Une assez bonne série qui n'atteint pas encore ses ambitions.

Avis sur The Witcher

Avatar Vy Ty
Critique publiée par le

The Witcher est une série assez réussie qui dans certaines circonstances pousserait beaucoup de spectateurs à attendre impatiemment la suite. Mais les circonstances actuelles lui sont très défavorables en partie à cause des préjugés d'un certain public mais aussi en partie à cause des attentes qu'elle a, elle-même, crées.

Le plan marketing de la série est foireux. La série est présentée, officiellement ou officieusement, comme un possible héritier de Game of Thrones or elle n'a rien à voir. Les bouquins et l'univers plus globalement n'ont en commun avec GoT que d'être de la Fantasy à succès. Mais les associer pour autant est une erreur des plus profondes. C'est presque comme dire que Les Incorruptibles de Brian de Palma est l'héritier des Dix petits nègres d'Agatha Christie parce que ce sont tous les deux techniquement des policiers. Alors que Game of Thrones se centre sur la politique et y mêle en toile de fond le destin des personnages qui passeront et trépasseront au cours de l'intrigue, l'intrigue de The Witcher est centrée sur le destin d'un personnage et la politique devient la toile de fond. D'un point de vue narratif, on ne peut guère faire plus différent qu'une narration à la focalisation éclatée, alternant les points de vue, et une narration focalisée autour d'un unique personnage principal, quasiment éponyme. L'aspect fantasy de l'univers est introduit aussi de manière opposée. Alors que GoT, introduit le fantastique à la marge, soit de manière subtile et progressive, soit à la marge de l'intrigue des personnages principaux, le personnage principal de The Witcher est clairement défini par cette caractéristique. Les monstres ne sont pas non plus un danger lointain à la marge, perçu même comme un mythe dans l'univers de Martin, mais, ici, une présence concrète et quotidienne acceptée de tous. Ces différences parmi tant d'autres poussent à la déception tous ceux qui pourraient attendre de près ou de loin, une série dans la continuité de celle de HBO. Sans oublier le fait que bien entendu, afficher de manière aussi outrancière de telles ambitions, c'est pousser le spectateur à reprocher presque à juste titre les moindre défauts de la série. Au lieu d'apprécier ses qualités et d'apprécier toujours plus la série au fil des épisodes et des saisons. C'est pour moi une grosse erreur marketing que d'avoir tant mis en avant la série et ses ambitions. Certes, à court terme, elle suscite la curiosité et attire beaucoup plus de spectateurs mais à long terme, elle empêchera l'attachement de beaucoup qui autrement y auraient vu une bonne surprise. Déjà que le fait de diffuser d'un coup tous les épisodes, freine l'attachement progressif aux personnages et à la série, pas besoin de rajouter en plus des éléments qui pourraient entraver cette immersion. Par ce statut d'héritier de Got, la série va d'abord donc décevoir une grosse partie du grand-public.

Avant même de parler de la série en soi, les créateurs sont donc en partie responsables de l'accueil forcément mitigé qu'elle recevra. Et cette déception du grand public s'ajoutera à celle des fan de la saga. Parce qu'ils adaptent une série littéraire qui est déjà un succès, ils vont naturellement s'attirer les foudres des fans de la première ou de la dernière heure qui vont crier à la trahison. Même les adaptations les plus fidèles au cinéma ou en série, ont toujours été la cible de critique à ce niveau-là. Une adaptation ne peut y échapper.

