Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle.

Avis sur Black Sabbath

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Autant dire que le Metal est né à Birmingham, ville plombée, sacrifiée à la sidérurgie, au ciel noirci par les cheminées des hauts fourneaux, une représentation du Spleen que Baudelaire n'aurait pas reniée.

Ca commence par un sacrifice au métal lui même, dans une usine bruyante et dangereuse avec un accident du travail qui coûte deux phalanges au jeune guitariste Tony Iommi le forçant à détendre ses cordes et alourdir son jeu à cause de ses prothèses maison.
Ca commence dans le sang avec le jeune employé d'abattoir bipolaire et délinquant John Michael "Ozzy" Osbourne, qui, voleur raté s'est tatoué lui même son surnom sur les phalanges durant une peine de prison. (ainsi qu'un smiley sur chaque genou afin d'égayer ce qu'il considère comme le meilleur moment de la journée soit celui de la grosse commission durant lequel il voit apparaître ces deux petits bonhommes souriants quand il est assis, pantalon baissé.)
Ca commence dans les ténèbres, quand le bassiste Terence "Geezer" Butler, fasciné par Aleister Crowley et Dennis Yates Wheatley, se passionne pour la magie noire et teinte alors en noir les paroles qu'il écrit gavées d'occultisme, de références sataniques et fantastiques. Son jeu s'en ressent également, virtuose mais plombé, chargé d'énergie obscure.
Ca commence avec la musique et William Thomas "Bill" Ward au jeu nourri de jazz et de blues, maîtrisé, plus aérien soulignant de ses éclairs d'acier la noirceur impénétrable du groupe.
Voilà la formule alchimique qui a permis le 13 (comme par hasard) février 1970, d'invoquer le démon du métal dans une ville désormais marquée d'une épingle noire sur la carte du rock. Il ne cessera de grandir, d'engendrer et de corrompre les esprits de tous ceux qui jusque là, voyaient comme ces 4 Anglais, leur horizon aussi bouché que celui des régions industrialisées du Black Country.

Après quelques errances stylistiques et changements de noms (Polka Tulk, Earth) Black Sabbath trouve son nom et son credo avec le film du même nom hanté par Boris Karloff. Tony Iommi souhaite imposer à sa musique un aura maléfique, il choisit donc de construire le riff originel sur le terrible triton, enchaînement d'accords maléfique et interdit, oppressant, malsain, pour l'ensorcelant **Black Sabbath**, premier morceau de l'album du même nom du groupe du même nom : une obscure Trinité qui déclenche tout. De l'orage au tout début du morceau à la frénésie et la panique qui le concluent, la messe noire est dite, un genre, une culture est née, la musique ne s'en remettra jamais.
**The Wizard**, blues heroic-fantasy en référence au Gandalf du **Seigneur des Anneaux** ou peut-être à un dealer, on sait que Black Sabbath ne tournait pas spécialement au lait-fraise, vient poursuivre. L'harmonica d'Ozzy, ajouté sur la fin du mixage, plane sur tout le morceau comme une invitation à rejoindre la sarabande. (The Blue Öyster Cult ne s'en remeterra pas avec son **Cities in Flames with Rock'n'Roll**)
**Behind the Wall of Sleep** s'inspire quant à lui de la nouvelle hallucinée de H.P. Lovecraft du même nom, elle aussi emprunte un schéma encore assez bluesy souligné par le jeu éthéré de Ward.
**N.I.B.** (selon certains et malgré plusieurs démentis du groupe **Nativity In Black**) enfonce le clou avec une jubilation malsaine et un sourire en coin, Ozzy se fait Lucifer tentateur sur l'un des meilleurs riffs de tous les temps tout simplement, contagieux au possible et introduit par un mémorable solo de basse de Geezer Butler.
Encore de la contagion avec un **Evil Woman** presque Beatlesien dans son entrée en fanfare, la reprise des Crows obtient une nouvelle couleur avec cette version plus lourde que jamais.

Sleeping Village développe les différentes facettes du groupe, d'abord lent et mystérieux, onirique, puis enlevé, puis incroyablement lourd, titanesque dans son riff en acier avant de s'envoler en impro clairement jazzy. On retrouve le riff pesant (un modèle du genre) avant la transition avec la seconde reprise. The Warning de Aynsley Dunbar's Retaliation, blues-rock perd ici son psychédélisme tout 1967 pour subir la sombre corruption de rigueur. Ozzy Osbourne dont la voix évoque tour à tour (ou tout à la fois) la terreur, la rage, la folie, la menace, s'approprie la composition et y insuffle une âme nouvelle. Le long instrumental qui conclut le morceau prouve que Black Sabbath est loin d'être le groupe de musiciens approximatifs qu'on décrivait parfois à l'époque et encore maintenant.
Enfin, Wicked World, pessimiste mais habité par une énergie communicative multiplie les riffs génialement évidents et nous fait regretter que le prêche s'achève si tôt, finalement happé vers ailleurs en une note stridente.

Les critiques de l'époques seront assassines, l'histoire fera le reste, oui je m'emballe, mais tout de même : 600 livres. C'est ce qu'aura coûté l'album avec sa couverture inquiétante et mystérieuse. 600 malheureuses livres et trois pauvres jours, c'est ce qu'il aura fallu pour changer le paysage musical définitivement, fonder un genre et prouver que le noir est bel et bien une couleur.

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