Critique de la saison 1

Avis sur Mindhunter

Avatar Cinémascarade Baroque
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Produite par David Fincher (« Seven », Fight Club », « Zodiac », « Gone Girl »…. What else ?), la série revient au thème de prédilection du réalisateur : la figure du tueur en série. Ce n’est pas tant l’image médiatique qui l’intéresse que la personne profondément perturbante, avec une vision bien à part du monde, de son fonctionnement et de son rapport à la société, à autrui qui ébranle les convictions les plus profondes. Après avoir essayé de l’arrêter en se glissant dans sa logique (« Seven »), tenté d’instaurer une enquête minutieuse adaptée à son comportement sur plusieurs années (« Zodiac »), « Mindhunter » cherche donc à retrouver les origines, la définition même d’un criminel au comportement dérangeant.

Que peut-on encore dire ou illustrer sur cette figure célébrée au cinéma, à la télévision ou encore dans la littérature ? Récemment encore, l’excellente série « Hannibal » mettait en lumière la belle côte de popularité des psychopathes comme jamais. De l’opportunisme pour Fincher ? Sûrement pas et c’est même le contraire, « Mindhunter » va s’acheminer à dépouiller tout ce qui fait « le mythe » du tueur en série, bien ancré dans l’Histoire des États-Unis (Ed Gein, Charles Manson, Ted Bundy…). C’est d’ailleurs ce qui impressionne le plus dans cette série : sa très grande sobriété narrative et stylistique. Il n’y a pas de pseudo métaphysique du mal plombant, pas d’effet de mise en scène pour surligner un suspense, pas de vrai arc narratif avec méchant qui attend son heure, aucune grandiloquence. Juste de la pure investigation minutieuse, lente, méthodique, souvent prenante, parfois frustrante. Bref, on suit au grès des péripéties policières de nos deux agents. C’est des gars qui discutent avec des dingues, prennent des notes, s’enregistrent et s’interrogent pour déchiffrer tout en tenant tête à leur hiérarchie qui ne comprend pas vraiment ce qu’ils font et, plus grave, pourquoi ils le font.

Il ne s’agit pas seulement de créer un mode d’emploi pour débusquer les individus potentiellement dangereux, il faut également faire évoluer les mentalités. Parler de psychologie criminelle paraît banal à notre ère, absolument pas à l’époque de la série, même pour un organisme comme le FBI. « Les faits et seulement les faits » est un diction qui paraît bien dépassé devant l’ampleur et l’horreur de crimes tellement sordides qu’elles empêchent une rationalité immédiate. Les gangsters à la Al Capone ont laissé leur place. Les agents Ford et Tench évoluent donc dans des bureaux coincés au sous-sol, avec du matériel restreint, des collègues réticents et un instinct qui peut soit être gagnant soit un facteur pouvant faire écrouler tous leurs efforts. C’est tout un langage et une procédure à réinventer dans le secret. C’est donc une révolution intime, se faisant dans la douleur avec toutes les rivalités que cela comporte. Chaque protagoniste, avec ses qualités et ses défauts, a sa façon de faire et de s’approprier le travail (Ford agit selon sa fascination plus ou moins éclairée, Tench, de « l’ancienne école », tente de se préserver tout en gardant un comportement rude et la psychologue Carr, malgré un regard extérieur audacieux, affiche une certaine condescendance intellectuelle).

Évidemment, la moralité est indéniablement ébranlée lorsque l’on choisit de plonger consciemment dans les ténèbres. C’est celle des personnages mais également d’une époque en pleine mutation, dans laquelle les idéaux du « Flower power » ont depuis longtemps été jetés aux oubliettes par les crises, la guerre du Vietnam et les meurtres sordides de Charles Manson. Encore une fois, « Mindhunter » se montre d’une finesse inouïe en partant de détails simples mais qui trouveront un écho profond au récit. Dans certains épisodes, le travestissement ne doit plus être lié à une forme de perversion pouvant basculer dans le crime, un agent de couleur n’est pas engagé car 80-90% des suspects sont racistes et cela peut ainsi nuire aux enquêtes ou encore Edmund Kampeur, le premier tueur interviewé explique « qu’on ne naît pas tueur, on le devient. Nous sommes conditionnés pour être ce que nous deviendrons ». Interpellant tout cela ? C’est le but. Autre point à souligner, la volonté de ne pas basculer dans le « sordide environnemental » qu’installe certains thrillers. Les descriptifs, les rares photos esquissés, les témoignages suffisent à charger une atmosphère froide mais non dénuée d’émotions.

