Trilogie

Avis sur Acid Mist Tomorrow

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Tout droit sorti de Montpellier (on peut dire ce qu'on veut, ça fait toujours plaisir qu'un groupe pareil soit français), Hypno5e voit le jour en 2004, à l'initiative d'Emmanuel Jessua (chanteur, guitariste) et de Thibault Lamy (batteur, remplacé par Théo Begue depuis Shores of the Abstract Line), avec la volonté de mettre en musiques les diverses images ancrées dans l'esprit de Jessua, marqué par son périple en Amérique du Sud (notamment la Bolivie).
Très proche de Gojira musicalement parlant (dans son aspect torturé et les similitudes dans la production), le groupe, en l'espace de 3 albums et quelques participations bénéfiques (comme 17 premières parties de Gojira justement), s'est imposé comme un pilier du métal récent, et précurseur d'un genre musical (rien que ça), le métal cinématographique, prônant une sensibilité toute particulière basée sur l'expression d'émotions extrêmes.

Avec Des Deux l'une est l'Autre en 2007, Acid Mist Tomorrow en 2012, et Shores of the Abstract Lines en 2016, Hypno5e s'est bâti un univers unique, dont chaque album en représente à la fois une métamorphose et une continuité, au point de former une trilogie cohérente et (r)évolutionnaire. D'où le choix de les aborder au sein d'une seule et même critique, divisée en 3 parties, quitte à être un peu barbant (au pire, t'écoutes juste les albums, tu verras, c'est génial).
Du coup, vu la longueur du bordel, je vais abréger l'intro et mes phrases à rallonges (si c'est pas sympa ça...), pour directement entrer dans le vif du sujet :

Des deux l'une est l'autre

Par son aspect bafouillant, indéterminé quant à la direction à prendre pour le groupe et le style à imposer à l'auditeur, entre la modération un peu timide, ou la démonstration, le premier essai des montpellierains s'apparente un peu à un épisode pilote. Face au dilemme de condenser son envie de bien faire s'ajoute celui, bien plus complexe, de poser les bases d'un univers unique, cousin de l'ambient, et dont l'ambition première est de rapprocher une rage dévastatrice et torturée à une douce mélancolie rêveuse. Ici, les influences sont multiples, et Hypno5e peine à les condenser, privilégiant l'énergie et la générosité à la cohérence, l'album s'imposant plus comme une compilation (ce qu'il est d'ailleurs) qu'un album concept.
Il n'est alors pas si rare de connaître l'épuisement face à l'expérience musicale représenté par ce premier opus, notamment sur Daybreak at Slaughter House, éreintante partition de plus de 9 minutes dont l'auditeur ne voit plus tellement la fin (et c'est que le deuxième morceau de l'album...). Mais déjà, malgré le foutoir que représente Des Deux l'une est l'Autre, une esquisse de l'identité du groupe commence à se dessiner, derrière le masque bien épais des influences multiples. La bipolarité de ton fait déjà mouche, notamment et surtout sur The Hole et Scarlet Fever, ravageuses dans les riffs bien sentis, chaotiques et mélodiques à la fois, et traversées par des guitares acoustiques, piano, et spoken words, marque de fabrique d'Hypno5e.
Dans la plus grande liberté artistique, les quatre français laissent divaguer leur esprit vers des horizons extrêmement diversifiés, si bien que chaque morceau préserve autant son identité propre qu'il se marie plutôt logiquement au reste de l'album, la faute de cohérence ne survenant qu'au sein d'un ou deux morceaux.

Finalement, de cette inexpérience et tendance à vouloir trop en faire et en montrer, résulte une constante surprise, même après quelques écoutes, et surtout le grand plaisir d'ignorer ce qu'un morceau nous réservera, le groupe envoyant chier toute structure "logique" pour sans cesse surprendre, généralement pour notre plus grande satisfaction.

Le premier essai du groupe montpellierain pourrait finalement évoquer bon nombre d'autres groupes et de premiers albums, notamment Adrenaline de Deftones (pourquoi les citer eux ? Parce qu'ils sont géniaux), parcouru par la même idée persistante dans l'esprit de l'auditeur (malgré l'évidente différence de style) d'une touchante envie de "bien faire" et de partager un univers avec celui qui l'écoute, aussi imparfait et épuisant soit-il. Et si pour Deftones le virage stylistique, communément (à tort) qualifié de "mature", à la fois continuité et renouvellement, s'est effectué avec leur troisième opus (White Pony, le meilleur des meilleurs), c'est dès le second qu'Hypno5e s'est imposé comme un énorme morceau de métal alternatif.