Et pourtant en ce qui concerne la fidélité à l'univers, les créateurs m'ont beaucoup étonné même si je ne pense pas que j'aurais fait les mêmes choix. Ils ont pris le risque de vouloir être aussi fidèle que possible à la saga littéraire tout en reniant une certaine narration propre aux premiers tomes de la saga littéraire. Un vrai risque car ils se contraignent ainsi à suivre certains aspects de l'oeuvre qui ne sont pas forcément particulièrement propices à une série télé, et pour quels bénéfices ? Puisque comme je l'ai déjà dit, toutes les infidélités seront scrutées à la loupe pour mieux les lui reprocher.
Le personnage principal est bien retranscrit, mais comme toujours, la vision de chaque lecteur est personnelle et cette fidélité ne sera donc pas appréciée à sa juste valeur. Personnellement j'appréhendais l'interprétation et est donc été très agréablement surpris par la justesse de l'interprétation de Cavill. Quoiqu'on en dise, dans les bouquins, le personnage n'est pas d'une subtilité à tout épreuve tant dans son comportement que dans ses paroles. Mais ce charisme efficace en littérature peut rapidement devenir cliché et exagéré une fois adapté. Il est souvent nécessaire de présenter un personnage plus complexe pour ne pas être dans la caricature, les faiblesses apparentes et non pas subtiles sont presque systématiques dans les oeuvres télévisuelles. La série, elle, ose présenter le personnage tel qu'il est à l'origine. Sombre même dans sa voix, grave, rugueuse. Une façon de parler tellement "virile" qu'elle devrait tomber dans le ridicule, comme si Bruce Wayne parlait systématiquement avec sa voix de Batman. Pourtant l'interprète arrive à ne pas donner l'impression de se forcer. Certains trouveront peut-être ridicule ce ton mais ce serait reprocher finalement au personnage d'être ce qu'il est, de le vouloir finalement plus banal. Oui, on est à deux doigts de tomber dans le nanar mais on y tombe jamais. Apercevoir le précipice, ce n'est pas le franchir, loin de là.
Outre le personnage principal, l'univers est très fidèle et on aperçoit assez vite ses caractéristiques. J'ai même aimé que ne soient pas introduites de manière laborieuse certaines capacités du héros. Ce manque de subtilité dans les jeux vidéo, probablement nécessaire pour que les joueurs comprennent bien leurs possibilités de gameplay, est très agaçant dans une série, un film et même souvent lourd dans les oeuvres littéraires. Que ce soit les potions que le sorceleur avale pour améliorer ses capacités, ou les sorts qu'il est capable d'utiliser, rien n'est expliqué de manière lourde, ni même de manière succincte. La série se contente de nous montrer le personnage buvant ses potions, utilisant ses sorts pour que le spectateur comprenne intuitivement et vaguement pour l'instant en partie la magie présente dans cet univers.
Bon après, je n'en suis pas certain... Familier de l'univers, peut-être que je ne suis pas représentatif et que beaucoup ont été un peu perdus sur ce point mais j'en serais un peu étonné. De manière générale, j'admets cependant que ma familiarité avec cet univers m'empêche d'être réellement déboussolé mais j'essaye de me mettre à la place du premier venu.
Là où la volonté de fidélité à la saga littéraire peut poser problème à celui qui arrive vierge de toute connaissance sur l'univers, c'est dans la construction de son intrigue. Le premier roman de la saga littéraire est en réalité un recueil de nouvelles, de courts récits où sont introduits plusieurs des personnages principaux qui graviteront autour du héros. Ces récits, étant des nouvelles à part entière, ne suivent pas un ordre de lecture particulier, qu'il soit narratif ou chronologique. C'est une véritable narration en mosaïque qui rappelle celle de Conan Le Cimmérien d'Howard, dont the witcher est bien plus l'héritier que de Game of Thrones ou du Seigneur des Anneaux...
Mais bien entendu, une telle narration est compliquée pour une série. Ainsi à ces récits qui forment le noyau scénaristique central de la série s'en suivent deux fils rouges annexes nous racontant le passé des deux héroïnes mis en avant dans les bande-annonces. Des intrigues qui finalement rejoignent celles développées dans les véritables romans de la saga, à partir du troisième tome seulement donc.
Ce n'est pas spoiler que de dire qu'évidemment, ces trois intrigues vont progressivement, parfois tardivement se mêler les uns ou autres. Ces intrigues annexes, tout de même bien développées dans chaque épisode, sont une idée ingénieuse pour amorcer une certaine continuité entre les épisodes mais peuvent être déboussolantes. D'abord parce qu'on ne voit pas forcément où la série veut en venir, mais surtout parce que la chronologie des récits devient extrêmement confuse. Des années séparent parfois une intrigue de l'autre. Il paraîtrait que ce problème est accentué par des sous-titres français qui traduisent mal les annonces chronologies de chaque ligne temporelle. Plus embêtant, j'ai moi-même du mal à comprendre le fait que certains personnages ne semblent pas vieillir. Autant le caractère surnaturel de plusieurs personnages explique cette éternelle jeunesse, autant la représentation de Jaskier par exemple, un barde humain qui semble ne pas vieillir malgré les années, me pose problème.
Au-delà de la confusion narrative que peut engendrer l'adaptation de ces nouvelles, celles-ci sont assez bien restituées. Et on pourra apprécier finalement la présentation originale par touches de l'univers qui a fait le succès de la saga littéraire. Bien entendu, certaines subtilités ne sont pas retranscrites, et le développement des relations entre les personnages est souvent un peu abrupte. On a du mal à comprendre pourquoi tel personnage se met à apprécier tel autre et quand la relation a évolué. La conclusion d'un des récits où des elfes interviennent est particulièrement brutale et manque d'explications.