La série prend son temps pour installer ses personnages, donner le rythme à la narration et lancer les recherches. Les épisodes font parfois presque une heure, des fois ce sera à peine 40 minutes. Il n’y a pas d’esbroufe, pas non plus forcément une recherche d’efficacité, juste s’adapter à l’humain, à ses avancées, ses contradictions et parfois son désespoir. L’épisode 8 est pour moi le plus beau parce qu’il arrive à un stade où Ford tente d’appliquer les résultats de leurs recherches sur une affaire très délicate. Il apprendra à ses dépends que chaque question n’apporte pas une réponse claire (peut-on condamner un directeur d’école qui chatouille ses élèves et leur offre de la monnaie au lieu de punir ?). Qui est la victime ? Qui est le criminel ? Quelle justice ? Un trouble profond qui trouve une superbe illustration à la fin dans laquelle Ford se voit isoler dans une pièce plongée dans le noir, sans pouvoir voir les visages des autres. Le style Fincher à son paroxysme, à sa maturité, quand l’esthétique travaillée se fond avec l’ampleur du scénario. Tench et Carr ressentent un même malaise, en tentant de concilier la famille et la sauvegarde de leur image. Ont-ils peur de plonger comme Ford ? Sans doute car l’agent est aussi brillant que franchement naïf dans certains domaines (les séquences avec sa compagne sont un miroir de sa conscience, de sa volonté d’une vie stable).

La saison montre des agents essayant à tout prix de ne pas franchir la limite, la frontière ambiguë et réconfortante du Bien et du Mal. Pourtant, le Mal est toujours séduisant d’une manière ou d’une autre et les deux derniers épisodes préparent des lendemains pouvant ébranler la nature profonde de chacun. Alors qu’un potentiel tueur (des petites scènes d’introduction assez marquantes) se dessine à l’horizon, Ford semble prédisposer à un côté obscur rappelant l’instabilité mentale des futurs profilers. Il me fait penser à Will Graham, personnage du roman « Dragon Rouge » de Thomas Harris, aperçu également dans le film « Mindhunter » de Michael Mann et la série « Hannibal » (tiens donc…). Avec la scène finale, l’expression « étreindre le Diable » n’a jamais semblé aussi authentique. Si la première saison a révélé beaucoup de choses, elle risque sacrément de redistribuer les cartes avec la suivante.

Derrière cette longue investigation, cette relecture de l’Histoire de la criminalité, se cache en amont une tragédie exprimant ainsi le sacrifice mental de ses protagonistes. Une cause primordiale mais qui semble poser problème dans un monde qui n’a pas encore accepté toutes les horreurs qui se nichent dans les recoins perdus. « Mindhunter » est une série brillante, un modèle d’écriture et d’intelligence narrative, sachant autant suggérer que dévoiler. Notre regard juge, décortique et analyse autant que les personnes que nous suivons. Entre voyeurisme et réflexion sur notre capacité à prendre du recul sur ce qui nous dérange, la série hante et touche par la profondeur de ses questionnements. Elle se montre même (paradoxalement ?) attachante car elle se raccroche à une Humanité difficile à cerner. L’émotion n’est jamais facile, prévisible ou faisant figure de « pause » dans les enjeux, elle est intrinsèquement liée aux agissements. Pour une série qui ne cherche pas à faire du bruit, voilà un sacré camouflet dont beaucoup devraient s’inspirer, que ce soit au cinéma ou à la télévision.

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