Deuxième album du groupe lyonnais Litige (formation aux trois quart féminin), "En eaux troubles" est sorti sur l’excellent label Destructure Records, bien connu pour la qualité de son catalogue de punk français avec notamment des groupes tels que Youth Avoiders, Syndrome 81, Litovsk, Bombardement ou encore Mary Bell.
Formé en 2014, le groupe avait déjà proposé en 2018 un premier mini-album de huit titres "Fuite en avant", prometteur, intéressant et déjà assez abouti. Avec "En eaux troubles", Litige passe à la vitesse supérieure, franchit indéniablement un cap et affirme davantage son identité musicale entre punk et Riot Grrrls 90's.
L’album se compose de dix titres de punk à tendance mélodique, sans toutefois s’inscrire dans le registre du skate punk. Ici, la mélodie ne rime pas avec vitesse d’exécution : les tempos sont globalement modérés, contribuant à une atmosphère maîtrisée. Musicalement il n'y a rien d'extraordinaire car l’originalité et l'intérêt du groupe tiennent principalement au chant de Louise, qui s’inscrit dans une certaine proximité avec l’esthétique Riot Grrrls (on pense évidemment à Bikini Kill des débuts sur certains titres) : la voix se distingue par son caractère accrocheur, sa finesse et la richesse de ses intonations, marquée par des variations particulièrement pertinentes. En gros c'est l'atout majeur du disque et je remarque que récemment le groupe britannique Be Nice avec également une chanteuse utilise un type de voix et de chant assez proche. Paradoxalement à la première écoute le chant peut justement agacer parfois et sembler légèrement instable, presque à la limite de la rupture, mais c'est justement cette fragilité apparente qui participe pleinement au charme de l’ensemble, en renforçant l’intensité émotionnelle et l’énergie communicative de l’interprétation
La guitare assure bien et se révèle incisive dans la majorité des morceaux avec quelques riffs accrocheurs, à l’exception de deux ou trois titres aux accents plus “pop”..
"En eaux troubles" comporte plusieurs morceaux assez intéressants. “Samouraï”, notamment, se distingue par une seconde partie irrésistible, suivi du très bon "Sortir du passé" accrocheur au possible. D’autres titres comme "Mickey club" et "B.F.F" comptent parmi les plus réussis. Curieusement, les deux premiers morceaux ne figurent pas parmi les plus marquants : "Regardez moi", bien que souvent considéré comme le “tube” du disque, adopte une orientation plus pop qui pourra ne pas convaincre tous les aficionados de punk musclé. Idem pour "Casual tonight".
L’album prend véritablement son essor à partir du troisième morceau "Bulldozer", aux sonorités plus garage, et gagne progressivement en intensité jusqu’aux titres de fin de face, qui se révèlent particulièrement jouissifs. Les morceaux "Remue-méninges" et "Nique tout" sont également épatants, tandis que "Mickey club" titre se distingue par une influence plus marquée des Ramones.
Les textes, majoritairement en français (à l’exception d’un morceau), abordent des thématiques parfois teintées de féminisme, sans pour autant adopter une posture militante affirmée.
Sans révolutionner le genre certes, Litige parvient néanmoins à proposer une œuvre originale et personnelle, portée par des refrains efficaces, un style singulier et une accessibilité qui pourrait séduire un public habituellement peu enclin au punk. Le groupe s’inscrit ainsi dans une dynamique vraiment prometteuse et mérite d’être soutenu d'autant qu'il vient de sortir un nouveau 45 tours 3 titres il y a quelques mois ("deux degrés").
Après Pariapunk, Condense, Haine Brigade , Parkinson Square et plus récemment Iron Deficiency, la scène punk rock lyonnaise confirme sa vitalité et semble assurée d’une relève de qualité.
(Je dois préciser que j'ai vu le groupe sur scène à Paris et j'ai été moyennement emballé par la prestation live)
A écouter en priorité : Samouraï et les trois derniers titres