Acid Mist Tomorrow

Car c'est bien en 2012, 5 ans plus tard, qu'Hypno5e revendique son style si particulier. En restant toujours dans la même ligne directrice, le quatuor français touche cependant du doigt la cohérence ultime, là où le premier la frôlait. La production, foncièrement différente du premier opus, canalise cette volonté de transformer chaque album en une expérience auditive, sans jamais que cela en pâtisse sur les morceaux en eux-mêmes. Plus clair quant à la directive adoptée, chaque partition s'enchaîne ici avec une fluidité rare, à tel point qu'il en devient difficile de découper l'album en morceaux lorsque celui-ci s'écoute d'une seule traite. Une impression confirmée par l'agencement de cet opus, composé essentiellement de musiques en plusieurs parties (seuls Acid Mist Tomorrow et Story of the Eye ne le sont pas), si bien que l'écoute laisse transparaître une expérience bien plus courte qu'elle ne l'est réellement (durée de l'album : 54 minutes).
Dès les premières notes d'Acid Mist Tomorrow (le morceau et l'album), le quatuor happe l'auditeur par des compositions toujours bien senties dans l'alternance de mélancolie et de colère non-contenue, pour ne plus jamais le relâcher. Bien qu'intellectualisant le fil conducteur de l'album concept, par l'ajout de spoken words à la frontière du propos vaseux, Hypno5e ne se méprend jamais sur le caractère émotionnel, plus que philosophique, de leur univers, et, si une trame narrative se dessine au fil des minutes, elle reste dans l'optique de procurer un kaléidoscope d'émotions plus ou moins contradictoires.

De l'aveu même du groupe, alors que Des Deux l'une est l'Autre possédait un mixage sommaire et privilégiait un aspect brut (pas de thunes oblige), le second, en passant par la case Klonosphère, s'est vu offrir les services du label dirigé par le groupe du même nom (au dernier moment, 2 mois avant la sortie d'Acid Mist Tomorrow), aussi bien compétent dans la production que dans la post-production. De là découle la sève même d'Hypno5e : pousser les compositions dans ses derniers retranchements. Déjà basées sur un contraste calme / tempête d'une redoutable efficacité, la production vient apporter sa contribution, et délivrer par la même occasion un des mixages les plus impressionnants jamais entendu. Allant jusqu'à marier les notes reposantes d'un ukulélé avec celles d'une partition métaleuse au sein de mêmes mesures (Brume Unique Obscurité Pt 2), la cohabitation des styles confirme la symbiose régnant au sein d'Hypno5e, où la saturation de riffs bien gras n'étouffent pas le tabassage d'une batterie rendue remarquablement claire et profonde ou encore celle d'une basse, certes discrète, mais dont la contribution vient achever un auditeur en apnée.

Sans renier Des Deux l'une est l'Autre, dont les similarités sont évidentes avec Acid Mist Tomorrow (autant que les divergences), ce second projet reste l'album fondateur d'un groupe à l'ambition artistique démesurée, qui trouve sa voie en 2012, puisant de son "épisode pilote" un déroutant et fascinant concept de base : Le métal cinématographique.

Shores of the Abstract Line

Encore aujourd'hui, il est difficile de mettre des mots sur ce genre musical tout récent, tout comme il n'est pas aisé de faire de même avec son inventeur auto-proclamé, tant cela n'est affaire que de sensations, et des émotions qui découlent de ces albums. Avec la « consécration » d'Acid Mist Tomorrow, Hypno5e semblait déjà avoir atteint la quintessence de leur univers, pourtant, voilà que 4 ans plus tard déboule Shores of the Abstract Line, toujours ancré voire calqué sur les éléments de la précédente pépite, ce qui en fait assurément une réussite, mais laisse également un avant-goût des limites du groupe à continuer dans cette optique.
Si l'entrée en matière (East Shore) procure clairement un plaisir non dissimulable tant la maîtrise du rythme relève encore une fois de la maestria, les morceaux suivant souffrent rapidement d'une tendance caricatural de la recette du groupe, d'une surenchère de tout. Ainsi, la puissance des moments reposants et hargneux s'en retrouve décuplée tant la collaboration des deux n'a jamais été aussi paradoxale, seulement, l'abus de spoken words ne rend pas justice au travail démentiel fourni par le groupe sur les instrumentaux, allant jusqu'à casser le dynamisme de certains morceaux.

Conscient du succès (artistique et public) d'Acid Mist Tomorrow, Hypno5e, malgré le changement de label (de Klonosphère on passe à Pelagic Records) et de batteur, réitère l'exact production du second album, si planante, profonde, et déchirante, au service de purs instants de grâce (le final de We Lost the Ones, Memories) et de souffrance (Tio). De la présente trilogie, Shores of the Abstract Line laisse le sentiment d'être le moins focalisé sur la violence, mais le plus sur la peine et la désolation.
Quoi de plus logique alors que de retenir en premier lieu les sonorités atmosphériques avant les riffs (moins mémorables sur celui-ci) ?
Y compris lorsque le métal succède au calme, que la voix mélodieuse de Jessua laisse place à son scream, le groupe conserve en filigrane cette empreinte chagrinée si particulière, non sans rappeler le caractère ambiant du projet parallèle au groupe, A Backward Glance on a Travel Road.

Peut-être un nouvel axe à explorer pour Hypno5e, afin de sortir de leurs propres sentiers battus, dans lequel Shores of the Abstract Line s'embourbe parfois, faisant ce que le groupe sait faire de mieux, procurer des émotions fortes, la surprise d'un Acid Mist Tomorrow à un degré moindre.

Allez, rendez vous dans 4-5 ans pour rendre compte de cette évolution. En attendant je vais hiberner.

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