Les bons côtés du KGB, The Americans (saison 2 et 3)

Avis sur The Americans

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Terre de refuge pour les scénaristes depuis la fin des années 90, parallèlement à la disparition du cinéma indépendant américain, la série outre-Atlantique connaît depuis quelques années une nouvelle révolution avec l’appropriation du format par des réalisateurs et acteurs bankables d’Hollywood.
A rebours de cette évolution, FX, petite sœur de la chaîne du groupe Fox, continue de produire des séries à l’ancienne (et pour pas cher) : casting de deuxième ordre, esthétique cracra, investissement minimum dans les extérieurs… mais scénarios solides avec de gros efforts concédés à la cohérence générale et à la caractérisation des personnages sur le long terme (The Shield).
Cependant, ces dernières années, avec The Americans et Louie (la série en roues libres de Louis CK, dans un genre très différent), la chaîne fait également preuve de ce qui manque de plus en plus à son prestigieux modèle HBO : l’audace.

Dans la banlieue de Washington, pendant la guerre froide, deux agents du KGB se font passer pour un couple d’américains moyens, avec cuisine équipée et enfants dupés élevés à l’américaine, pour tenter d’arracher à l’Amérique de Reagan ses plus précieux secrets militaires. La première saison, inégale à certains égards, assumait complètement le degré de provocation maximum porté par le synopsis. Car les sympathiques Philip et Elizabeth Jenkins ne sont pas des traitres, comme l’assommant Nicholas Brody de Homeland. Ce sont au contraire de bons patriotes russes prêts à sacrifier leur vie et celle de leurs enfants pour barrer la route au fanatisme reaganien des années 80.

Écrite par un ancien agent de la CIA, la série est, idéologiquement parlant, formidablement équilibrée. Autant dire que dans une perspective américaine contemporaine, The Americans est quasiment un brûlot communiste. La série propose en effet au public de la Fox ( ! ) de se réjouir de voir des agents russes éliminer les uns après les autres des agents du FBI, et autres bons américains qui se trouvent dans le passage. Ce simple retournement de valeurs, dissimulée derrière une prudence historique de bon ton qui ne trompe personne, ferait de The Americans un objet révolutionnaire qui mériterait amplement sa place dans les révélations télévisuelles de ces deux dernières années. Mais ce ne serait pas faire justice à la saison 2 de la série, qui vient de se terminer sur Canal + série, qui confirme les indéniables qualités d’écriture à l’œuvre sur FX.

Mais prévenons d’abord le fan de True Detective et de la série de qualité. The Americans, c’est filmé par mamie, joué par des acteurs anglais qui doivent passer pour russes grâce au trait de khôl que leur refourgue la maquilleuse, et qui sont flanqués, à l’ancienne, de perruques et postiches fabriqués dans des usines soviétiques. Pire, la série se déroule dans les années 80. C’est gris, c’est beige et le décorateur doit passer beaucoup de temps sur les brocantes pour boucler son budget. Évolution notable lors de la saison 2, un bon tiers de la série se déroule dans les bureaux du KGB où tout le monde parle… russe…

Passé ces quelques détails qui feront de la peine aux graphistes parisiens, alors que l’émouvante saison 1 nous offrait le spectacle d’un couple de circonstance, formés pour répondre aux attentes de mère Russie, qui tombe amoureux l’un de l’autre après quinze ans de mariage et de méfiance réciproque, la deuxième saison parvient, en liant le politique et l’intime à disserter intelligemment sur l’exploitation du corps par le travail et sur l’éclatement de la famille face au secret et au mensonge. Envers complet de Homeland, The Americans parvient à problématiser au sein d’une même famille toute les questions éthiques qui traversent cette mise en confrontation de deux modèles politiques opposés, et cela, de la seule manière valable : en observant les évolutions successives des personnages dans le temps face aux événements de leur quotidien. Dans cette perspective temporelle, qui demande au créateur et aux scénariste un grand degré de réalisme quant à l’observation du système qu’ils décrivent, ce qui fait de la série une forme intrinsèquement plus liée à la littérature qu’au cinéma, The Americans parvient à défricher plusieurs terrains vierges sur le sujet pourtant surabondamment traité de l’espionnage russe : quelles sont les séductions du capitalisme et quel est le prix que l’individu est prêt à payer pour y accéder ? Comment parvenir à aimer quand la sexualité est un outil de travail (et cela aussi bien pour Philip que pour Elizabeth) ? A-t-on le droit/devoir de sacrifier ses propres enfants à l’idéologie qui nous porte ? Comment prôner la vérité dans un système bâti sur le mensonge ?

