Le début de la fin de tout, comme on en a souvent l'impression. C'est le moment où John Lennon quitte notre monde de la plus brutale des façons, difficile à battre comme symbole. Pour un bon nombre d'entre nous c'est la mort d'une certaine idée, et la naissance d'une certaine autre qui aura bien du mal à être acceptée.
On croirait que les gens s'en sont même rendu compte sur le moment à voir le titre complet de cet album, "Alice Cooper '80 Flush the Fashion". Pourquoi mentionner l'année ainsi ? C'est bien la preuve d'une rupture non ? En 1980 Alice Cooper ne pèse pas lourd, à tous les sens du terme. Après un séjour mémorable en asile psychiatrique, il tente une vague résurrection, autant dire que même lui ne s'en souvient pas. On croyait avoir touché le fond avec "From the Inside" ce serait trop beau ! "Flush the Fashion" ouvre la porte à la période maudite de notre sorcière préférée où rien de sa déchéance ne nous sera épargné. Produit par le quand même prestigieux Roy Thomas Baker ("A Night at the Opera" ça vous parle ?) cet album est l'un de ceux qui se verront globalement rejetés par les fans purs et durs du Coop' et même par le Coop' lui même. Déjà, dés la couverture (façon graffiti sur la porte des chiottes) on se dit qu'il n'en a pas grand chose à battre, la bouteille étant un centre d'intérêt autrement plus valable. Pourtant, j'ai tendance à penser (et le suspense est bien-sûr faussé par ma note) qu'il serait un peu trop facile de passer par-dessus ce "Flush the Fashion", mettez une bûche dans le feu, le révérend va vous expliquer un peu pourquoi.
Déjà, il suffit de jeter un oeil à la photo du chanteur que l'on trouve au dos de l'album, il est méconnaissable, et cette fois ce n'est pas dû à un déguisement comme pour "Lace and Whiskey". Il pose, cravache en main, l'air assommé, cheveux tirés et pommettes saillantes, un squelette ambulant ! Si l'occasion vous venait de voir le petit film "Alice Cooper in Paris" (avec du Centre Pompidou dedans) complètement inscrit dans cette période, c'est encore plus flagrant. Cependant, c'est du côté du son que le changement est le plus marquant.
Débutant sur le morceau "Talk Talk" repris de The Music Machine, pépite de garage/psyché rock comme semble les affectionner Alice Cooper si on en croit ses antécédents, l'album annonce la couleur. C'est froid, c'est synthétique et c'est même plutôt...pop ! Le punk et la new-wave sont passés par là et ça n'a pas été facile pour tout le monde, j'arrête pas d'y revenir, et on sent une volonté de surfer sur la vague (oh oh). Donc, la reprise est très différente de l'originale, très teintée des influences de l'époque mais pourtant pas vilaine. Le personnage mécanique et sans âme nous est présenté, il faudra faire avec. "Clones (We're All)" enfonce le clou et efface tous les doutes quant à la direction prise avec cet album. Alice Cooper voulait tenter un nouveau son, pour le moins il y parvient. Totalement artificielle, gavée de synthétiseurs, absolument robotique, la chanson s'attaque au conformisme et à la perte d'identitée. On y suit un malheureux clone parmi une multitude de semblables en pleine crise d'identité. Longtemps rejetée par le chanteur, cette chanson réapparaît depuis quelques années dans les set-lists de ses concerts, et c'est une bonne chose. Cette chanson est la réussite la plus surprenante de cet album. Le fond et la forme s'épousent à merveille et les paroles tragi-comiques sont particulièrement bien trouvées. Le personnage développé n'est pas sans rappeler cet "Homme venu d'Ailleurs" est sera sans trop se mouiller une source d'inspiration bienvenue pour le "Mechanical Animals" de Marilyn Manson dans sa période synthétique. On y retrouve également beaucoup du sympathique Gary Numan (qui lui aussi sera une généreuse source d'inspiration pour le même "Mechanical...") La chanson est à mon sens le vrai joyau caché, pas facile à dénicher au milieu de toute cette confusion. A noter une version pas dégueulasse des Smashing Pumpkins également.
