Rupaul’s Drag Race

Avis sur RuPaul's Drag Race

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J’avoue que pendant très longtemps, je n’ai pas été à l’aise avec le travestissement, en Martinique, où j’ai grandi, il y a pour tradition de travestir les petits garçons en filles pour le carnaval, c’est une façon d’exorciser toute la féminité, pour qu’ils soient plus virils le reste de l’année (je crois qu’il y a une tradition semblable au Japon, évoquée dans le manga XXXHolic de Clamp, mais il ne s’agit pas du carnaval). Je l’ai vécu comme une forme de violence qui m’a rendu passablement hostile au travestissement. Cependant, Rupaul’s Drag Race m’a réconcilié avec. À l’origine, je souhaitais surtout me mettre aux reality shows, c’était une pratique culturelle qui m’échappait complètement alors que ça avait l’air super chouette (et surtout, très mésestimé, comme le porno). Un ami m’a recommandé Rupaul’s Drag Race comme une parodie de reality show. En effet, Drag Race reprend en particulier les codes de deux émissions existantes, America Next Top Model (tv réalité sur le mannequinat, mené par Tyra Banks) et Project Runway (tv réalité sur la haute couture) pour les tourner en dérision.

Ce qui me fascine le plus dans Rupaul’s Drag Race, ce sont les castings. Je suis persuadé que chaque saison correspond en réalité à une thématique concertée avec les directeurs de casting. En effet, la saison trois est de toutes évidences dédiée aux fashions queens, la saison quatre est celle des freaks, la cinquième est la saison des comedy queens. J’ai plus de mal à cerner les autres, le casting de la deuxième saison avait l’air particulièrement jeune comparé à celui de la première saison qui avait plutôt l’air expérimenté, et je soupçonne la saison six d’être celle des trades (candidats qui sont super mignons lorsqu’ils ne sont pas encore en drag queens).

Ces castings s’accompagnent d’une forme de narration, c’est le weird kid qui gagne au lieu de la showgirl traditionnelle. C’est la Cinderella tourmentée par ses méchantes soeurs qui est finalement triomphante. C’est la shady queen reine du stand-up qui est victorieuse, en dépit de ses concurrentes super belles, qui chantent et qui dansent. Ce sont également des choix politiques que fait RuPaul, car ce sont des noires qui gagnent les deux premières saisons, ensuite un asiatique, une blanche qui se considère “white trash”, la “meilleure drag queen juive et narcoleptique de Seattle”, et enfin une latino. (Et on suppose que la dernière championne en date gagne parce qu’elle est genderfluid et que la série a eu des soucis avec la controverse sur le lingo transphobe employé lors d’une épreuve pendant la sixième saison.) J’ai l’impression que la saison sept annonce enfin le déclin de l’émission, notamment avec ces épreuves à thèmes qui annoncent un manque d’idées pour renouveler le show, c’est le moment où l’émission dure depuis assez longtemps pour que tout le monde devienne méta, deux candidates ont choisi des drag queens des précédentes saisons pour le snatch game, et lorsqu’on commence à s’autoréférencer, ça ne sent plus très bon. Peut-être aussi que les candidates réfléchissent trop (car il y a moyen de devenir connue, mais aussi d’avoir une réputation détruite à cause de cette émission), se montrent moins inspirées et du coup, moins divertissantes. J’ai l’impression aussi (mais j’aurais besoin de l’avis d’un connaisseur) que le montage de l’émission est moins bien foutu que dans les cinq premières saisons, qu’il y a moins de storytelling (j’ai eu du mal à saisir quelle était l’intrigue principale de la sixième saison). Les candidates, particulièrement dans les première saisons, sont très inspirantes, notamment Latrice Royale avec son célèbre speech : “It’s ok to fall down. Get up, look sickening, and make them eat it.”

Le format du reality show m’a beaucoup apporté, ne serait-ce que pour mieux comprendre comment interagir dans un groupe. Je crois que ma sociabilité s’est améliorée en observant comment ces drag queens fonctionnent ensemble. J’ai compris comment on pouvait devenir “annoying” (et j’ai bien pris des notes pour l’éviter à tout prix) ou apprécié au sein d’un même groupe. J’ai toujours été une personne plus à l’aise dans l’intimité, avec des comités restreints d’une ou deux personnes. Mais je crois que les reality shows permettent d’observer et de comprendre aussi comment s’intégrer dans un groupe.

J'aime comment Detox maîtrise cette fine social scene, lorsque Coco essaye de monter le groupe contre elle, Detox remet très rapidement les pendules à l'heure en faisant les gros yeux. Différence fondamentale avec le positionnement non violent de Jinkx qui se fait du coup harceler par les autres candidates (mais devient du même coup un symbole pour les jeunes spectateurs). Sa douceur évoque pour moi la drag persona de mon oncle qui est une célèbre drag queen en Allemagne, Lilo Wanders.

J’aime bien comment Rupaul a finalement développé une solidarité plus forte entre les drag queens grâce à son émission.

Rupaul’s Drag Race compte des candidates transgenres (Sonique, Kenya, Carmen, Monica) ou séropositives (Ongina, Trinity) ce qui donne pas mal de visibilité aux deux communautés. Des candidates ont aussi fait du porn, à savoir Detox, Jade et la gagnante de la dernière saison.

Une astuce pour prévoir sinon la gagnante, au moins une finaliste : toujours repérer celle qui gagne ce challenge couture au premier épisode, toutes celles qui ont remporté cette épreuve ont été en finale (sauf Morgan McMichaels en deuxième saison). Je pense aussi que Rupaul essaie de faire en sorte que ça fasse sens de remporter la victoire, par exemple, la première gagnante, venait du Cameroun, un pays homophobe. J’ai cru pendant un moment que Katya aurait le même genre de victoire, jusqu’à ce que je réalise qu’elle n’était pas vraiment russe. Parfois, on a des gagnantes évidentes tant elles écrasent les autres candidates, je pense surtout à la troisième saison et la sixième saison. Je crois que l’un des plaisirs du reality show est de juger les candidates dès le début pour se rendre compte à la fin qu’on s’était complètement trompé.

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