« Je pourrais comparer ma musique à une lumière blanche dans laquelle sont contenues toutes les couleurs. Seul un prisme peut dissocier ces couleurs et les rendre visibles ; ce prisme pourrait être l'esprit de l'auditeur ».

Arvo Pärt est un compositeur venu d'un petit pays, dont on parle peu, l'Estonie. Il est né à Paide le 11 septembre 1935, peu avant que le pays ne soit offert à Staline en 1939 après la signature du pacte germano-soviétique. Il écrit ses premières œuvres en 1958, et est aujourd'hui considéré, à juste titre, comme l'un des meilleurs compositeurs de musique classique moderne. Après des débuts assez expérimentaux, histoire de se démarquer de ses influences qui pourraient être Chostakovitch ou Prokofiev, après avoir exploré les techniques de collages dans l'écriture de pièces classiques, Arvo Pärt invente au niveau des années 70 un nouveau style, le tintinnabuli, qui va bouleverser sa carrière. Pärt déclare alors : « Jouer une seule note avec beauté est suffisant. Si l'on y parvient, il n'y a plus rien à ajouter. C'est le mystère de la musique. » Le mot « tintinnabuli » vient du Moyen-Âge où il désignait une petite cloche que l'organiste accrochait à son instrument. Sa première œuvre de style « tintinnabuli » est Für Alina, composée en 1976, que l'on entend sous deux formes sur l'album « Alina ». Il s'agit de se baser sur les principes fondamentaux de la musique tonale, à savoir la gamme et l'accord parfait, pour créer une musique modale très proche de la musique médiévale. Concernant le titre « Für Alina », Pärt déclarait la chose suivante : « C'est dans cette pièce que j'ai découvert les séries d'accords parfaits dont je fis ma règle très simple de fonctionnement. La tintinnabulation est un espace où j'erre parfois quand je cherche des réponses – dans ma vie, dans ma musique, mon travail. Dans mes moments les plus difficiles, j'ai le sentiment très fort que rien d'autre n'a de sens. Je ne dois rechercher que l'unité, la complexité et la diversité me perturbent. (...) Des traces de cette chose parfaite apparaissent sous diverses formes et tout ce qui est secondaire disparaît. La tintinnabulation est ainsi... Les trois notes de l'accord sont comme des cloches ; c'est ce que j'appelle la tintinnabulation. »
Pour revenir à l'album « Alina » en tant que tel, il a quant a lui été enregistré en juillet 1995 à Francfort et publié sur le mythique et exigeant label ECM, qui édite la majeure partie des travaux d'Arvo Pärt, en 1999. Il est composé de cinq plages, mais de deux morceaux : deux versions de Für Alina interprétées au piano par Alexander Malter, entourées par trois versions du tout aussi magnifique Spiegel im Spiegel, violon/piano (Vladimir Spivokov et Sergej Bezrodny), violoncelle/piano (Dietmar Schwalke et Malter) puis violon/piano une nouvelle fois. Ces versions se répondent, font écho, nous sommes en plein dans un jeu de miroirs où les morceaux se reflètent les uns les autres à l'infini comme l'évoque l'un des titres (Spiegel im Spiegel, dont l'écriture remonte à 1978, se traduirait par « Le Miroir dans le miroir »). Tout est dans le titre. Car le son du violon (ou violoncelle) agit comme reflété dans un miroir augmentant à chaque fois d'une note pour boucler la boucle sur le « la » central, et recommencer. Les constructions des morceaux sont symétriques au possible, la construction de l'album l'est tout autant.
Au final, au beau milieu de ce jeu de miroirs sans fin, l'auditeur se retrouve logiquement face à lui-même, baigné par des notes de musique qui pourraient être la définition même de la beauté pure. L'intensité de cette musique, et l'intensité des silences qui existent entre chaque note, sont telles, que l'on se retrouve presque sans voix pour décrire ce que l'on ressent à l'écoute de cette musique. Le sentiment éprouvé est de l'ordre religieux, c'est celui d'une communion mystique avec un au-delà impalpable mais bien existant. Les compositions d'Arvo Pärt présentes sur « Alina » sont le commencement et la fin des choses. un alpha et un oméga de la musique contenus dans quelques notes, dans quelques silences qui, l'air de rien, nous font entrevoir l'absolu.
FrankyFockers
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Le 24 avril 2012

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