.

Bien entendu, cette analyse pourrait encore être approfondie, notamment sur les éléments que j’ai pu soulever sans aller plus loin ou d’autres, comme la Bibliothèque, le trio de pingouins, la symbolique des lignes et des cercles etc… Beaucoup de matière est encore explorable !

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