C'est cet esprit glacé, ce sentiment d'artificialité qui plane sur tout l'album une fois posées les conditions à travers ces deux morceaux. "Pain" déboule tout piano devant puis marqué par une rythmique forte sur le thème cher au chanteur de la douleur, ben oui. C'est un morceau plutôt minimaliste, doux-amer, aux paroles encore une fois acérées, plutôt agréable et même touchant si tant est qu'on se laisse porter par le concept.
"Leather Boots" c'est une autre histoire, il s'agit d'un rock plus conventionnel, bien que toujours marqué par ces synthés mis en avant par cette production glaciale. L'humour est un peu plus présent ici, même si le concept n'a rien de passionnant. Ce qui commence à émerger à ce moment de l'album, c'est qu'Alice Cooper a tout à fait abandonné son imagerie macabre qu'on lui connait. Il la remplace par beaucoup d'humour, quelques jeux de mots plus ou moins habiles (ce sera encore plus marqué sur les albums à suivre) et cette apparente froide artificialité.
Ce n'est pas "Aspirin Damage" qui me fera dire le contraire. On y suit l'évolution dramatique d'un malheureux accro à l'aspirine. On se doute bien qu'il y a là un parallèle avec la vie réelle du chanteur face à d'autres addictions, mais le ton est toujours à l'humour. Encore une fois, le morceau est assez minimaliste, les guitares sont là mais ce sont encore les synthés et les boîtes à rythmes qui dominent. Honnêtement, ce n'est pas désagréable, au contraire, mais c'est sûr qu'il y a de quoi déboussoler les fans de la première heure.
"Nuclear Infected" est une nouvelle farce en forme de chanson. C'est plutôt drôle, certaines "répliques" font mouche, "So I slip on something lead, babe, and go out on a date", même si ça tourne un peu en rond. Le rythme est plus soutenu, plus rock, mais toujours robotique sur les bords, le sujet s'y prête en fait plutôt bien.
"Grim Facts", revient un peu, un tout petit peu, vers le côté sombre du Coop sans pour autant oublier le ton de l'album. C'est quand même nettement plus rock, le riff est bien senti et on retrouve un peu de ce côté théâtral qu'on avait plutôt oublié.
"Model Citizen" est un peu une tentative punk de "No More Mr Nice Guy", avec les coeurs et le synthé qui caractérisent ce nouveau cru. La voix d'Alice Cooper emprunte ce ton nasillard et moqueur caractéristique des morceaux les plus ironiques. Le morceau n'est pas le plus mémorable même s'il est efficace, il est clair que la fin de l'album commence à sonner un peu essoufflée, c'est dommage car c'était parti assez fort.
"Dance Yourself to Death" ne me fera pas mentir, puisqu'on se croirait en plein "On Achève Bien les Chevaux" avec un tel titre. La chanson est exactement à mi chemin du rock spectaculaire auquel nous a habitué Alice Cooper et la new-wave qu'il tente de suivre. On y croise même une référence à Devo, c'est dire ! Le son est ici plus traditionnel, moins calibré par les machines, sans pour autant rejoindre les grands classiques de la sale sorcière.
"Headlines" conclut énergiquement le recueil de vignettes avec le thème de la célébrité à tout prix, sujet actuel comme vous diront tous les c'étaitmieuxavantistes du monde. L'humour auto-dépréciatif est de retour, c'est irrésistible "As long as they spell my name right" (ici intervient une histoire vraie vécue par votre Révérend d'Amour : voulant acheter une place pour un concert d'Alice Cooper en novembre 2011 je crois, au Cultura de La Rochelle, oui je balance, je demande à la jeune fille en caisse de m'en vendre une. Celle ci, incrédule, cherche en vain dans son ordinateur une place au nom d'Ali Scooper, c'est marrant) ,ou "Just don't spit on me" moi ça me fait rire. Le morceau est un peu plus musclé, plus rock, mais peine à convaincre totalement malgré, je me répète, des paroles encore une fois astucieuses.