Mais globalement, l'univers et les personnages sont tout de même tous bien introduits pour une première saison. On cerne à la fois clairement les caractère, les motivations et les buts de chacun. Ce n'est peut-être pas une formidable et complexe introduction mais elle reste suffisante pour être efficace et atteindre donc son but introductif. Et pour quelqu'un qui n'a pas de point de comparaison avec la série, de nombreux élément nous permettent déjà de plonger dans cet univers, ce spectateur novice ne devrait donc pas noter tout ce qui aurait pu être fait et que perçoit probablement le connaisseur. Et c'est bien en prenant en compte cette ignorance qu'on juge de la meilleure manière une série, surtout sur sa première saison. Je pense aussi que la faiblesse du développement des relations entre les personnages s'explique par cette difficulté narrative d'adaptation. Ajouter des scènes pour mieux comprendre par exemple la fascination que procure dès le début Yennefer sur Geralt ou pour mieux comprendre la réputation du héros, reviendrait à s’appesantir sur les nouvelles de la saga littéraire. Or, comme dit précédemment, cela serait un véritable frein au développement d'une intrigue continue attendue dans une série de ce genre. La première saison réussit finalement à aborder donc presque toutes les nouvelles, tout en poussant la série vers une intrigue principale qui est développée dans les romans de manière bien plus linéaire à partir du troisième tome. C'est un choix qui me semble peut-être en partie pénalisant sur la première saison, mais aussi très judicieux à long terme. C'est là, où je regrette les procès d'intention que j'ai lus sur la volonté de fidélité. Je pense qu'au contraire, ils ont voulu être fidèle à la série, et notamment aux intrigues, ce qui les a poussés à des infidélités, notamment sur la caractérisation des personnages "secondaires" importants. J'aurais préféré moi-même une fidélité à ces personnages plutôt qu'à l'intrigue. Mais il ne faut pas se voiler la face et prendre conscience des attentes du public moderne dont je fais partie. Rester fidèles aux intrigues, c'est donc ne présenter que lors de quelques scènes Yennefer, ne même pas présenter Ciri. Or, on a besoin de créer un attachement du spectateur à Yennefer pour accepter les sentiments de Geralt à son égard. Ce qu'on a accepté dans les livres, dans une série, on critiquerait un amour artificiel trop rapide pour un personnage qu'il vient de rencontrer. Parce que c'est le cas, les sentiments de Geralt dans les livres pour Yennefer, sont bien trop rapides et irrationnels pour faire sens dans une série. Alors dans le fond, la série ne corrige pas "réellement" ce problème. Il n'y a toujours pas d'explications "crédibles selon nos attentes" au fait qu'il se lie aussi vite à Yennefer. Mais émotionnellement, comme on connait le personnage, l'attachement qu'on peut ressentir à son égard nous permet de ne pas nous choquer de celui de Geralt, qui lui pourtant ne la connait. Alors oui, moi aussi, je ne me suis pas attaché à Yennefer dans la série plus que dans les nouvelles, mais c'est parce que je préfère une femme fatale mystérieuse et énigmatique, qu'à une femme tourmentée d'abord victime du rejet de la société. Mais soyons honnête, ce genre de personnage correspond aux goûts de notre époque, qui veulent voir dans le fait d'avoir été victime d'une injustice sociale, un élément primordiale de caractérisation des personnages. Dans la littérature et notamment en fantasy, on va bien plutôt mettre en avant la personnalité comme élément déterminant la réaction d'un personnage face à une injustice. La personnalité de Yennefer est marquante dans les livres car elle pousse le personnage à réagir face à cette ancienne difformité, raison pour laquelle les bouquins ne s'attardent pas non plus beaucoup sur son passé. Mais il est inacceptable dans des séries qui visent un public beaucoup plus large que les romans de présenter un personnage qui ne soit pas le pur produit de conditions sociales qui l'ont vu grandir. On peut être privilégier ou non ce déterminisme social, lui préférer ou non la responsabilité individuelle, mais il ne faut pas se leurrer sur ce qui est acceptable dans une oeuvre "grand public" à l'heure actuelle. Et surtout, il ne faut pas y voir une volonté de trahir selon moi l'oeuvre originelle, mais une volonté de fournir une explication acceptable dans une série au personnage de base, et de fournir un moyen de justifier un élément de l'intrigue. Bon choix ou non, le fait est pour moi qu'il s'agit de vouloir rester fidèle aux nouvelles et donc à l'oeuvre littéraire. Allez je le dis, clairement, je me mouille, c'est pour moi un mauvais choix. J'aurais soit commencer directement par adapter l'histoire principale qui commence au troisième tome, et introduit par des flashback les récits des nouvelles, soit véritablement mis Geralt au premier plan durant la première saison, et uniquement lui, ne laissant alors aux autres personnages secondaires qu'une présence très faible, notamment à Yennefer, voir aucune présence (Ciri et Triss). Cependant dans le premier cas, j'aurais été infidèle aux romans, en reléguant en arrière plan secondaire les nouvelles qui ont pourtant marqué les lecteurs qui crieraient au scandale. Et dans le deuxième cas, j'aurais fait se retourner dans leur lit, les amateurs nombreux des jeux vidéos et de certains amateurs de livres pour qui les deux personnages féminins sont primordiaux dès le début, et auraient faire s'époumoner les féministes criant au sexisme, dans le deuxième cas en mettant de cas pour l'instant les personnages féminins. Aurais-je alors eu raison pour le bien de la série et de son futur ? Je ne sais vraiment pas. Bref, pour moi, il y a une volonté honnête et visible de rester fidèle aux oeuvres, mais celle-ci implique des choix et de renoncer à d'autres alternatives, motivés par un même souci de fidélité. Je trouve donc malhonnête de reprocher un supposé manque de respect mercantile vis à vis de cette adaptation des bouquins. En y réfléchissant, le seul moyen d'éviter cette critique, c'est de ne pas adapter les bouquins parce que leur format implique ces sacrifices. Peut-être aurait-il fallu adapter une autre série de fantasy ? Oui, beaucoup me semblent plus propice. Mais ce n'est pas en crachant dans la soupe qu'on va favoriser l'adaptation d'oeuvres de fantasy qui pourraient être adaptées fidèlement sans sacrifices. Je trouve au contraire qu'il faut saluer l'initiative, la tentative, malgré ses ratés et surtout être optimiste et considérer surtout que petit à petit au fil de l'intrigue, l'adaptation deviendra de plus en plus aisée. A nouveau le contraire d'un GoT, dont l'adaptation a été de plus en plus ardu, voir quasiment impossible, par le caractère inachevé de la saga. On se plaint finalement de la fin d'une série dont les bouquins ont l'absence ont gaché la fin d'une adaptation, à juste titre, mais ne devrions nous donc pas nous réjouir d'une série dont l'adaptation devrait au contraire normalement s'améliorer au fil des saisons ?