En instillant une forte dose de réalisme sur les situations et les techniques d’espionnage de l’époque, sans mise en scène spectaculaire, sans réinterprétation historique à la sauce Hollywood et sans démonstration éclatante, Joe Weisberg, créateur de la série, construit le temps d’une saison une réflexion majeure sur l’homme, sa société et son époque. Largement de quoi pallier les quelques défauts de forme. Et de rêver à une série développée en parallèle de The Americans : The Russians, soit le quotidien d’agents dormants américains sur le sol russe…

Saison 3 : un secret de famille

a saison 3 d’une des séries les plus passionnantes du moment se termine en conservant son aura de mystère, assortie d’une violence psychologie glaçante. Comme dans Les Sopranos, comme dans Breaking Bad, un malaise durable contamine le spectateur, qui tombe à la suite des personnages dans le gouffre que surplombe et dissimule la façade fleurie de la famille américaine typique. Très différente par la forme de ses consœurs d’HBO et AMC, The Americans creuse pourtant la même veine : quel monstre se cache derrière l’American way of life ?

Ainsi, cette troisième saison se concentre sur le cataclysme personnel que va vivre la fille du couple d’espion lorsqu’elle passera de l’autre côté du miroir. Pressentie pour être un espion de deuxième génération, la jeune Paige est « préparée » par ses parents à quitter sa chrysalide de sale gosse américaine pour devenir une froide espionne russe, comme sa maman. Mais les plans conjoints des parents-espions et du KGB sur l’avenir de la jeune fille pèsent de moins en moins lourds en regard de la métamorphose que doivent opérer les deux « américains » : si leur fille entre, lors d’un rite de passage à l’âge adulte puissance mille, dans l’ère du mensonge, Philip et Elisabeth doivent, pour leur part, assumer leurs choix pour la première fois devant leur progéniture. Dès lors, le pain quotidien de la cruauté est plus difficile à avaler (superbe épisode 9 qui voit Elizabeth pousser au suicide une femme âgée qui lui demande quel bien peut sortir de tant de cruauté). De l’une (Paige) ou des autres (le couple), qui cassera le premier ? Car la saison 2, qui montrait la famille doppelgänger des Jennings se faire sauvagement assassiner par le fils mis devant la réalité nue, ne laisse guère de doute : le mensonge est à la racine de toutes les tragédies.

C’est le signe des grandes séries, la saison trois gonfle les enjeux. Mais plus étonnant, The Americans, par son mouvement constant entre vérité et mensonge, prend en charge certaines « meta » questions posées par ce qui constituent le gros point faible de la série depuis la saison 1 : son casting. Car comment « croire » à cette imposture d’agents russes entraînés pour être de parfaits américains lorsque les acteurs qui les incarnent sont eux-mêmes anglais ? Pour tourner à plein régime, il eût fallu que la série apporte aux questions intra-diégétiques (un agent russe peut-il parler l’américain sans accent ? peut-il acquérir une culture 100% américaine au fin fond de l’URSS ?) des réponses extra-diégétiques (de « vrais » acteurs russes qui montrent que la méprise est possible en « jouant » les américains). De par son casting peu crédible (d’autant plus que les acteurs, fussent-ils anglais, n’ont rien de génial), The Americans ne convainquait jamais tout à fait.

Mais, habilement, la saison 3 représente ce doute originel à l’écran et c’est avec satisfaction que le spectateur regarde le malaise saisir Philip et Elizabeth tout autant que leurs interprètes Matthew Rhys et Keri Russel, lorsque la jeune Paige leur intime de balbutier quelques mots de russe. Peu convaincu, mais soulagé, le spectateur peut alors profiter pleinement d’une série à l’écriture subtile et hypnotique qui décline dans ses plus terribles acceptations (inceste, parricide…) le secret de famille.

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