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Avis sur Normal People

Avatar Rudy KantFail
Critique publiée par le

Critique/analyse également postée pour le roman sur lequel est basé la série et valable pour les 2 oeuvres

Normal People, c’est le récit de l’histoire d’amour entre Connell et Marianne, à partir de leur dernière année de lycée à l’ouest de l’Irlande puis au cours de leurs années d’études à Dublin.
Ou plutôt, c’est un roman sur la dynamique de l’amour.

En s’appuyant sur une structure narrative classique, Sally Rooney écrit un roman d’influence marxiste. L'autrice, comme Doris Lessing rejettent l’idée d’autonomie absolue et d’individualisme. Pour elles, nous nous façonnons les uns par rapports aux autres et l’indépendance totale n’est pas une perspective humaine désirable ou même possible : « Le marxisme voit les choses comme un tout, et reliées entre elles – tout au moins il essaie ». (Préface du Carnet d'Or, Doris Lessing)

L’écriture ciselée au plus près de ses personnages, Sally Rooney étudie comment les systèmes du capitalisme et du patriarcat affectent la personnalité, les comportements au niveau le plus intime. Ils infectent et conditionnent les dynamiques de pouvoir et d’attachement inhérents à la relation amoureuse, un jour la nourrissant, l’autre la détruisant.

Une histoire d’amour peut bouleverser nos personnalités, nos choix et nos manières d’être.
On ne peut pas échapper à la nature transactionnelle des relations amoureuses.
Mais s’y engager en ayant uniquement recours aux les mécanismes de la consommation et de la domination qui régissent le reste de l’existence, c’est la corrompre.

A travers le personnage de Connell, c’est toute la sociabilisation et l’éducation des garçons, qui ne fournit aucun outil d’expression et de communication des émotions qui est pointée du doigt.
La culture de sa classe sociale, dans laquelle la virilité bruyante et vulgaire est sans cesse célébrée, resserre l’étau.
Tant que ces codes sociaux ne sont pas remis en question par les individus eux-mêmes, les rôles d’hommes à incarner sont très limités.
Connell n’a pas d’autres modèles et pense que l’expression sensible de son être est anormale. Alors il se résout à tout enfouir.
Devenu adulte il apprend le suicide d’un ami du lycée, et comprend que cette angoisse n’est pas tant une question de caractère ou de personnalité : l’injonction à la performance masculine et l’absence d’horizons, conséquences de la crise économique début des années 2010 conduisent au suicide d’un ami de lycée.
Dans la série, Paul Mescal joue d’ailleurs à la perfection la détresse dans laquelle Connell plonge après le suicide de Rob. Une expérience qu’il a lui même traversé : Au cours de son adolescence en Irlande de l’ouest, 3 de ses camarades de classe se sont suicidés.

Avec le personnage de Marianne, Sally Rooney retrace le lien entre les violences subies dans l’enfance et les conduites dissociantes à l’âge adulte.
Ainsi Marianne évolue progressivement vers une sexualité violente, BDSM. L’écriture du personnage indique clairement que cette sexualité est déterminée par son histoire familiale et sociale plutôt que le choix d’une sexualité « pimentée ». La haine de soi qu’éprouve Marianne est profondément ancrée dans la violence qu’elle a subie de la part des hommes de sa famille et de la complicité silencieuse de sa mère. Ce trauma originel conditionne son rapport aux hommes, en particulier dans l’intimité et la sexualité. La plupart exploitent et exacerbent cette blessure et Marianne se dissocie un peu plus à chaque fois.
Au près de Connell, l’impact du trauma sur sa personnalité ne disparaît pas.
Mais leur relation lui permet de l’affronter, de le transcender et ils inventent ensemble une relation dans laquelle le trauma arrête finalement d’être nourri. Il est apprivoisé et sa blessure existentielle est apaisée.
Elle peut enfin être autre chose qu’une femme meurtrie, éclatée en mille morceaux. En prenant appui l’un sur l’autre, ils font la paix avec eux-même et sont désormais capables d’avancer.

Constance Grady le décrit très bien dans son article sur Vox : "
In Normal People, Marianne and Connell spend years coming together and then drifting apart from each other over and over, forever reenacting the trauma of that high school betrayal of Connell keeping Marianne a secret from their classmates. And Rooney makes it clear that the power dynamic of their relationship will never really change, that Connell will always have a power over Marianne, even in moments that might otherwise play as straightforwardly romantic. When Connell saves Marianne from her sadistic older brother and then tells her, “No one is going to hurt you like that again,” Rooney immediately informs us that “in a rush he feels his power over her again, the openness of her eyes.”

But in the end, Marianne and Connell don’t resolve things by deciding that their relationship is not healthy and cutting all ties with each other, or by somehow recreating the power dynamic of their relationship so that Connell no longer has control over Marianne. Instead, they resolve things by drifting apart again, this time without bitterness or rancor, and with the knowledge that if they come together again, Marianne’s submissiveness will be intact. “I’ll always be here,” Marianne tells Connell in the novel’s last line. “You know that.”

Normal People n’est pas un livre sur la relation amoureuse en tant que fin en soi.
Sally Rooney partage seulement sa conviction profonde que l’autre fait pleinement partie de la construction de soi : « You are always a combination of the influence of others ».

Marianne et Connell sont obsédés par l’idée d’être normaux. A quoi Sally Rooney répond : c’est ça être normal.
Se débattre avec ses traumas personnels, conséquences de systèmes oppressifs et violents perpétués par tous, à un certain degré.
Apprendre à lutter pour exprimer notre humanité face à leur poids, les agencer pour qu’elles ne nous étouffent pas.

« Grandir consiste à comprendre que sa propre expérience incroyable et unique est ce que tout le monde partage ». - Préface du Carnet d’Or, Doris Lessing

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