Visuellement, les scènes d'action sont aussi globalement réussies, bien que très inégales. On passe du correct au très bon. Certaines chorégraphies et effets spéciaux, notamment concernant les amputations en tout genre, sont très réussies. Paradoxalement, j'ai trouvé que les combats contre les humains étaient très réussis et efficaces généralement, montrant à la fois une brutalité rafraichissante et exposant le talent hors-pair du héros mais, contre les monstres qui eux-même me sont apparus parfois très correctement retranscrits (stryge..), d'autres fois de manière laborieuse (elfs, faune, dragon), la réalisation m'a souvent laissé bien plus dubitatif. Les scènes deviennent beaucoup moins lisibles, à causes de nombreux cut et d'une ambiance visuelle souvent très (trop à mon goût) sombre. Peut-être pour cacher la difficulté à modéliser des monstres de manière "réaliste", crédible.

J'ai l'impression d'avoir bien plus détaillé les problèmes de la série que ses qualités. Pourtant, j'ai vraiment passé un bon moment, et j'ai regardé toute la série en moins de 24 heures, ce qui n'est pas anodin. The Witcher m'apparait en effet comme une possible grande série de qualité à venir mais dont la première saison n'est pas encore celle d'une grande série, loin de là, ce qui n'est pas rare et est même relativement normale pour les séries de ce calibre. Je crains pourtant qu'à s'être présentée comme une potentielle grande série, on le lui reproche finalement et que cela joue très rapidement en sa défaveur et ne lui permette pas de continuer de manière aussi paisible qu'elle le mérite.

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